Nabokov épistolier

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Quand on lit les lettres de Proust, de Céline, de Beckett — pour évoquer trois correspondances imposantes de trois grands quasi contemporains de Nabokov — on retrouve, derrière l’homme, le style qui appartient à leur être même, moins peaufiné, encore à l’état brut, mais toujours présent. Chez Nabokov, rien de tout cela : son style magnifique de romancier n’est pas celui de l’homme au naturel… Par Christophe Mercier. Lire la suite

Nathalie Sarraute aux Etats-Unis

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La Nathalie Sarraute qui débarque à New York en 1964 est une sexagénaire dont le nom est connu en France, mais ce n’est rien par rapport à ce qu’elle va vivre aux Etats-Unis : accueillie comme une star, elle accumule les conférences à travers le pays, gagne beaucoup d’argent… Un bémol : Raymond Sarraute, son époux, est resté en France. Elle lui écrit quasiment tous les jours. Cette correspondance, publiée aujourd’hui, est drôle, touchante, et passionnante…. Par Christophe Mercier. Lire la suite

Alexandre Dumas au fil des lettres

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« A suivre… » : ainsi s’achevait avant l’été un article concernant les chroniques dramatiques de Dumas, et un bref roman inédit. La suite est déjà là : le deuxième volume de sa Correspondance générale, fournie par notre ami Claude Schopp. Le deuxième volume de cette Correspondance si longtemps attendue ne « couvre » que cinq ans de la vie de l’auteur de Parisiens et Provinciaux, et ne nous amène qu’en 1838, avant qu’il n’entame véritablement sa carrière de romancier… par Christophe Mercier Lire la suite

Cézanne – Zola, un roman épistolaire.

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Cézanne et Zola se sont connus au collège d’Aix. Leur correspondance croisée, éditée aujourd’hui pour la première fois est en soi un roman : l’histoire d’une amitié, de deux adolescents qui voient chacun dans l’autre son propre reflet, et qui vont gagner, peu à peu, et parallèlement, une célébrité qui suscitera longtemps le rejet, voire la haine… Par Christophe Mercier. Lire la suite

Samuel Beckett – Jerôme Lindon : une relation privilégiée


Beckett 1Samuel Beckett, on l’a découvert l’an passé avec le premier volume de sa monumentale correspondance, a été un épistolier abondant. L’éditeur américain a dû effectuer un choix parmi ses très nombreuses lettres, et a fait celui de se concentrer sur Beckett écrivain, et de laisser de côté sa vie privée, dont on ne sait, concernant sa vie d’adulte, pas grand-chose, sinon qu’il vivait avec une compagne, Suzanne Deschevaux-Dumesnil, habitait rue des Favorites, Paris XVe, et possédait une maison de campagne à Ussy-sur-Marne. A propos d’un homme dont la discrétion est si légendaire, on comprend que l’éditeur ait laissé la vie privée de côté. On regrette néanmoins que cette édition « à l’américaine » multiplie les notes (jusqu’à préciser que Manon Lescaut est un roman de l’abbé Prévost !) et que la place occupée par lesdites notes aurait été plus avantageusement consacrée à des lettres supplémentaires de l’écrivain…

Les diverses présentations de ce deuxième volume (qui, à elles seules, occupent cent pages !) nous apprennent que Beckett et sa compagne ont participé activement à la Résistance, et vécu dans la clandestinité, ce qui explique l’absence de lettres des années 1940-1944, et que nous retrouvions Beckett à la fin de la guerre.

Beckett, en 1945, est principalement l’auteur d’un unique roman publié, Murphy, écrit en anglais et paru en 1938. Pendant la guerre, il a écrit (toujours en anglais) Watt, pour lequel il ne trouve pas d’éditeur (le livre dans sa version originale anglaise ne paraîtra qu’en 1953). C’est en 1946 qu’il commence à écrire en français : ce sera Mercier et Camier, dont il n’est pas satisfait, mais qu’il envoie malgré tout aux éditions Bordas, qui ont accepté sa traduction française de Murphy, qui sortira, dans l’indifférence générale, en 1947. Entre-temps, Bordas a accepté Mercier et Camier, puis Molloy, sans toutefois les publier. Beckett reste un auteur extrêmement confidentiel.

Le changement pour lui se produira en octobre 1950 lorsque Jérome Lindon, directeur des éditions de Minuit, publie avec enthousiasme Molloy (qui paraît au début de 1951), avant de signer un contrat pour Malone meurt et L’Innommable, qui attendent dans les cartons de l’auteur. Dès lors, les noms de Beckett et de Lindon seront à jamais associés dans la légende de la littérature française de la deuxième moitié du XXe siècle.

