Le travail, voilà l’ennemi !


Le travail, voilà l’ennemi !

***

Le mouvement de l’Autonomie désigne un ensemble de luttes politiques en marge de – et souvent en opposition à – l’histoire dominante du mouvement ouvrier. Au cours des années 1970, et particulièrement en Italie, il forma un milieu foisonnant d’expériences suffisamment denses et subversives pour que la perspective de rapports sociaux enfin communisés apparaisse viable et enviable à une large échelle. Marcello Tarì nous propose une lecture de cette épopée qui, certes, pourra susciter des commentaires sur le parti pris, mais que seuls ceux qui ont déjà, toujours et par ailleurs, fait allégeance aux « réalités incontournables » du capitalisme chercheront à renvoyer dans les limbes.

Le parti pris est le suivant : la vérité du mouvement n’est ni dans ses prémices prolongeant l’agitation soixante-huitarde, ni dans les tentatives de structuration pour constituer un front ouvrier uni et massif dans une nouvelle phase de lutte, ni même dans les développements ultérieurs d’une réflexion post-marxiste sur l’avènement du general intellect comme nouveau sujet de l’histoire de l’émancipation. Non, la vérité du mouvement est dans ce mot d’ordre qui a émergé aussi bien de la spontanéité la plus débridée que des réflexions les plus foisonnantes : Le travail, voilà l’ennemi !

Lesd Lettres Françaises, revue littéraire et culturelleMarcello Tarì rappelle que les années 1970 sont celles d’une grande transformation dans le rapport au travail : de la grande usine où se coudoient des dizaines de milliers d’employés, comme à Mirafiori, on passe à la multiplication des ateliers de sous-traitance et, particulièrement en Italie, au travail au noir qui rendent la constitution d’une subjectivité ouvrière à la fois unifiée et émancipatrice de plus en plus problématique. Cela conduit à changer massivement la vision que les prolétaires pouvaient avoir du travail, ainsi que de sa place dans leurs vies et dans leurs luttes. Émerge ainsi la notion de société comme usine globale de la reproduction capitaliste où le travail stricto sensu, à la fois perd sa place centrale et mythifiée du fait de sa précarisation, mais devient simultanément la figure d’une oppression plus générale qui peut être déclinée en diverses occurrences. Les revendications des sujets « déviants » (femmes, jeunes, homosexuels…) s’inscrivent dorénavant dans l’agenda des luttes et y acquiert une légitimité fondée sur une approche extensive et actualisée du prolétariat, lui fournissant  par ailleurs de nouvelles armes. Tous ces phénomènes ont concouru à mettre enfin le travail au centre des critiques nécessaires du capitalisme. Mais celles-ci n’ont pas réussi, à l’époque, à s’appuyer sur une théorie suffisamment mûre des rapports sociaux sous le capitalisme – et donc du travail –  pour entraîner le mouvement vers leur communisation – et donc son abolition. Les phénomènes devinrent plus visibles, mais pas immédiatement plus lisibles.

En effet, le travail est dénoncé par le mouvement autonome comme le facteur déterminant de la reproduction de la société capitaliste, mais son analyse reste focalisée sur la réappropriation de son contenu concret (valeur d’usage) en opposition à une forme abstraite uniquement conçue comme relevant de la domination plus ou moins manifeste de classe (valeur d’échange) . Il a manqué une certaine lucidité, un dépassement de ce schéma marxiste traditionnel en puisant dans Marx lui-même  pour comprendre que le travail-marchandise est un et indivisible et n’est pas l’assemblage de deux essences distinctes, l’une positive et l’autre négative. Il présente par contre deux faces engendrant une dynamique auto-référentielle : une face concrète qui est son contenu directement vécu, toujours cependant déterminé par la nécessité de la valorisation, et une face abstraite qui est constituée par le revenu qu’il procure et permet ainsi de connecter les travaux individuels à une totalité sociale régie par la loi de la valeur. En se médiatisant lui-même, à la fois producteur et distributeur de cette substance simultanément imaginaire  et réelle  qu’est la valeur, le travail est le facteur historiquement spécifique qui explique l’émergence et la continuité de la société capitaliste sous ses différentes formes.

Le travail est donc effectivement l’ennemi de toute conscience émancipatrice parce qu’il constitue la synthèse sociale spécifique au capitalisme (quelle que soit sa variante : libérale, planifiée, autogérée…). Le vrai communisme n’est pas dans la régénération de cette synthèse mais dans son abandon.

Éric Arrivé

Autonomie ! Italie, les années 1970 – Marcello Tarì, traduit par Étienne Dobenesque – La fabrique éditions – Paris, octobre 2011.

Robert Kurz : Chronique d’une crise annoncée

Galerie

Cette galerie contient 1 photo.

