Fast est furieux

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Les « Mémoires d’un rouge » d’Howard Fast constituent un document intéressant à plusieurs tires. C’est un récit de sa jeunesse déshéritée ; c’est un témoignage sur la répression anti-communiste aux Etats-Unis de l’après-guerre ; et c’est un exposé, par petites touches, des positions idéologiques de l’auteur… Par Sébastien Banse Continuer la lecture

Alain Badiou, le Possible et l’Impossible

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Le temps du malheur dont nous parlions à propos de la conférence d’Alain Badiou, «Notre mal vient de plus loin» est un temps désorienté. Désorienté veut dire qu’il « ne propose à sa propre jeunesse, et singulièrement à la jeunesse populaire, aucun principe d’orientation de l’existence ». Ainsi Badiou poursuit-il, inlassablement, de livre en livre, son analyse de la situation contemporaine — tragique, c’est l’évidence, le monde étant « livré à l’anarchie autoritaire du capitalisme» sans que rien ne semble pouvoir lui faire obstacle »… Par Jean Ristat Continuer la lecture

Le « communisme-mouvement » d’Alain Badiou

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Alain Badiou a entamé depuis plusieurs années une bataille idéologique pour défendre ce qu’il nomme l’ « hypothèse communiste », et ce à travers des livres, des conférences, des entretiens et des séminaires de réflexion, notamment aux côtés de Slavoj Zizek… Par Baptiste Eychart Continuer la lecture

Nazim Hikmet : le métier de l’exil


Nazim Hikmet : le métier de l’exil

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En ces temps incertains, il est sans doute salutaire, de se souvenir que pour des milliers d’hommes l’idéal communiste ne fut pas seulement une idéologie, mais aussi un espoir, à vous faire pleurer de rage, oui, à sacrifier votre vie dans la lutte pour un monde meilleur – pour tous.

Nazim Hikmet, qui croyait à la fraternité des artistes, comme à celle des combattants, ressuscite toujours, si tant est que sa puissance vitale lui ait jamais permis de disparaître !

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Nazim Hikmet

Hikmet naît en 1902 à Salonique, dans une famille de hauts dignitaires ottomans. Il commence à écrire des poèmes alors que son pays se débat dans ce que l’on appelle alors les guerres balkaniques, prélude à celle de 14-18, qui détruira l’Empire ottoman. Il s’engage rapidement dans la lutte contre l’occupation occidentale en 1919 puis rejoint les forces de la Résistance de Mustafa Kemal, découvre l’Anatolie, devient communiste, part à Moscou, en revient, et commence une longue série d’emprisonnements, alors qu’Ata- turk construit, en despote modérément éclairé et totalement autocratique, une Turquie laïque et occidentalisée. Il ne cesse d’écrire, en particulier, enfermé à Bursa pendant plus de dix ans, son grand livre Paysages humains. En même temps, de 1940 à 1950, il entretient, avec un jeune ami romancier, une riche correspondance, où s’affirme : De l’espoir à vous faire pleurer de rage.

Il s’agit pour Hikmet de faire vivre des centaines d’individus, d’où le titre de l’œuvre, pourvus d’un prénom et d’un nom, ou d’un surnom, évoqués en quelques vers ou en plusieurs pages, saisis dans leur humanité : des miséreux, des héros modestes, des lâches, des politiciens corrompus, des écrivains ratés, des paysannes farouches et courageuses… Autour d’eux les tranchées des Dardanelles ou la steppe immense, l’aube bla- farde et solitaire d’une cellule ou les odeurs et le brouhaha d’un compartiment de troisième classe, entre Istanbul et Ankara, et en eux la force de la lutte pour la liberté, ou le désarroi de la pauvreté, ou les tortures de la jalousie. Hikmet est peu à peu – il le reconnaît et va même parfois jusqu’à s’en effrayer – comme dépassé par la démesure d’une telle entreprise poétique, ce work in pro- gress de plusieurs milliers de vers, sa Légende des siècles, pour lui qui s’en tient à ce XXe siècle, où il se félicite de vivre, qu’il dit aimer avec ferveur et colère.