Dans ce volume copieux, les lettres à Lindon sont souvent les plus intéressantes, celles dans lesquelles on s’approche le plus d’une forme d’intimité de Beckett, – son « intimité littéraire », du moins, pourrait-on dire. On le voit en proie à des doutes chroniques, qui vont jusqu’à refuser à Lindon de publier Mercier et Camier (20 janvier 1954 : « Pour M. & C je suis désolé que vous preniez ça au sérieux. Je ne pourrais vraiment pas supporter que ce texte soit divulgué de mon simili-vivant. Il peut toujours avoir sa place, si vous y tenez dans un volume intitulé Merdes Posthumes. (…) L’idée de Watt déjà m’empourpre jusqu’aux os. Si on le réservait pour les M.P ? »). Watt, dernier roman écrit en anglais par Beckett, finira par sortir chez Minuit en 1968, co-traduit par lui, et Mercier et Camier en 1970. Lindon avait su se montrer obstiné et convaincant.

On découvre aussi un auteur d’une grande susceptibilité – susceptibilité justifiée – lorsque les textes qu’il a choisi de laisser paraître ne sont pas respectés par les directeurs de revues qui l’ont sollicité : il en voudra énormément à Jean Paulhan d’avoir supprimé sans l’en avertir un passage de l’extrait de L’Innommable donné en prépublication à la NRF, et lui écrira une lettre incendiaire que Jérome Lindon, à qui il l’a montrée, lui conseillera de ne pas envoyer.

Car Lindon – avec souvent Suzanne Deschevaux-Dumesnil pour intermédiaire – est véritablement son double public, le conseille, le tempère, l’encourage, – et ira jusqu’à le représenter, bien plus tard, en 1969, à la cérémonie de remise du prix Nobel. Mais Beckett n’a pas attendu célébrité et les honneurs pour manifester une sainte horreur des manifestations publiques : il précise à Lindon que si l’un de ses romans (et c’est bien avant qu’il soit l’auteur encensé de Godot) reçoit un prix, il refusera toute photographie et toute interview.

Beckett 2S’il sait se montrer rancunier, comme dans le cas de Paulhan, il se montre aussi attentif à ceux qui savent le lire, et l’écrivent, et remercie chaleureusement Jean Blanzat pour un article inattendu et enthousiaste sur Molloy dans le « Figaro Littéraire ». On aurait aimé lire la lettre qu’il a sans doute écrite à Jean Anouilh lorsque celui-ci a écrit un article décisif sur En attendant Godot (« les Pensées de Pascal réécrites par les Fratellini »), mais l’éditeur américain de la correspondance connaît sans doute mal Anouilh, et fait à peine allusion à cet article qui témoignait de l’indépendance, de la justesse de vue et de la générosité du dramaturge français le plus joué à l’époque, qui avait aussi su défendre Les Chaises de Ionesco, avec qui, on l’apprend dans cette correspondance, Beckett entretenait des relations cordiales, et qu’il admirait au point d’accepter l’idée qu’un metteur en scène anglais montât son Acte sans paroles dans le même spectacle que Les Chaises (novembre 1956).

Car la vie de Beckett change radicalement avec la création de Godot (janvier 1953) : de romancier confidentiel, il devient dramaturge mondialement connu, et dès lors, dans sa correspondance, les lettres de l’homme de théâtre occupent plus de place que celles du romancier. Comme ses romans, il traduit (ou réécrit) lui-même souvent ses pièces en anglais, et contrôle les représentations à l’étranger, y compris la mise en scène, et la direction des acteurs. En décembre 1955, une étonnante lettre à Peter Hall, qui devait créer la pièce à Londres, insiste pendant quatre pages sur l’intonation que doivent avoir les acteurs pour telle ou telle réplique ( « Good ? Fair ? etc... Le ton doit descendre de l’espoir à l’abattement. (…) Adieu. Prononcer adioo. (…) Donner tout son poids au silence entre We are happy d’Estragon et What do we do know etc»).

En 1956, quand s’achève ce deuxième volume (sur 4 que comptera l’édition), Beckett a publié Nouvelles et Textes pour rien et s’apprête à faire représenter Fin de partie.

Le tome III, dans lequel on assistera à la naissance de Comment c’est (1961) de Oh les beaux jours ! (1963) qui sont peut-être (avec, sans doute, bien plus tard, Compagnie) les sommets de l’oeuvre, annonce des moments lecture passionnante. Rendez-vous en 2016.

