Supplique pour rééditer les prières étouffées d’un Canadien errant

Galerie

La mort de Leonard Cohen clôt une oeuvre littéraire, entamée soixante ans plus tôt, que le succès de ses chansons a un peu éclipsée. Aujourd’hui que l’écrivain nous a quittés, Sébastien Banse demande aux éditeurs français de remettre à disposition des lecteurs les romans et la poésie de Cohen. Lire la suite

La fin de R. comme poète, par Kathy Acker


La fin de R. comme poète, par Kathy Acker

***

LONDRES: Tamise, qui parfois gonfle, parfois devient un dérangeant petit torrent de boue, des ponts sans fin avec des débarcadères rouge sang, des docks « incroyables », des rues toujours combles d’activités urbaines et mercantiles, une ville très riche dans un pays devenant plus pauvre, des bâtiments fumants, de moins en moins d’endroits pour les pauvres qui augmentent. Sauf sous les ponts et les édifices qui doivent être ravalés, vidés de leurs habitants, et autres divertissements des riches.

Madame V. avait commencé la procédure de séparation (cependant il n’y avait pas encore de divorce) à l’encontre de V.

V. ne pouvait pas supporter de perdre l’enfant. Ce que voulaient donc les deux V. c’était échapper à R.

À Londres.

Le seul choix de R. était de fuir de la folie à la mort, ou de comprendre que l’expérience, pour avoir une relation humaine, honnête, avait échoué. R. à V. : « Je ne vais plus te demander quelque chose, je ne vais plus espérer que tu sois le père que je n’ai jamais eu. Je retourne mon enfance contre moi. Je te libère de tout ce qui nous unit. »

Quelque chose se brisa.

R. dit à tous ses amis, une ou deux personnes, qu’il avait commis une faute, assez extrême pour être un péché, car il n’a jamais négligé le Saint-Esprit en essayant d’aimer, et même maintenant où il n’y avait plus d’amour. Il avait commis une faute en essayant d’aimer un homme, pas celui qui s’engagerait devant les autres par le mariage, mais celui qui ne l’aimait ni le révérait. V. écrivit à son ami Lepelletier, décembre 1872, « Ma vie va changer. » La lettre continuait ainsi : « Cette semaine R. retourne chez sa mère et ma mère vient ici. »

La famille nucléaire est désormais la seule réalité. R. commence à écrire ce qu’il appela sa Saison en enfer. « Je ne veux pas vraiment savoir. « Écoute. Tu dois savoir. Tu dois comprendre. « Une nuit. « Si ma mémoire vaut quelque chose, il y a longtemps ma vie était toujours des vacances que les gens me voulaient et que tous étaient ivres ou défoncés. Une nuit, croyant que j’étais fort, je m’emparais de l’Amour. Je l’ai trouvé – blessant. Je lui ai dit de quitter mon existence et pour toujours – je le haïssais – bien que je l’aimasse. « Je m’armais contre l’amour en devenant une arme; je le blessais ‘afin de pouvoir m’échapper. Ô sorcière maléfique – Manque, Haine –, c’est à toi que je me confie maintenant que je suis mort. « Et je parvins donc à renoncer à tout espoir d’amour humain. Comme tout animal affamé je sautais alors sur toute marque d’affection qui se présentait et je la tuais. « Alors que j’étais en train de mourir, je téléphonais à mon tortionnaire pour le supplier de donner n’importe quelle partie de son corps. Car j’avais faim. Je ne peux me souvenir ce qu’il a dit. Puis il répliqua qu’il était trop occupé pour moi. Alors je me tournais vers le sida et lui demandai de me suffoquer avec le mucus, puis avec le sang. Quand j’étais vraiment en train de mourir, je voulais mourir. Quand j’étais en train de mourir, le désespoir devient mon seul dieu. Je me vautrais dans cette fange. « Je me soignais, des larmes, en te haïssant en me tournant vers tout ce que n’était pas ton âme bourgeoise, en me tournant vers le crime.« J’ai joué des jeux avec la folie. « Et à la fin de ce terrible printemps j’ai appris le rire terrifiant d’un idiot. « Maintenant, en me souvenant de toi sans relâche, de nouveau sur le point de mourir pour la dernière fois, je sais qu’il y a un mythe grâce à mes rêves. Je rêve de trouver la clef du mythe de mes désirs. » R. et V. rompirent définitivement.