Viendront ensuite : une grève de la faim entreprise pour obtenir une amnistie, des inter- ventions turques puis internationales, et la « libération » en 1950. Se sentant menacé, il devra pourtant à nouveau se séparer de sa femme et de son fils nouveau-né, et subir l’exil. Il retrouvera alors le Moscou de sa jeunesse où il mourra en 1963.

C’est durant ces dernières années qu’il écrit La vie est belle, mon vieux (édité naguère sous le titre les Romantiques) : ici aussi, en une architecture à la fois savante et vivante, mêlant les retours en arrière, les monologues intérieurs, les descriptions de paysages ou de lieux urbains désolés, Hikmet retrouve ses camarades. Son héros, Ahmet, a connu comme lui l’URSS des années vingt, a monté la garde auprès du corps de Lénine, est devenu communiste par amour pour son peuple et par foi en l’avenir. Caché dans une baraque des environs d’Izmir, mordu par un chien, il craint la rage et se remémore ses luttes, ses rencontres, ses amours. Dans cette prison solitaire, il résiste à la fièvre et à la folie par la force du souvenir, la croyance en une solidarité présente et future. Il se dit, comme Hikmet dans sa prison de Bursa : « J’ai des hôtes » qui le maintiennent en vie et qu’il ressuscite. Tous chantent pour nous, obstinément aujourd’hui encore : « Vivre seul et libre comme un arbre / et fraternellement comme une forêt / cette nostalgie est la nôtre. »

Joël Isselé

Les œuvres de Nazim Hikmet sont édités aux Éditions Parangon et au Temps des Cerises. Nazim’a Dogru, vers Nazim Concert lecture, le mardi 29 novembre, à 20 h 30, au Théâtre Jeune Public.


Aragon par Pierre Daix, troisième !


Aragon par Pierre Daix, troisième !

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C’est la troisième édition de la biographie d’Aragon par Pierre Daix. Comme s’y retrouvent à peine modifiés les mêmes partis pris privilégiant l’aspect politique, on peut se demander si c’était bien la peine de remettre cet ouvrage sur le métier à chaque changement d’éditeur. Il est d’ailleurs aventureux pour l’auteur de laisser écrire en couverture qu’il est le « biographe classique » d’Aragon, le commentaire juste n’étant pas celui de classique mais de « sans concurrence » car jusque-là il est le seul sur le marché. Remarquons que lors de la publication de la première édition (au Seuil), du vivant d’Aragon, celui-ci prit la peine d’annoter le travail de son rédacteur en chef aux Lettres françaises, parfois avec vigueur. C’est un risque qui n’existe plus maintenant.

En réalité, si aucune biographie n’est venue concurrencer celle de Pierre Daix les études sur Aragon sont nombreuses, riches et productives. Tant sur le plan littéraire pur que sur celui de la politique, des travaux universitaires, des correspondances, des mémoires permettent de nuancer, modifier, récuser certaines affirmations qui sont trop souvent reprises comme argent comptant. On aurait aimé que P. Daix en tienne compte pour ce qui le concerne. Or il maintient, de réédition en réédition, un système d’affirmations qu’il perfectionne et qui lui permet de régler sans fin des comptes jamais apurés avec le parti qui fut le sien pendant plus de 30 ans. Certaines assertions ont pourtant besoin d’être prouvées. Ainsi de la prétendue mise à l’écart d’Aragon de Ce soir en 1944, dont P. Daix déclare dans la deuxième édition que ce fut sur manœuvre de Duclos pour lui faire payer son communisme national (alors que c’est pourtant Duclos qui lui avait fait l’honneur de lui demander d’écrire le texte Le Témoin des martyrs), maintenant attribuée à Thorez qui n’aurait pas apprécié la campagne d’Aragon dans Ce soir sur les milices patriotiques à la Libération. Ingrat Thorez qui ne veut pas savoir qu’Aragon fut un des premiers à faire campagne pour son retour en France. Même constat sur « le communisme national » et certains détails concernant Nizan en 1939, au moment du pacte germano-soviétique dont Jean Albertini, connaisseur sagace de cette période, a montré qu’ils étaient faux dans des travaux qui ne peuvent être ignorés de P. Daix, en particulier ceux relatifs à une réunion des communistes à Ce soir qui n’eut jamais lieu.