 

Christophe Mercier

 

Samuel BECKETT Lettres II : 1941-1956. Les Années Godot (Gallimard, 750 pages, 54 euros).


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Correspondance d’Orwell

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On ne s’apprête pas à lire les lettres d’un auteur que l’on aime sans un peu d’appréhension. C’est ce qui se rapproche le plus d’une rencontre, et l’on craint d’être déçu. Ici, les familiers d’Orwell ne risquent rien à se plonger dans cette correspondance qui livre le portrait d’un homme pudique, constant dans ses amitiés comme dans ses idées… Par Sébastien Banse Lire la suite

Aragon – Breton : « Et écris-moi, je suis si nu ! »


« Et écris-moi, je suis si nu ! »

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Les Lettres Françaises, revue culturelle et littéraire

Aragon, Lettres à André Breton, 1918-1931

Ils s’étaient rencontrés à la fin de septembre 1917, au Val- de-Grâce. Il y avait entre eux la poésie, déjà la révolte et le refus que la poésie ne soit que cela – que littérature. Ils se déchirèrent en mars 1932, séparés, a-t-on dit, par la politique. Se quittèrent-ils pour autant ? Dans l’existence, c’est certain. Avec hauteur pour l’un, mutisme pour l’autre, longtemps, taisant leur plaie. Ils se sont considérés du coin de l’œil toujours, l’un polémiquant, l’autre dans un silence dont il ne sortira que tard, après la mort de l’ancien ami, pour des évocations disant, bien plus que la nostalgie d’une jeunesse, la tendresse enfouie… Qui, « ils » ? Faut-il continuer ? Depuis longtemps déjà, les deux jeunes poètes de 1917 sont entrés dans la légende et leur amitié brisée constitue l’une des pages les plus fameuses de l’histoire littéraire du siècle dernier. Non sans mélectures. Les éditions Gallimard viennent de publier, sous le titre Lettres à André Breton, 170 lettres d’Aragon à Breton échelonnées du 18 mai 1918 au 2 septembre 1931, dans une édition présentée et annotée par Lionel Follet.

Si l’on connaissait déjà quelques pièces partielles d’un bref et révélateur moment de crise entre les deux amis, en janvier 1919, quand Aragon se posait en mal-aimé et trahissait par l’intensité de son chagrin une amitié aux allures passionnelles, l’étendue ici de la correspondance révélée et commentée avec l’érudition irréprochable du spécialiste couvre une période autrement considérable. Il y manque, pour les amateurs de linéarité, les réponses de Breton, encore soumises pour quelques années au silence des archives. La voix seule d’Aragon, donc, se donne à entendre. Est-ce effet de cette solitude ? Il semble que l’une des constantes des lettres, et peut-être de la relation entre les deux amis, tient dans l’appel incessant d’Aragon à son destinataire, non sans chantages et danse des sept voiles : « Aussi de temps en temps je veux éprouver ton amitié et je demande : quelle est la couleur des arbres, et si tu me dis tricolores je saurai bien que tu mens. Mais tu réponds durement, avec des mots très purs. Alors je reprends TA main. »

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

André Breton, Louis Aragon, avec René Hislum et Paul Eluard

Deux massifs surtout forment l’essentiel du livre, et par là même l’apport décisif de cette publication : les années 1918- 1919, quand Aragon écrit depuis le front ou, plus tard, son affectation alsacienne, et les longues lettres détaillées écrites depuis Moscou, à l’automne de 1930, qui rendent compte du congrès des écrivains dit « de Kharkov », épisode fondamental pour l’histoire du surréalisme et la biographie d’Aragon. C’est dire l’importance de ce livre, si l’on veut le considérer comme un document. Pièce en mains, donc, Lionel Follet peut dans son introduction rompre avec les lectures et interprétations polémiques, outrancières, concernant ce fameux congrès. Rappelons donc, une fois encore, ce qu’il nous fut permis de supposer sur cette affaire, et qu’on est heureux de voir confirmé : non, Aragon – ni Sadoul, qui l’avait rejoint – ne s’est pas vendu aux autorités soviétiques à cette occasion. Trouvant le moyen par raccroc de se faire inviter à un congrès de littérateurs comme l’Union soviétique commençait à savoir les produire, alors qu’il s’était rendu avec Elsa Triolet à Moscou pour rendre visite à Lili Brik après le suicide de Maïakovski, Aragon a espéré y conquérir une reconnaissance des positions surréalistes en matière de création et faire du groupe, contre l’influence de Barbusse et d’écrivains plus traditionalistes, le véritable correspondant en France de l’avant-garde révolutionnaire. Les lettres montrent que tout se fit dans l’urgence et qu’Aragon s’est un peu naïvement (l’avenir l’aidera à progresser sur ce point…) félicité des succès de tribune – « le rapport sera publié in extenso », se réjouit-il le 20 novembre 1930 – en oubliant que, dans les labyrinthes de la politique, l’essentiel se joue en coulisses. Ainsi fut-il conduit, le théâtre de voix fini, et sous peine de voir perdus tous les bénéfices qu’il croyait avoir obtenus pour le surréalisme, à signer une déclaration se désolidarisant du Second Manifeste « dans la mesure où il contrarie le matérialisme dialectique ». L’apprenti stratège fut donc manipulé et les débutants en pratique du pouvoir défaits de leurs espérances. Peut-on espérer l’affaire close, et les polémiques ?

