Le petit homme pressé au chapeau


Le petit homme pressé au chapeau

***

S’il est devenu parisien depuis 1963, Antonio Seguí est demeuré argentin au fond de l’âme. Son œuvre a conservé un esprit et, oserais-je dire, une saveur latino-américaine. Ses tableaux sont l’émanation la plus pure de cet univers qui s’est occidentalisé, mais qui préserve jalousement son style et ses us et coutumes. Né à Cordoba en 1934, il a vécu à Buenos Aires et au Mexique, voyagé en Espagne et en France au début des années cinquante. Au cours de ses pérégrinations, il s’est imprégné de différentes influences, mais, en fin de compte, il est resté plutôt attaché à un graveur comme José Guadalupe Posada, auteur de célèbres Calaveras, et à des artistes comme Daumier, Guys, Grosz, Dix. De toute évidence, tel qu’on peut le comprendre dans cet entretien un peu trop succinct, il s’intéresse surtout à un art populaire et caustique en mesure de révéler le monde dans sa vérité la plus crue et dérisoire. Le microcosme de Seguí n’a pas la dimension critique et radicale des artistes qui l’ont inspiré dans sa jeunesse. Il conserve une certaine causticité, un hu­mour subtil, et surtout, comme Guys, l’amour du monde qu’il dépeint, mais avec toujours une pointe de malignité. Il a pris comme révélateur de la modernité telle qu’il la perçoit un petit homme un peu grotesque mais finalement attachant, qui porte un éternel chapeau et qui, la plupart du temps, se multiplie à l’infini dans des villes grouillantes et chaotiques. Le peintre n’a jamais changé le sujet de ses compositions : il n’a fait qu’en modifier le style, l’expression, le jeu des formes et des couleurs. Mais la silhouette de son personnage arpente sans fin les rues des métropoles qu’il se plaît à recomposer à loisir où apparaissent parfois, de manière inattendue, des femmes nues ! On entrevoit dans ces pages l’intimité de l’artiste (je veux parler de celle de son atelier) et aussi celle du grand collectionneur qu’il est devenu. Une exposition, d’abord présentée à la Villa Tamaris à La Seyne-sur-Mer, puis dans la crypte de la basilique Notre-Dame de Boulogne, nous a permis de revoir ce gigantesque périple du petit homme dans le grand monde, entre le rêve et la caricature, qui écrit son histoire de la peinture selon les humeurs de son imagination.

Justine Lacoste

L’Atelier d’Antonio Seguí, d’Évelyne Artaud, photographies de Daniel Mordzinski, collection « Ateliers d’artistes », Thalia Éditions. 82 pages, 28 euros.


Chevallier d’apocalypse


Chevallier d’apocalypse

***

Après la Peur, récit dantesque sur la Grande Guerre, Le Dilettante réédite, sous le titre Mascarade, cinq nouvelles de l’oublié Gabriel Chevallier.

Gabriel Chevallier

Dans l’avalanche récurrente des livres de la rentrée littéraire, il faut espérer que les libraires laisseront une large place dans leurs vitrines à Mascarade, de Gabriel Chevallier. D’autant que le titre, si approprié à notre époque, pourra sans doute servir à illustrer les comédies de distribution des prix qui nous attendent. Envoyé à dix-neuf ans sur le front d’Artois, blessé un an plus tard, réexpédié en première ligne, Chevallier finit la guerre comme simple soldat. Indemne en apparence. Car, comme tous ceux qui ont connu l’horreur des tranchées, il garde en lui l’inguérissable blessure. Mais il est écrivain. De sa blessure suintera la Peur (1930). Dix-huit ans plus tard, elle donne Crapouillot, la nouvelle qui ouvre Mascarade. Le grotesque accompagne le tragique. Nous sommes dans les Vosges, à la sortie d’un hiver. Une poignée de troufions patauge dans leurs abris moisis. Ils ont pour chef le colonel V., surnommé Crapouillot, concentré de planqué et de va-t-en-guerre. Il relaie une lubie d’état-major : le régiment n’a ni assez de morts dans ses rangs, ni assez fait de prisonniers parmi les « choucrouteux ». Les obus tombent comme une pluie de mousson, les balles sifflent comme merles au printemps, mais s’échinent à ne tuer aucun de ses gars. Effet désastreux pour sa renommée. Une bonne guerre, ce sont des cadavres hachés par la mitraille, tout au moins des prisonniers, qu’on se le dise ! Alors, de la cohorte des sacrifiés, se lève un brave type malingre de l’Allier. Il plonge sous les barbelés. On le croit déserteur. Il revient « en compagnie de trois boches conduits à coups de pied au cul », « trois idiots de Poméranie ». Sonnez trompettes, sortez médailles et cita­tions. Mais notre héros est un faux Candide. Il se fend d’un discours antimilitariste en diable, un morceau de bravoure qui illumine tout le recueil que n’aurait pas renié Mirbeau.

La cruauté incendie les quatre autres nouvelles. Adieu tranchées. Bonjour familles, dont Chevallier se délecte à faire craquer le vernis des apparences, à révéler les mensonges qui les gouvernent, les secrets qui les minent, l’argent qui les corrompt. Autant avec la Peur nous étions chez Goya, autant avec Mascarade nous campons chez Daumier. C’est une cavalcade de grotesques : un père fornicateur ; une tante riche et pétomane ; un courtier d’assurances, Raskolnikov au petit pied, qui tue une vieille dame et son perroquet pour une poignée de billets et se fait oublier, jusqu’au jour où un autre perroquet, adulé par sa femme, réveille ses pulsions de meurtre ; un placeur en cirage vindicatif et zélé patriote qui s’aventure sur la pente lucrative et lubrique du marché noir et de la collaboration ; un vieil industriel cocu qui recherche en vain un trésor enfoui jadis dans son jardin. Les hommes et les femmes de Chevallier, travaillés au corps par une société ivre de violence et de mercantilisme, finissent tous, par faiblesse, cynisme et envie, à entrer dans une impitoyable mécanique qui les broie. « La resplendissante imbécillité ne perd jamais ses droits. Elle rayonne sur les visages et donne aux foules un air d’extase. »

Il reste de ce recueil une langue étonnante et roborative, crue et truculente, une joie dévastatrice héritière des plus grands pamphlétaires. En épigraphe, Chevallier a placé ce mot de Voltaire : « Ce monde-ci est une pauvre mascarade. » Il eût pu reprendre celui de Beaumarchais qui ouvre Clochemerle : « Qui t’a donné une philosophie aussi gaie ? L’habitude du malheur. »

Chevallier qui, en sortant blessé et boueux du Chemin des Dames, croyait avoir vécu la der des ders, dut ravaler son optimisme. Il fut effrayé par l’hystérie hitlérienne qui transforma l’Allemagne en « un peuple funèbre qui sentait le cadavre » puis par les horreurs gestapistes. Lyonnais jusqu’au bout des ongles, célébré pour avoir écrit, avec Clochemerle, une inoubliable farce beaujolaise, il mourut à Cannes, en 1969, juste avant l’ouverture du Festival. Un futur biographe nous dira s’il a emporté avec lui dans la tombe sa croix de guerre et sa Légion d’honneur.

Jean-François Nivet

Mascarade, de Gabriel Chevallier, Éditions Le Dilettante, 22 euros. En librairie le 6 octobre.