Daix construit et reconstruit sans cesse l’histoire de sa relation au communisme. Ce sera sans doute là son grand œuvre. Une biographie d’Aragon mérite d’être établie sur d’autres bases. Elle viendra, inéluctablement. Mais il faut reconnaître à l’auteur une qualité qu’il n’altère pas, de livre en livre, c’est celle des propos tenus sur Elsa et le souvenir qu’il en garde.

 

François Eychart

Aragon par Pierre Daix,
Éditions Tallandier, 26 euros

Rêve et cauchemar : retour sur Marx et le capitalisme


Rêve et cauchemar : retour sur Marx et le capitalisme

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Lettres françaises. A contrario de toute une vulgate actuelle, dans ton dernier livre tu n’évoques pas Marx sous le signe du « retour » mais du « cauchemar ». Notre monde est devenu ce qui, pour Marx, aurait été un cauchemar s’il avait pu l’observer de ses propres yeux. Qu’entends-tu par là ?

Denis Collin. Les rêves, quand ils se réalisent, tournent souvent au cauchemar ! Nous le savons tous d’expérience. Le cauchemar de Marx, je l’entends en trois sens. D’abord, les prédictions de Marx concernant l’évolution du capitalisme se sont largement réalisées et nous avons le monde actuel et les dangers qui pèsent sur le futur de la culture et même de l’espèce humaine. Ensuite, les tentatives de « construire le socialisme », c’est-à-dire de mettre en oeuvre les idées prêtées à Marx, ont vite tourné au cauchemar. Enfin, les derniers mois ont montré que finalement Marx pouvait rester le cauchemar des classes dominantes !

La réalité de la mondialisation du capital prolonge donc des tendances immanentes au capitalisme sous des formes extrêmement perverties. La question de l’État est significative des logiques actuelles à la fois régressives et contradictoires. Ainsi la prédiction marxiste d’un dépérissement de l’État se réalise mais de manière inattendue…

Denis Collin. Effectivement, au cours des trois ou quatre dernières décennies, a dominé une idéologie du dépérissement de l’État, partagée aussi bien par les « libéraux » que par les sociaux-démocrates. Et ce n’était pas qu’une idéologie. On a tenté et on tente encore de mettre en place des institutions supra-étatiques pour une « gouvernance mondiale », sous l’égide cependant de l’État le plus fort, les USA. On prétendait passer ainsi du « gouvernement des hommes à l’administration des choses », selon une formule de Saint-Simon reprise par Marx et Engels… Mais la crise remet les choses à l’endroit : on retourne aux États nations, les seules réalités effectives. La « gestion » de la crise par les puissances européennes le montre à l’envi.

Un des points d’achoppement de la théorie marxienne est le rôle de la classe ouvrière, classe des « damnés de la terre » et sujet révolutionnaire par excellence chez Marx et Engels. Plus d’un siècle et demi d’histoire du mouvement d’ouvrier semble inciter à un autre jugement…

Denis Collin. Oui, il y a une contradiction formidable : là où la classe ouvrière est puissante et où les « conditions objectives » semblaient mûres pour la révolution sociale, la domination capitaliste est restée globalement assez stable et la lutte de classes ne s’est jamais transformée en lutte révolutionnaire, mais seulement en lutte pour améliorer le sort des travailleurs au sein même de la société capitaliste. Finalement les classes ouvrières ont souvent lié leur sort à celui de leurs capitalistes… Et là où on a eu des révolutions, la classe ouvrière n’y a joué qu’un rôle marginal, la direction échouant à l’intelligentsia et aux éléments de la bureaucratie d’État (y compris militaires), les paysans formant la masse de manoeuvre (Chine, etc.).