Bien plus passionnante est la découverte des lettres expédiées depuis le front. Elles confirment en grande partie ce qu’Aragon avait pu dire de sa guerre, la première, de l’étrange intensité de vie qu’il y connut : « Tout est ici étourdissant, vois-tu », note-t- il depuis le front. Il faut tenir compte évidemment de l’ironie, du dandysme juvénile et du choix, expliqué par Aragon plus tard, de ne pas faire « l’honneur » à la guerre de lui accorder attention. Mais même à compter avec cette défense bien compréhensible, la lecture de ces lettres est saisissante : la grande affaire est l’écriture, l’envoi de textes, les jugements. C’est aussi que par la rédaction des lettres, le soldat anéantit la guerre qui l’entoure, d’où l’entrain, la vivacité de certaines missives, faites pour séduire incontestablement, et s’étourdir en même temps : « Le temps merveilleux. Les tranchées. Ce petit bout de boyau. (…) Mais comme un homme que l’amour fatigue, le canon ne dit qu’un mot, et se recueille pour de futurs. » Les explications de l’éditeur permettent à qui veut s’y plonger de découvrir ici l’étendue des citations cachées, des références et effets de connivences entre les amis, dans une plume parfois un peu saturée, comme le sont les écritures commençantes. Les érudits chercheront (et trouveront) de quoi préciser où en étaient les admirations, les reconnaissances et les répudiations d’un jeune génie cherchant encore son propre chemin. On découvre ainsi la complexité de la relation à Apollinaire et l’on peut éprouver le petit plaisir de prendre la mémoire du vieil Aragon en flagrant délit d’enjolivement.

Pour qui connaît en effet la page émue par laquelle Aragon disait avoir été « aveuglé » par un petit bout de papier reçu de Breton lui écrivant : « Mais Guillaume Apollinaire vient de mourir », l’exclamation du 17 novembre 1918 aurait de quoi surprendre : « Apollinaire est mort Hourrah et c’est compris ! » Nulle duplicité cependant du jeune homme écrivant dans le même temps un hommage au défunt : le texte public dira aussi les limites d’un héritage, et le sentiment, aussi injuste qu’on voudra (cet âge est sans pitié), que l’auteur d’Alcools ne faisait que se survivre.

Mais cette correspondance n’est pas qu’un document d’histoire littéraire. Entre les inévitables échanges d’informations qui font parfois la pesanteur du genre, c’est, d’abord, une écriture qui s’essaie, joue et jouit de diversités qu’offre le genre ouvert de la lettre, s’amuse d’un jour à l’autre à se contredire, explore le décousu.

Les pépites dès lors abondent : « C’est un contemporain. Il faut tuer les contemporains », « Qui nous délivrera du style ? », « Ce qui m’étonne, ta voix est la seule qui ne s’altère pas par la poste », « Ce qui me dégoûte chez les poètes, c’est que ce sont des rusés ou des futés »… C’est aussi et déjà toute l’âme d’Aragon dans le scintillement d’une douleur qui ne se dit que par le jeu avec elle-même : « Chlore, ô chlorose. Toussant, ah, inutile de jouer avec les sons, ils ne rebondissent plus. Le mot : feuillée se détourne tristement de son sens.

Il faut bien que je me détourne de mes sens. Le vent frais du soir sur ma figure chasse le démon des lettres. Il pleut très doucement. Louis. »

Les Lettres à André Breton sont du Aragon. C’est tout dire.

