Nussbaum, entre l’expressionnisme et la nouvelle réalité


Nussbaum, entre l’expressionnisme et la nouvelle réalité

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Félix Nussbaum et sa femme Felka sont cachés par des amis dans les Ardennes. Quand il le peut, il peint dans le sous-sol de la maison. Dénoncés, ils sont envoyés à Auschwitz depuis le camp des Malines, en Belgique. Le convoi nº XXVI/284 part le 20 juin et arrive au camp de la mort le 2 août. Après, plus rien. Felix Nussbaum avait tout juste quarante ans.

Fils d’un prospère quincaillier et peintre amateur, Felix Nussbaum passe son enfance dans une petite ville de la Basse-Saxe. Il part pour Hambourg en 1922 pour étudier la peinture et, l’année suivante, il est à Berlin. Sa première passion est Van Gogh. Mais ses premières peintures ont de la retenue, même s’il démontre aussitôt une originalité dans le style et la composition comme le montrent ses Entrepôts, achevés en 1926. Son Paysage avec montgolfière (1928) révèle son désir de rester fidèle à une relation avec la réalité, mais qui n’exclut ni une singularité de traitement du sujet ni une liberté dans le choix des harmonies chromatiques. Les années qui suivent, il est proche de la Neue Sachlichkeit et de l’esprit du Novecento italien (il n’est que de voir son Portrait de groupe, de 1930). Mais dès qu’il aborde des thèmes liés à ses origines ou à sa vie personnelle (le Peintre dans l’atelier, 1931), il fait preuve d’une liberté expressive plus grande. Il entreprend un voyage en Italie grâce au grand prix de l’Académie prussienne : il séjourne à la villa Massimo de Rome d’octobre 1932 à mars 1933. Il a un rapport singulier avec la Ville éternelle : « Tout m’y est apparu tellement artificiel, archéologique, irréel. » Sa peinture traduit ce sentiment, qui prend une tournure à la fois mélancolique (on pense un peu à Sironi) et à la metafisca de Chirico dans Narcisse 2 (1932) ou Destruction 2 (1933). Mais Nussbaum n’en conserve pas moins un mode d’expression qui lui est propre. En réalité, il ne cesse de changer d’état d’esprit et ne se laisse pas enfermer dans une formule. Le masque qu’il porte dans l’Autoportrait de 1928 et qui sort tout droit de l’univers d’Ensor se retrouve dans Masques et Chat (1935), mais dans un autre esprit pictural. Toujours lui-même et toujours un peu un autre, il est volontairement inclassable. Son obsession pour le travestissement et le double (il n’est que de voir son Autoportrait avec son frère, 1937, l’Autoportrait dans l’atelier, 1938) pour comprendre qu’il traduit dans son art la situation qu’il connaît : mis au ban de la société allemande, parti en exil à Paris avec son épouse en 1935, puis à Ostende, il poursuit une oeuvre qui manifeste le désespoir et l’angoisse, mais toujours avec cette singularité qui rend son langage si prenant : le Réfugié 1 (1939) présente un globe terrestre posé sur une table blanche dans une chambre immense et vide où un homme est assis et prostré. La perspective accélérée et la bizarrerie de la mise en scène en font un ouvrage superbe et frappant. Le Joueur d’orgue de barbarie (1943), les Damnés (1943) et l’incroyable Triomphe de la mort (1944) sont des chefs-d’oeuvre où il représente avec une rare puissance son drame et le drame du monde en guerre.

Gérard-Georges Lemaire

« Félix Nussbaum », musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, jusqu’au 23 janvier 2011. Catalogue Skira Flammarion, 192 pages, 30 euros.

Novembre 2010 – N°76


Un roman Climatique


Un roman Climatique

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Le jour où le ciel s’en va est le récit d’un naufrage qui ne s’énonce pas comme tel, une allégorie de l’apocalypse. Au début, on comprend que le monde est menacé, en un syndrome post-11 septembre (post-guerre froide). Le climat existentiel et météorolo­gique est chamboulé. Que se passe-t-il ? Au lieu de décrire un tsunami réel en termes de reportage, ce qu’a fait avec virtuosité Emmanuel Carrère dans D’autres vies que la mienne, l’auteur évoque ici la menace dans une vision filtrée, amortie, un monde virtuellement en cendres, promis à la destruction, ou plutôt à l’évanescence.

Perception pelliculée pour un livre plus visionnaire que romanesque ; métaphysique-fiction à l’image des espaces picturaux de Chirico. Très peu incarnés, les personnages demeurent des présences furtives ou génériques (le couple de vieux, le couple jeune, la foule des estivants). Loin de l’intrigue anecdotique, on est pris dans un suspense latent, une inquiétude vague, un affolement retenu. « Les arbres continuaient de lanciner leur pointe d’ombres, le ciel étant toujours plus clair que la terre, on aurait pu voir flotter ces ombres. » Dans ce livre de l’inactivité, la lenteur nous requiert comme un pied de nez au stress et à la performativité hystérique du monde libéral. Les effets abrutissants et anesthésiants des nouvelles technologies sont stigmatisés dans un flux sonore insituable, la plage, les portables, les gens qui tanguent, attendent, rappellent, ne rappellent pas.

Un couple à la dérive s’éloigne du monde sensible, et l’on comprend alors que le couple, c’est l’apocalypse intime, la petite histoire qui rejoint la grande, le décalage entre le désir de la femme et l’attente de l’homme. Le macro cède la place au micro, mais la menace n’en est pas plus présente. « Les ombres sont nettes, mais ce sont des ombres. (…) Le gris soyeux d’écran, des nuages de fumée anthracite se mettaient à couler » : on pense aux visions vues à la télé de Ground Zero, aux hommes casqués errant dans les décombres, fantômes désemparés.

Ce roman climatique avance par petites secousses puis par longues enjam­bées, la syntaxe se déploie souplement comme le mouvement direct d’une pensée dans l’écrit. La phrase décomplexée de Jean-Philippe Domecq ne cherche pas à séduire ni à se transformer en style, elle se construit libre­ment, nous entraîne dans ses arrêts, reprises, boucles, jusqu’à oser parfois un langage familier, presque parlé, pour énoncer ce que l’époque a de plus inquiétant, un danger multiple, diffus, innommable – beckettien ? –, dont la manifestation concrète serait envi­ronnementale comme un gaz. La Rafale constitue le symbole générique de notre impuissance, un Hiroshima virtuel, perturbation ultime de l’horloge biologique et chronologique. Derrière le ciel qui se retire, il y aurait une zone, ou la Zone, le lieu d’un Stalker inconnu. Sommes-nous tous des irradiés ? La question demeure, même si « pendant ce temps, les êtres continuent leurs petites intrigues, communiquent et perçoivent comme jamais ».

Véronique Pittolo

Le jour où le ciel s’en va, de Jean-Philippe Domecq. Éditions Fayard.