Marx ne concevait pas le prolétariat dans un sens ouvriériste mais comme une classe comprenant toutes les puissances sociales de la production, – du manoeuvre à l’ingénieur-, puissances tendanciellement unifiés par les processus de centralisation et de concentration du capital. Cette conception est-elle toujours tenable alors que la petite bourgeoisie traditionnelle disparaît et qu’émergent de nouvelles couches moyennes ?

Denis Collin. Il y a beaucoup de confusions sur cette affaire. Dans un précédent livre (Comprendre Marx chez A. Colin), j’avais montré qu’il n’y a pas une théorie des classes un tant soit peu consistante chez Marx et aucune définition précise de la classe ouvrière, du prolétariat, etc. Chez Marx, dans le Capital, le véritable « sujet » de la révolution sociale, c’est-à-dire de « l’expropriation des expropriateurs », ce sont les « producteurs associés », c’est-à-dire tous ceux qui jouent un rôle nécessaire dans la production, et cela va de l’agent d’entretien au directeur. L’idée de Marx était que le détenteur de capital était de plus en plus en dehors du procès de production et de plus en plus parasitaire, puisque son travail d’organisation et de direction était effectué par des salariés fonctionnaires du capital. Ensuite, à partir de la social-démocratie s’est inventé autre chose : l’idée que la classe ouvrière (séparée de toutes les autres classes de la société, ne formant au fond qu’une masse réactionnaire, comme le pensaient les partisans de Lassalle dans la SPD) devenait la classe rédemptrice. Mais ça, ça ne découle pas de la théorie de Marx. C’est une nouvelle religion pour classes dominées… et qui doivent le rester, comme le dit très bien mon ami Costanzo Preve. Le vrai problème, c’est qu’une classe dominée transformée en classe dominante est une contradiction dans les termes ! Le prolétariat est défini pas sa soumission à la domination. La « dictature du prolétariat » est aussi impossible à concevoir qu’un cercle carré.

Si le jugement de Marx sur le mode de production capitaliste est validé au contraire de ses prédictions sur la création d’un véritable sujet révolutionnaire, il faut admettre que les traces d’un futur communiste ne sont pas inscrites dans les pores du réel. Comment, dans ce cas, entamer la transition au communisme sans les présupposés envisagés par Marx ? Quels seraient les acteurs de cette transformation révolutionnaire ? Sur quels aspects de la réalité pourraient-ils s’appuyer pour entamer le renversement du système, tant au niveau politique, économique que culturel ?

Denis Collin. C’est un peu plus compliqué. Toute la dynamique du capitalisme appelle le communisme, non pas comme son développement « naturel », mais comme la réponse aux crises profondes et à la destruction du sens même de la vie humaine qu’implique la transformation de toute richesse et de toute valeur en marchandise. Il y a des mouvements de résistance anti-systémiques qui entraînent des fractions de toutes les classes de la société, à partir de motivations différentes mais qui peuvent converger vers un communisme non utopique.

Le communisme, comme société post-capitaliste, ne sort pas non plus indemne de la critique de certaines illusions de Marx. Tu parles à ce propos de l’abandon de trois utopies…

Denis Collin. Le communisme dans sa seconde phase, tel que le définissent Marx en 1875 et la tradition marxiste, c’est le développement illimité des forces productives, l’abondance et la fin du travail (à chacun selon ses besoins), l’extinction de l’État. En fait, ce communisme-là, c’est du pur christianisme millénariste. Le développement des forces productives est limité par la capacité de la planète (et nous n’en avons pas d’autre accessible). L’abondance est, pour cette raison, une rêverie creuse. Et la fin de l’État supposerait que les deux précédentes utopies soient réalisables. Mais une fois ces utopies abandonnées, il reste pas mal de choses à faire et des transformations sociales radicales sont possibles, qui ne feront pas de ce monde un paradis mais éviteront qu’il ne se transforme en enfer.

Le Cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ?, de Denis Collin. Éditions Max Milo, 320 pages, 24, 90 euros.

Entretien réalisé par Baptiste Eychart

Septembre 2009