Olivier Barbarant

Lettres à André Breton, 1918-1931,
de Louis Aragon.
Édition établie, présentée et annotée par Lionel Follet. Gallimard, 472 pages, 23,90 euros.

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Une correspondance littéraire


Une correspondance littéraire

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On connaît plusieurs volumes de correspondance de Jean Paulhan (avec Valéry Larbaud, Giono, Alexandre Vialatte), épistolier abondant. On a moins l’habitude de voir comme auteur, sur un volume de la maison qu’il a fondée, Gaston Gallimard en personne. On connaissait cependant ses échanges avec Céline, reproduits dans le volume de Lettres de Céline à la NRF. Entraîné dans le délire paranoïaque de l’auteur de Normance, il y montrait une forme de génie comique, pince- sans-rire – Céline et lui auraient fait un joli duo sur une scène de théâtre. Ses lettres à Paulhan – interlocuteur oblige – sont beaucoup moins drôles : il faut être deux pour faire un spectacle, et Paulhan n’était sans doute pas un prince de l’humour. Il avait d’autres qualités, qui lui ont permis de diriger entre 1925 et 1940, puis, à partir de 1953, ce laboratoire qu’était alors la Nouvelle Revue française, puis de créer après la guerre les Cahiers de la Pléiade, et de succéder à Jacques Rivière, pendant près d’un demi-siècle, comme éminence grise de la maison Gallimard. « Depuis la mort de Jacques Rivière, la NRF, la maison, c’est vous et moi. Si vous renonciez à quoi que ce soit ici, je me retirerais et je laisserais la place à Claude. Je suis uni à vous totalement – plus rien ne m’intéresserait, si je ne vous sentais pas à côté de moi sans arrière-pensée », lui écrit Gaston Gallimard en juillet 1950, alors que des nuages menacent leur relation.

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Gaston Gallimard

Leur correspondance est celle de deux hommes dévoués au même but: la splendeur et la gloire de la maison. Au départ, c’est Gaston Gallimard qui prend contact avec Paulhan, pour lui parler de l’un de ses livres (« Cher Monsieur »). Très vite, Paulhan collabore avec la maison (« Mon cher Gallimard », écrit-il, et GG lui répond « Cher ami ») et, dès 1923, le pli est pris, qui ne changera plus: « Cher Gaston » et « Mon cher Jean ». On ne sent pourtant pas de véritable intimité entre les deux hommes, plutôt une estime réciproque, de la confiance, la certitude qu’ils œuvrent au même but. Leurs lettres ne sont pas celles de deux amis, ni même celles d’un éditeur et de son auteur (Gallimard évoque rarement les travaux littéraires de Paulhan, sauf pour lui déconseiller de publier un volume chez un concurrent et lui racheter un texte prévu pour une collection chez Fasquelle), mais celles d’un grand patron et de son collaborateur privilégié.

Leur correspondance n’est pas tant de celles qui se lisent d’un bout à l’autre, comme un roman épistolaire, avec ses pleins et ses déliés, ses moments de passion et ses moments de calme, au rythme de la vie qui s’écoule, mais de celles qu’on feuillette d’un œil amusé, comme une suite de memorabilia à propos d’une époque défunte où l’essentiel de la vie littéraire française se passait entre les murs de chez Gallimard. On s’apercevra – mais ce n’est pas une surprise – que Paulhan a en général un goût plutôt sûr (lorsque, dès la Nausée, qui s’appelle alors Melancholia, il détecte le talent de Sartre, mais craint que le philosophe en lui ne l’emporte sur l’écrivain), ce qui ne l’empêche pas de commettre des erreurs (il ne comprend pas ce qu’ont de novateur les Corps tranquilles, de Jacques Laurent, alors qu’il tente en vain de faire venir chez Gallimard Robbe-Grillet et sa Jalousie). On assiste à des passes d’armes à propos de Martin Du Gard – vieil ami de GG et dont Paulhan n’aime pas l’Épilogue des Thibault –, et on voit les deux hommes se retrouver dans une admiration commune pour Jouhandeau (qu’ils craignent de « perdre » au bénéfice de Grasset) et d’Aragon (« J’achève les Voyageurs… C’est encore mieux que je ne le pensais », écrit Paulhan en 1939, alors qu’il tente d’amener chez Gallimard Aragon, brouillé avec GG depuis 1930).