« Malgré le rêve du démon qui me nourrit et me couronne avec ces pavots de dégoût de moi, couvre toujours mes oreilles et d’autres points de ma chair avec ces mots : « Tu demeureras une hyène, un animal désespéré, un monstre, etc. Des hyènes avortées ne peuvent être aimées. Donc chaque fois que tu as un désir, le désir m’apportera la mort. En d’autres termes : les gages du péché (désir, pitié de soi, etc. etc.) ajoutent au péché un autre péché appelé ignorance, sont morts. » « Cher Satan. Ne sois pas si fâché avec moi. C’est simplement que je suis allé trop loin. « Toi. Tout en sachant que je suis un lâche de différentes petites façons, pour toi qui aimes l’absence de penchant pour le moralisme ou le réalisme social chez un écrivain, je vais déchirer des pages hideuses et trop surchargées de mon carnet de notes sur la damnation.»

Le sang païen resurgira.

Traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire
Extrait de Rimbaud, In Memoriam to Identity, Kathy Acker, Grove Press, New York, 1990.
Kathy Acker est née en 1948 et décédée en 1997. Œuvres traduites en français : – Florida, traduit par Gérard-Georges Lemaire, l’Ennemi, Christian Bourgois éditeur, 1980. – New York en 1979, traduit par Gérard-Georges Lemaire, l’Ennemi, Christian Bourgois éditeur, 1982. – Don Quichotte, traduit par Patrick Hutchinson, édition Noël Blandin, 1986. – Grandes Espérances, traduit et présenté par Gérard-Georges Lemaire, «Les Derniers Mots », Christian Bourgois éditeur, 1988.

Les ambiguïtés de Kathy Acker

Les ambiguïtés de Kathy Acker

***

Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps. À condition de ne pas chercher qui se trouvait derrière son masque de jeune punk sauvage et vénéneuse (il n’était d’ailleurs pas sorcier de très vite percer à jour une femme fragile et toujours sur le fil du rasoir). Et, plus que tout, elle entretenait une contradiction troublante entre les apparences qu’elle s’était choisies et l’écrivain qu’elle désirait incarner. Ces deux images ne collaient pas ensemble. Et sa littérature souffrait (à dessein) de cette même tension.

Une écriture violente, des sujets scabreux, un érotisme à fleur de peau et qui frôle la pornographie : on a là tous les ingrédients d’une littérature iconoclaste et scandaleuse. Mais une fois de plus, il ne faut pas se fier à la surface des choses. Kathy Acker était un écrivain qui recherchait les limites ultimes de l’art de la fiction et n’hésitait pas à les transgresser. Plus ses écrits mettaient à nu les rapports familiaux, amoureux, sentimentaux dans le sens le plus large du terme, plus elle a voulu ancrer sa démarche dans l’histoire des Belles Lettres et parfois de l’art. Ses personnages portent souvent des noms illustres : Rimbaud, Laure, Don Quichotte, Toulouse-Lautrec, Pasolini – en dresser la liste serait long et fastidieux. Et elle parodie et plagie des auteurs comme Gertrude Stein et Faulkner, Bataille et Dickens, William S. Burroughs, Jean Genet et Gustave Flaubert. Comme tout semble se dérouler dans un monde en ruines, un peu comme dans Film de Samuel Beckett qu’interprète Buster Keaton très âgé – quand je l’avais interrogée à ce sujet, elle avait répondu : « La culture prend de plus en plus l’aspect d’un sac de haillons » – et elle ne croyait pas que c’était nécessairement un point négatif. Au contraire, peut-être. Mais ses fictions se devaient d’être fidèles à cette réalité qui se présentait à elle, où tout semblait devoir s’effilocher et se réduire en poudre. Il y a une forte connotation nihiliste dans sa quête. Et, en même temps, la volonté de trouver de nouveaux moteurs romanesques et de nouvelles manière de représenter l’univers en allant bien au-delà du monologue intérieur de Joyce, de la rupture de la logique narrative de Burroughs et du discours psychanalytique qui a proliféré depuis Freud. Le monde des humeurs et le monde des idées se confondent chez elle, dans un effondrement dramatique de la pensée occidentale. Et rien ne pourra y remédier. Sauf peut-être l’acceptation de l’inacceptable, de toutes ces ambiguïtés et de tous ces conflits insolubles. Souvent dans ses livres, comme c’est d’ailleurs le cas dans Sang et Stupre au lycée, on a l’impression que la narratrice (ici Janey) est une jeune fille en proie à un mal-être existentiel presque absolu. En réalité, c’est une multitude de voix qui parlent et Janey n’est qu’une incarnation parmi d’autres, non un sujet. Car le sujet du livre est insaisissable, singulier et pluriel à la fois, et la narratrice ne fait qu’emprunter des rôles pour les besoins du petit théâtre des enfers modernes qui est si cher à Kathy Acker. Avec elle la littérature se change en fantasmagories impures – un éternel et malheureux retour sur elle-même dans le sang et les viscères.

Gérard-Georges Lemaire

Février 2005