Berthe Morisot et les impressionnistes


Berthe Morisot et les impressionnistes

***

Fille d’un préfet du Cher, qui prend des leçons de dessin à Paris en 1857 avec ses deux sœurs et qui expose la première fois en 1874, Berthe Morisot (1841-1895) rencontre Edouard Manet en 1868. Elle devient son éléve et pose aussitôt pour le Balcon, puis pour d’autres toiles de ce peintre n’enseignant son art qu’aux jeunes filles. Cette rencontre est décisive : elle entre grâce à lui dans l’univers des impressionnistes. Et elle n’en sortira plus. Elle expose avec eux au Salon des artistes indépendants dès sa première édition, chez Nadar, en 1874, l’année où elle épouse Eugène, le frère de Manet. Elle est présente à l’exposition de Londres de 1883 et toute son histoire artistique est associée à ce milieu de peintres en rupture de ban.

Comme Manet, à l’époque où elle le connaît, elle se concentre surtout sur son cercle de famille et ses amis. Le berceau (1872), la série des femmes en noir (à l’époque où elle porte le deuil de son père et que Manet a immortalisé dans son portrait au bouquet de violettes), la Nurse (1879), Eugène Manet et sa fille au jardin (1883), le Pâté de sable (1886), le Portrait de Marcel (1886), Julie au violon (1893) – elle a d’abord magnifié cette intimité. Et puis il y a la nature, qu’elle traduit de manière vaporeuse et douce. Mais ses paysages sont assez rares et ils ont la légèreté et la finesse d’une aquarelle. Elle n’a ni l’audace ni l’insolence de Manet ni le goût de la recherche plastique qui a entrainé Claude Monet vers les confins de la représentation. Mais elle a pris chez l’un et chez l’autre ce qui lui servait sans jamais les imiter. Elle est tout sauf un épigone. Elle affirme son caractère et sa conception du monde. Quand elle exécute le Portrait de Madame Richard en 1874, la pose alanguie de la dame rappelle plusieurs compositions de Manet et aussi son Olympia, le tableau qui a fait tant rire au Salon. Mais elle préfère y introduire des nuances douces et tendres et du non finito dans le rendu du mur.

Elle retient l’attention des grands salonniers qui sont aussi de grands écrivains : Emile Zola la découvre au Salon de 1868 et voit en elle une disciple de Corot. Huit ans plus atrd, l’auteur de Nana salue la « gracieuse femme » qu’elle a présentée et parle d’une « vision féminine ». J.-K. Huysmans, plus réservé, vante néanmoins ses « charmants ouvrages ». Mais c’est Mallarmé qui l’estime le plus : « Cette clarté qui traverse les murs, écrit-il, qui harmonise les couleurs, qui anime els formes vagues d’une vie étrange, elle sera retrouvée partout où Madame Morisot a mis sa marque personnelle. » Et c’est encore avec ces mêmes yeux que nous la voyons aujourd’hui.

Gérard-Georges Lemaire

Berthe Morisot, Sylvie Patry et Jean-Dominique Rey
Editions Flammarion, 224 pages, 40 euros.

Novembre 2010 – N°76


Lady Di, une mythologie postmoderne


Lady Di, une mythologie postmoderne

***

Ouvrir un livre de Julián Ríos, c’est chaque fois embarquer pour une terre inconnue aux reliefs néanmoins familiers. Cette fois, celui que le landerneau considère comme le « Joyce espagnol » exerce son art de la mythification autour d’un personnage que l’on peine à imaginer faisant partie de son Panthéon intime, Lady Di. Rappel des faits : à Paris, le 31 août 1997, la voiture de la princesse Diana, pourchassée par des photographes, heurte le treizième pilier du tunnel de l’Alma. Son compagnon, Dodi Al-Fayed, et le chauffeur de la voiture, Henri Paul, sont tués sur le coup, tandis que Diana expire à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière dans la nuit. Comment le disciple de Cervantès, Joyce et Sterne a-t-il pu succomber à l’appel de la Sirène britannique, plus habituée à naviguer au gré des pages des tabloïds que sur les flots d’une littérature autrement versée dans les grands mythes ? La réponse se trouve manifestement au cœur de l’énoncé puisque Ríos, avec son Pont de l’Alma, démontre à quel point la Princesse du Peuple tient toute sa place dans notre mythologie contemporaine. Ce qu’on ne savait pas, c’était comment, par quels tours et détours ? Et les détours, Ríos s’en est fait une spécialité, au point de créer, avec ce roman aussi abstrait que savamment documenté, une cosmogonie des temps modernes à partir d’un accident – comme souvent, les grandes découvertes et inventions.

Lady Di décède donc un 31 août… comme Charles Baudelaire, Georges Braque et Conrad Moricand. Avant cela, elle naît… le jour de la mort de Louis-Ferdinand Céline. Ce ne sont là que quelques-unes des coïncidences mises au jour par Ríos, mais ce n’est pas tout. Ríos tisses des ramifications, trouve des correspondances, décortique l’histoire à travers autant de faits que de personnages hétéroclites, enquête sur les complots qui nimbent aujourd’hui encore la mort subite de la sulfureuse princesse. Y passeront l’inventeur Rudolf Diesel (qu’on soupçonne d’avoir été assassiné par le lobby du pétrole, comme elle, par celui des mines antipersonnel), Proust (client du même bordel qu’Henri Paul, son chauffeur et responsable de la sécurité du Ritz), Corot (auteur du « Pont de Mantes », assimilé au Pont de l’Alma en d’autres temps, et donc, d’autres mœurs), Daguerre (auteur de la photo du premier homme immortalisé par cet art nouveau, que l’on retrouve, fantomatique, dans un train en 1969, mettant son immortalité à l’épreuve), etc. Ríos crée ainsi des coïncidences, assemble les pièces d’un puzzle en flirtant parfois avec le fantastique. Il y a du Poe, du Simenon, du Maupassant dans tout cela. Pas étonnant qu’on retrouve leurs noms au fil de la trame noueuse qui enserre le mythe naissant de Diana. Page 274, l’aveu tombe : « Le mythe et les conspirations de fable se montent à l’inverse des puzzles, non pas en ajustant les pièces mais en les inventant ». Un nom appelle un lieu, qui en appelle un suivant, puis un autre, ailleurs, d’un autre siècle. Et ainsi de suite jusqu’à ce que toutes les intrigues convergent vers « la Flamme dorée, qui avive la légende dorée des mille et une manifestations d’une Diane martyre, bien que non vierge, telle que la conçoivent et l’imaginent les adorateurs du monde entier qui viennent jour après jour se recueillir et laisser leurs offrandes devant l’autel de la Place de l’Alma ».

D’un abord difficile, tortueux, enivrant de digressions, Pont de l’Alma requiert une attention de tous les instants, car quelques lignes suffisent à dérouter le lecteur distrait par tant de ressources. En un seul volume, Ríos développe une encyclopédie de l’universelle Princesse de Galles propre à réhabiliter des pans de sa mémoire salis par la médisance, les quolibets ou la jalousie. Diana a été enterrée par les tabloïds ; Ríos lui offre une sépulture de déesse et montre, preuves à l’appui, qu’il y a sans doute des destins qui ne doivent rien au hasard… ou que la puissance de l’évocation, la force de l’imagination rendent possible la création de toute espèce d’universalité ! Alors, coup de bluff ou leçon de choses magistrale ? La clé est à chercher du côté de la littérature. Ríos le sait, bien évidemment.

Matthieu Lévy-Hardy

Pont de l’Alma de Julián Ríos. Traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne.
Editions Tristram, 310 pages, 21 €.