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Jean Paulhan

La lecture d’une telle correspondance amuse aussi pour ce qu’on y apprend des livres qui ne se sont pas faits: lorsque GG déconseille à Paulhan (pour ne pas dire qu’il le lui interdit) de collaborer à la collection « Libelles », créée par Jean-Claude Fasquelle, il précise qu’il a écrit à Giono, à Vaillant (sic), à Adamov, à Jacques Perret, pour s’opposer à ce qu’ils donnent un texte en dehors de Gallimard – et c’est ainsi qu’on apprend que tous quatre avaient prévu de publier un livre chez Fasquelle (celui de Giono devait s’intituler Portraits et caractères, celui d’Adamov, Écrivain en situation. Rêverie sur des volumes qui n’existent pas…), et que seul Vailland a passé outre, et a donné à Fasquelle son Éloge du cardinal de Bernis.

La correspondance Paulhan-Gallimard n’est pas un grand livre, ni même un livre indispensable d’un point de vue historique. Mais c’est une mine d’anecdotes, un puits de détails pour qui s’intéresse à un demi-siècle où la littérature française brillait sous la couverture blanche aux lettres rouges et noires.

Christophe Mercier

Gaston Gallimard-Jean Paulhan. Correspondance 1919-1968.
Éditions Gallimard, 610 pages, 29,50 euros.

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Correspondances Jean Paulhan


Correspondances Jean Paulhan

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Après les lettres échangées avec André Gide, Léon-Paul Fargue, Georges Jean- Aubry, Marcel Ray (tous ces volumes chez Gallimard), avec Jacques Rivière (Éditions Claire Paulhan), avec Sylvia Beach et Adrienne Monnier (Imec Éditions), la bibliographie épistolaire de Valery Larbaud s’enrichit d’un nouveau volume d’importance : la Correspon­dance de Larbaud et de Jean Paulhan, qui prit la suite de Jacques Rivière à la tête de la Nouvelle Revue française.

On ne s’étonnera pas d’y entendre surtout parler boutique, et de ne pas trouver le ton de complicité qui faisait le prix des lettres à Marcel Ray ou à Léon-Paul Fargue. Entre Larbaud et Paulhan, entre le directeur de la NRF et un collaborateur historique de la revue, et l’un des plus prestigieux, le ton est feutré, et rares les confidences. Tout au plus le « Cher Mon­sieur » de 1920 fait-il place, en 1926 (après un bref intermède, en 1924-1925, où ils se donnent du « Cher Valery Larbaud » et « Mon cher Paulhan »), à un « Cher Ami » qui restera im­muable. Pas de prénom, pas de tutoiement : les relations des deux hommes sont essentiellement professionnelles et n’empiètent que rarement sur le domaine de la vie privée de chacun. Les rencontres elles-mêmes paraissent rares (il ne semble pas que Paulhan ait réalisé le projet, qui revient comme un serpent de mer, d’une visite, l’été, au domaine de Larbaud, à Valbois, près de Saint-Pourçain-sur-Sioule), et quand ils se voient à Paris (parfois à Châtenay, chez Paul­han, le plus souvent au domicile de Larbaud, rue du Cardinal-Lemoine), les rendez-vous sont pris avec une exactitude toute administrative : « Je reçois votre mot ; je suis content que vous désiriez me voir, et serai content de vous revoir, après l’épreuve que vous avez subie. Je vous attendrai lundi prochain (je ne suis pas libre avant) 27, chez moi, de 5 à 7 heures de l’après-midi ; ou si ce jour ne vous convient pas, ce sera mercredi 29, entre les mêmes heures » (Larbaud à Paulhan, 22 avril 1931).

Curieusement, la présence chez Larbaud de la jeune Laeta, la petite-fille de sa com­pagne Maria Nebbia (on sait, par le Journal, la place que Laeta a tenu dans la vie de Larbaud quinquagénaire), semble autoriser une forme d’intimité jusque-là absente (« Nous allions justement écrire à Madame Jean Paulhan pour la remercier d’être venue prendre des nouvelles de Laeta. Cela n’a rien été qu’une brusque poussée de température. » Suivent quinze lignes sur la santé de Laeta, et ses progrès scolaires, 10 avril 1935).

Larbaud et Paulhan, nous l’avons dit, par­lent boutique. Mais comme dans leur boutique on vend de la littérature, et que tous deux, dans ce domaine, sont des experts, leurs lettres sont souvent passionnantes.

