Les Articles littéraires et politiques de Paul Nizan


Les Articles littéraires et politiques de Paul Nizan
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Ce premier volume rassemble les textes de 1923 à 1935. Nizan écrivait beaucoup car il était sur tous les fronts de l’époque. Si sa vie littéraire ne commence pas avec son adhésion au parti communiste, il est indéniable que celle-ci l’accélère. Tout ce que Nizan lit lui est occasion d’en dégager l’intérêt idéologique ou politique, sans s’embarrasser de vaines élégances. L’élégance est de dire pour quelle cause on parle. Il se place en tête de ceux qui refusent de séparer la littérature de la question sociale, celle-ci de la révolution et donc de l’action du parti communiste. Nizan s’est fait le porte-voix de la cause communiste et tient son rôle avec maestria.
Il lit et critique beaucoup, avec une verve réjouissante dont on ne trouve plus guère l’équivalent. D’abord pour stigmatiser les pions du camp de la bourgeoise qu’il descend sans manière. Parlant de l’édition d’un ouvrage de Chiappe, il écrit : « Admirable collection où s’unissent les curés à mitre et à tiare, les policiers, les traîtres, les maréchaux, les fabricants de la guerre, les radicaux, les fascistes et l’Armée du salut. La bêtise bourgeoise s’y étale avec une merveilleuse satisfaction de soi-même… » Inversement il n’oublie jamais qu’il parle pour les prolétaires dont il veut renforcer la prise de conscience, que l’URSS est leur grande lueur et qu’il faut la défendre. Il ausculte la littérature française, détectant les talents, indiquant de quel côté ils penchent. Cela donne des textes des plus subtils sur Céline, Drieu La Rochelle, Gide et quelques autres, mais parfois de belles erreurs quand il choisit Georgette Guégen contre Marguerite Yourcenar. Nizan était un homme de parti pris et le revendiquait.
Jusqu’à présent on le connaissait plutôt par le début de son légendaire pamphlet Aden Arabie : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. », repris par vingt commentateurs. Presque tout Nizan est d’ailleurs en germe dans ces deux phrases : l’appétit de vie, la jeunesse, le malheur, le droit à l’insurrection, exprimés dans un style rapide, précis, élégant sans apprêt. Après cette tonitruante entrée en littérature il restait à faire une œuvre, ce qu’il a entrepris avec la gourmandise et la pugnacité de quelqu’un qui attendait tout de la vie et de la révolution. Une balle allemande près de Dunkerque en 1940 y a mis fin. Nous n’aurons pas la suite de La Conspiration, cette Soirée à Somosierra, perdue à jamais.
L’autre élément de la légende de Nizan est sa démission du parti communiste en 1939, à la suite du pacte germano-soviétique. Elle a joué pour en faire une victime du parti communiste qui pendant longtemps lui garda rancune de l’avoir abandonné au moment où il était interdit. De ce fait Nizan a été souvent utilisé contre son parti et il n’est pas sûr que cela ait servi sa cause de romancier. C’est bien à tort que Jacques Deguy avance, dans sa préface, qu’Aragon prit ombrage du succès de celui qui apparaissait comme son brillant second. Rengaine dont on aurait pu être débarrassés. Nizan était brillant mais la galaxie littéraire communiste comportait d’autres étoiles non moins brillantes. Voir sur ce point la liste des collaborateurs de Commune.
Ce volume replace Nizan dans les perspectives qu’il se donnait et le sort des stéréotypes dans lesquels son image est restée longtemps figée. Il faut souhaiter qu’Anne Mathieu, architecte de cette édition, puisse publier rapidement les trois autres.

François Eychart


Paul Nizan, Articles littéraires et politiques, tome I, 1923-1935, textes réunis, présentés et annotés par Anne Mathieu, Éditions Joseph K, 2005, 566 pages, 30 euros.

Le roman d’un mouchard


Le roman d’un mouchard

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Le roman de Philippe Pivion part d’un épisode qui n’est pas souvent abordé : l’occupation du nord de la France par les armées allemandes, de 1915 à leur déroute en novembre 1918. Ce qui s’est passé ensuite pendant la Seconde Guerre mondiale a permis de jeter un voile sur cette période bien qu’à la vérité, comme en témoigne la matière historique du roman, cette occupation ait été très dure, avec son cortège de violences, d’arrestations, d’emprisonnements, d’exécutions qui touchaient tous ceux qui résistaient aux ordres de l’armée du Kaiser ou tout simplement n’y obéissaient pas. Sans vouloir comparer avec ce qui interviendra vingt ans plus tard, sous le IIIe Reich, des constantes apparaissent dans le comportement des autorités militaires en charge du territoire occupé, le degré de violence étant simplement plus faible.

C’est dans ce contexte historique plutôt mal connu mais qu’il éclaire fort bien, que Philippe Pivion installe son roman qui tourne autour d’un personnage de mouchard qui réussira à se tirer d’affaire lors de la débâcle allemande en 1918 et à faire ensuite carrière dans la haute police française, au service de Chiappe dont on sait qu’il fut un préfet de choc, zélé soutien de l’extrême droite nationaliste et maurrassienne dans les années trente. S’attachant pas à pas aux services rendus par le mouchard, le roman dévoile l’univers tortueux des émeutiers de 1934 et les coulisses des négociations entre le cagoulard Pujo, le royaliste Maurras et Chiappe, avant que l’histoire n’avance dans la période de 1939-1945. Devenu proche du tortionnaire Laffont, vivant luxueusement sur les bénéfices des dénonciations et toujours aussi habile à duper ses proches quant à la réalité de ses agissements, le mouchard vit son apothéose. Son métier n’est d’ailleurs pas une sinécure quand il touche à ce niveau et il nécessite des qualités d’intelligence pratique et un sens de la dramatisation pour éteindre les soupçons qui peuvent naître chez les proches. Il en fait preuve souvent mais l’habileté finit par céder devant le poids des faits et le fond odieux du personnage se fait jour.

Le roman de Philippe Pivion n’est pas linéaire, l’auteur ayant choisi de battre les cartes des périodes de son récit de façon à ne pas le corseter dans une trame trop fortement politique qui en aurait rabaissé l’intérêt romanesque. Les personnages sont montrés dans les tréfonds de leurs motivations et les détails de certains faits, que l’auteur estime à juste titre ignorés, sont bien intégrés au récit. Par exemple la question du traitement inique réservé aux prisonniers de guerre français juifs dans les stalags entre 1940 et 1945, ou bien celle des biens juifs séquestrés et vendus sous l’Occupation et que leurs acquéreurs ne veulent pas restituer. Peut-être, s’agissant d’événements historiques, le langage des personnages est-il à certains moments un peu trop recomposé. C’est souvent le cas dans les romans qui ont un fort substrat historique, de nombreux auteurs craignant, en n’étant pas exhaustifs dans leur propos, de rester trop allusifs et d’être incompris du lecteur.

La mort est sans scrupule n’est pas seulement un roman informatif, il est avant tout tonique. Il intéressera tous ceux qui pensent que jeter un regard en arrière est aujourd’hui toujours plus nécessaire.

François Eychart

La mort est sans scrupule, de Philippe Pivion, Éditions du Losange, Nice, 306 pages, 20 euros.

Décembre 2010 – N°77