« Vies et mort du capitalisme » de Robert Kurz est un recueil d’articles et d’entretiens assez courts dont la visée pédagogique offre au lecteur la possibilité d’appréhender les apports théoriques de la critique radicale de la valeur… Par Cécile Gintrac Continuer la lecture

L’émancipation sur le fil du rasoir


L’émancipation sur le fil du rasoir

***

Le sous-titre du dernier ouvrage d’Anselm Jappe est « décomposition du capitalisme et ses critiques ». Impossible de ne pas penser à sa lecture que la formule aurait pu être « décomposition du capitalisme et de ses critiques ». En effet, les textes rassemblés dans ce livre dénoncent la confusion dans laquelle baignent les analyses sur notre époque qui ne se contentent pas d’en avaliser les traits dominants. Évidemment, le dispositif a les défauts de ses qualités en laissant la possibilité de n’y voir qu’une distribution de blâmes et de bons points, dans la tradition des vindicatives interpellations qui s’échangent dans le milieu de la pensée critique. Mais cet aspect des choses peut rapidement être écarté de l’esprit du lecteur s’il prend la peine de reconnaître ce qui relie les propos d’Anselm Jappe. Celui-ci a exposé les éléments théoriques sur lesquels se fondent ses jugements dans un ouvrage plus exhaustif sur ce point, paru en 2003 et titré les Aventures de la marchandise. Crédit à mort est un panorama des interprétations qui peuvent en être tirées en rapport avec des phénomènes advenus entre-temps, mais c’est surtout fondamentalement l’occasion de reformuler à chaque fois le noyau conceptuel de la critique radicale de la valeur. Cette évidence rend d’autant plus étonnant le compte rendu qu’y consacre Nicolas Truong, dans le Monde du 4 janvier, où à aucun moment n’est évoqué ce qu’est le contenu de cette critique. Il semblerait qu’il n’y ait vu qu’un catalogue des manifestations de la crise de civilisation. Le point de vue avec lequel on peut les dénoncer est évacué pour ne laisser que l’exposé des positions relatives occupées sur un champ des idées qui prend une allure bien dérisoire observée depuis Sirius. La mise au jour des ressorts de cette crise nécessite autre chose que de considérer les propositions qui sont avancées comme des objets se concurrençant sur le marché des idées « subversives ».

Contournons donc cet écueil en prenant la peine d’exposer en quelques mots les fondements de la critique radicale de la valeur. Il faut tout d’abord indiquer que celle-ci est issue d’un travail de relecture des analyses de Marx. Elle actualise ces analyses, développe ce qui n’était parfois que des prémisses, lève des ambiguïtés ou bien encore dénonce les contresens des interprétations qui n’ont pas pris la peine de s’affranchir des fausses évidences sur lesquelles Marx portait pourtant toutes ses critiques. Ainsi, toute la logique capitaliste est identifiée et décortiquée dans l’analyse marxienne de la contradiction dialectique inscrite dans la forme marchandise. Cette analyse met au jour un caractère dynamique et tautologique inhérent au mode de production déterminée uniquement par l’augmentation indéfinie de la valeur. Antagonismes entre capital et travail, crises écologiques, bulles financières sont autant de phénomènes qui ne font qu’exprimer ce mouvement automate. La résolution de ces phénomènes implique donc le renversement des conditions qui nous font percevoir la forme marchandise comme une donnée « naturelle » dont la place aurait été de tout temps celle que nous connaissons aujourd’hui. Toute la difficulté de ce renversement est que cette perception n’est pas qu’une simple illusion puisque nous en avons fait le ciment de nos organisations sociales en tant que principe animateur de nos activités : un principe certes abstrait, mais qui a des effets bien réels jusque sur nos conditions de subsistance.

L’interprétation de la crise financière de 2008 qui est tirée de la critique radicale de la valeur – et qui justifie le titre de l’ouvrage – contraste avec la prégnance des fétiches propres au capitalisme chez ceux qui revendiquent pourtant sa contestation. Là où une large majorité des voix s’est contentée de dénoncer l’emprise néfaste de la finance débridée sur une économie « réelle » considérée par ailleurs comme allant de soi, l’usage des catégories marxiennes conduit au contraire à estimer que les outils mis en œuvre par la finance depuis une quarantaine d’années n’ont été qu’un acharnement thérapeutique pour le capitalisme, celui-ci ayant épuisé son carburant qui a toujours et seulement consisté en la valorisation du travail. La part de travail humain rentable pour le capital a presque partout disparu sous les coups de boutoir que le capital ne pouvait s’empêcher lui-même de donner sous peine de s’éva- porer dans l’instant. Seule la profusion de capital fictif sous forme de dettes et de bulles immobilières – particulièrement américaines – a pu donner l’illusion qu’une nouvelle ère pouvait s’ouvrir, en Chine par exemple, en greffant le capitalisme sur des bases culturelles différentes. Les événements en cours dans le monde arabe pourraient donner à la fois un démenti et une échappatoire à cette extrapolation de la trajectoire du capitalisme.

Eric Arrivé

Anselm JAPPE, Crédit à mort, éditions Lignes, 256 pages, 20 euros.