Chacun, en découvreur inlassable, tente de faire partager à l’autre ses plus récents enthousiasmes : Larbaud, spécialiste des lit­tératures anglo-saxonnes et hispaniques, s’en­flamme pour James Joyce (qu’il contribue à traduire), pour Samuel Butler (qu’il traduit et fait connaître en France), pour Faulkner (sa préface à Tandis que j’agonise a été écrite avant celle de Malraux à Sanctuaire. Si elle a été moins « médiatisée » – Malraux, on le sait, en connaissait un rayon en fait de « médiatisation » –, elle est néanmoins plus subtile et plus juste). Amateur de poé­sie, il fait parvenir à son ami les poèmes d’un jeune écrivain d’Antibes, Jacques Audiberti, qui deviendra un auteur Gallimard. Paulhan, lui, fait lire à Larbaud les textes nouveaux de Jouhandeau, ou Colline, de Giono, qui vient de paraître.

Ce qui frappe, à la lecture de ces lettres, c’est que les deux hommes ne traitent pas vraiment d’égal à égal. Paulhan ne se départit jamais d’une sorte de déférence, la déférence due à un auteur rare, mais mythique, dont l’oeuvre a été considérée d’emblée (au moins dans le cas d’A. O. Barnabooth) comme appartenant au patrimoine littéraire français. Paulhan, vis-à-vis de Larbaud est souvent dans la position du solliciteur, du demandeur d’avis (il connaît la culture encyclopédique de Larbaud, et sa curiosité boulimique), du directeur de revue toujours prêt à publier en avant-première un de ces textes brefs ciselés par Larbaud, et qui, édités en plaquettes, font aujourd’hui les délices des bibliophiles. Il ne cesse de redire à Larbaud son admiration, au point de le gêner (« Non, ce Sémaphore est une petite pièce de circons­tance, impubliable. Vous êtes trop indulgent », Larbaud à Paulhan, 17 mars 1930). À l’inverse, l’attention que Larbaud porte aux travaux littéraires de son correspondant semble relever de la politesse plus que d’un véritable intérêt (« J’ai été content de savoir que vous travailliez aux Fleurs de Tarbes », écrit-il le 17 mars 1930).

Comme toutes les Correspondances de Larbaud, celle-ci gagne, au fil des ans, en pa­thétique involontaire, devient le roman d’un homme amoureux des mots, des paysages, des êtres, et qui, à dater d’un jour fatal d’août 1935, va se trouver muré dans le silence. Une des ultimes lettres de Paulhan est, à cet égard, prémonitoire : « Vous ne me parlez guère de votre santé, et je crains que votre médecin ne se rende pas assez compte de la fatigue que peut entraîner, pour vous, le séjour de Paris en été. » La lettre date du 27 août 1935. Avant la fin du même mois, Larbaud sera terrassé par un accident cérébral.

Dès lors, la correspondance entre les deux hommes devient un monologue de Paulhan, qui, d’une exemplaire fidélité, ne cessera, jusqu’à la fin, d’écrire au reclus de Vichy, de lui réitérer son admiration, de lui donner des nouvelles de leurs amis communs. Une fois, la première et la seule, le 23 septembre 1954, il lui écrit « Cher Valery ». Mais il prend l’ha­bitude de terminer ses lettres par « Je vous embrasse ». Comme si une affection longtemps tenue à distance entre deux hommes de lettres se traduisait enfin dans les mots. Et l’une des rares lettres écrites par Larbaud, du fond de son gouffre, est pour Paulhan. Elle est brève, et poignante. « Merci cher ami, je vous embrasse moi aussi et j’accepte votre souhait… / Votre ami / Valery / 16 mai 52. »

Christophe Mercier

Correspondance 1920-1957, Valery Larbaud, Jean Paulhan.
Éditions Gallimard. 430 pages, 24 euros.

N°79 – Février 2011


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Correspondance de Bouvier


Correspondance de Bouvier

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Depuis sa disparition, en 1998, Nicolas Bouvier, de célèbre, est devenu mythique. À juste titre : l’auteur de l’Usage du monde, ce sublime livre de raison, plus proche du Montaigne des Essais que de celui du Journal de voyage en Italie, est un des grands écrivains du XXe siècle, travaillant ses textes en artisan, comme des mosaïques de prose. En quelques années, le nombre de ses livres n’a cessé de croître : le grand voyageur suisse a été plus abondant mort que vivant. Nul ne s’en plaindra, car on n’a encore subi aucun fond de tiroir. Les pages posthumes de Nicolas Bouvier, achevées dans ses cartons, semblaient n’attendre que le moment voulu pour être offertes au public.

Aujourd’hui nous arrivons à un volume massif somptueu­sement édité, dans lequel, à la voix de Bouvier, se joint celle de son ami le peintre Thierry Vernet, le compagnon du voyage qui, de juillet 1953 à octobre 1954, mena Bouvier de Yougoslavie en Afghanistan, via la Grèce, la Turquie, l’Iran et le Pakistan, et donna naissance à l’Usage du monde, texte de Bouvier, dessins de Vernet, publié en Suisse en 1963, et en France l’année suivante. La couverture de l’édition originale du livre (Droz en a effectué un reprint en 1999) mettait sur le même plan l’écrivain et le peintre, chacun donnant, à travers son art, sa propre version du voyage. Depuis, le nom de Bouvier a acquis la dimension que l’on sait, celle d’un des plus grands écrivains suisses, à l’égal de Ramuz ou de Cingria. Celui de Thierry Vernet n’a pas suivi le même parcours et, aujourd’hui, il n’est plus connu que comme « le compagnon de Bouvier ». La publication de la correspondance échangée par les deux amis, et dans laquelle Vernet témoigne d’une voix et d’une personnalité qui n’ont rien à envier à celles de Bouvier, permet, aujourd’hui, de le remettre à sa vraie place.

Il était une fois deux amis, nés entre les deux guerres au sein de la bourgeoisie éclairée de Genève. Quand ils font connais­sance, au collège, ils sont adolescents. Les premières lettres qu’ils échangent datent de 1945 : Nicolas a seize ans, Thierry dix-huit. Ils ne cesseront de s’écrire, jusqu’à la disparition de Thierry Vernet, en 1993 (espérons que les éditions Zoé auront la bonne idée de nous donner un jour la suite de leur correspondance, ici interrompue en 1964, au moment de la publication de l’Usage du monde en France). Correspondance des routes croisées est l’histoire d’une amitié exceptionnelle, d’une fraternité, d’une complicité sans égales (« tendre vieux Nick », « vieux zigue », « vieux lapin », « vieux frère »). On y lit, au jour le jour, la pré­paration du voyage (« Viendras-tu aux Indes avec moi ? » écrit Bouvier à Vernet), puis, après leur séparation, en 1954, la vie de Vernet à Ceylan (où il s’est marié) et celle de Bouvier au Japon, où il passe plusieurs années. Et, enfin, les péripéties éditoriales ayant précédé la sortie d’un livre qui est aujourd’hui un classique.

Le plus frappant, dans cette correspondance – hormis les liens indéfectibles entre les deux hommes –, c’est la curiosité, boulimique, dont ils témoignent, tous les deux. D’un bout à l’autre du monde, ils se racontent leurs lectures, les films qu’ils ont vus, les musiques qu’ils ont aimées. La vie politique de leur époque, qui est celle de la guerre d’Algérie, brille par son ab­sence : Bouvier et Vernet vivent dans un monde immémorial, un monde d’images, de mots, de sentiments intenses, complètement détaché du « monde réel ». Leur correspondance n’est pas le miroir d’une époque, mais celui de deux esprits d’exception, avides de partager leurs enthousiasmes et leurs découvertes.

Bouvier évoque peu son travail d’écrivain – moins, en tout cas, que Vernet n’évoque sa peinture, et ses réalisations de décorateur de théâtre. Il est, en revanche, très disert sur les conditions de publication de son premier livre. On le découvre à la fois d’une intégrité qui frise l’intransigeance – quant à la forme que doit prendre le volume, il n’accepte aucun compro­mis –, et d’une admirable générosité, insistant pour partager les droits du livre à part égale avec Thierry Vernet, dont il considère que les dessins font partie intégrante de l’oeuvre. Que dire de plus ? Que Nicolas Bouvier, dont on sait le travail minutieux qu’il effectuait sur ses textes, est aussi un écrivain d’instinct, de premier jet, dont la prose « au naturel » recèle d’infinis bonheurs d’expression. Que, sur ce plan-là, Thierry Vernet est son égal, et que ses lettres sont aussi savoureuses que celles de Bouvier. Que le travail d’édition est remarquable, le volume enrichi de notes, de répertoires et d’index précieux, de dessins, de photos, de reproductions de lettres (avec la graphie si particulière, presque gothique, de Nicolas Bouvier). Que Correspondance des routes croisées est un livre qui, d’emblée, s’impose, au même titre que l’Usage du monde, comme un livre de sagesse, un manuel de vie, dont la publication marquera une date.

Christophe Mercier

Correspondance des routes croisées, de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, Editions Zoé, 1660 pages, 39 euros.

Novembre 2010 – N°76


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