Léon Werth ou le mot juste

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Le journal de guerre de Léon Werth, que l’écrivain publia en 1948 sous le titre « Déposition », est riche d’appréciations sur les intellectuels collaborationnistes. Werth, qui avait aussi été journaliste, est particulièrement révolté par la compromission d’un grand nombre d’intellectuels français de l’époque… Par Sébastien Banse Continuer la lecture

Les Articles littéraires et politiques de Paul Nizan


Les Articles littéraires et politiques de Paul Nizan
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Ce premier volume rassemble les textes de 1923 à 1935. Nizan écrivait beaucoup car il était sur tous les fronts de l’époque. Si sa vie littéraire ne commence pas avec son adhésion au parti communiste, il est indéniable que celle-ci l’accélère. Tout ce que Nizan lit lui est occasion d’en dégager l’intérêt idéologique ou politique, sans s’embarrasser de vaines élégances. L’élégance est de dire pour quelle cause on parle. Il se place en tête de ceux qui refusent de séparer la littérature de la question sociale, celle-ci de la révolution et donc de l’action du parti communiste. Nizan s’est fait le porte-voix de la cause communiste et tient son rôle avec maestria.
Il lit et critique beaucoup, avec une verve réjouissante dont on ne trouve plus guère l’équivalent. D’abord pour stigmatiser les pions du camp de la bourgeoise qu’il descend sans manière. Parlant de l’édition d’un ouvrage de Chiappe, il écrit : « Admirable collection où s’unissent les curés à mitre et à tiare, les policiers, les traîtres, les maréchaux, les fabricants de la guerre, les radicaux, les fascistes et l’Armée du salut. La bêtise bourgeoise s’y étale avec une merveilleuse satisfaction de soi-même… » Inversement il n’oublie jamais qu’il parle pour les prolétaires dont il veut renforcer la prise de conscience, que l’URSS est leur grande lueur et qu’il faut la défendre. Il ausculte la littérature française, détectant les talents, indiquant de quel côté ils penchent. Cela donne des textes des plus subtils sur Céline, Drieu La Rochelle, Gide et quelques autres, mais parfois de belles erreurs quand il choisit Georgette Guégen contre Marguerite Yourcenar. Nizan était un homme de parti pris et le revendiquait.
Jusqu’à présent on le connaissait plutôt par le début de son légendaire pamphlet Aden Arabie : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. », repris par vingt commentateurs. Presque tout Nizan est d’ailleurs en germe dans ces deux phrases : l’appétit de vie, la jeunesse, le malheur, le droit à l’insurrection, exprimés dans un style rapide, précis, élégant sans apprêt. Après cette tonitruante entrée en littérature il restait à faire une œuvre, ce qu’il a entrepris avec la gourmandise et la pugnacité de quelqu’un qui attendait tout de la vie et de la révolution. Une balle allemande près de Dunkerque en 1940 y a mis fin. Nous n’aurons pas la suite de La Conspiration, cette Soirée à Somosierra, perdue à jamais.
L’autre élément de la légende de Nizan est sa démission du parti communiste en 1939, à la suite du pacte germano-soviétique. Elle a joué pour en faire une victime du parti communiste qui pendant longtemps lui garda rancune de l’avoir abandonné au moment où il était interdit. De ce fait Nizan a été souvent utilisé contre son parti et il n’est pas sûr que cela ait servi sa cause de romancier. C’est bien à tort que Jacques Deguy avance, dans sa préface, qu’Aragon prit ombrage du succès de celui qui apparaissait comme son brillant second. Rengaine dont on aurait pu être débarrassés. Nizan était brillant mais la galaxie littéraire communiste comportait d’autres étoiles non moins brillantes. Voir sur ce point la liste des collaborateurs de Commune.
Ce volume replace Nizan dans les perspectives qu’il se donnait et le sort des stéréotypes dans lesquels son image est restée longtemps figée. Il faut souhaiter qu’Anne Mathieu, architecte de cette édition, puisse publier rapidement les trois autres.

François Eychart


Paul Nizan, Articles littéraires et politiques, tome I, 1923-1935, textes réunis, présentés et annotés par Anne Mathieu, Éditions Joseph K, 2005, 566 pages, 30 euros.

THEO LÉSOUALC’H Le verbe vagabond (1930-2008)


THEO LÉSOUALC’H Le verbe vagabond (1930-2008)

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Il est des poètes qui s’en vont comme des souffles. On les imagine volutes, s’éloignant impondérables et se dissolvant soudain dans l’espace, qu’il est difficile de leur trouver une trace. Théo Lésoualc’h s’est voulu un tel destin : « Est né. A vécu. A vieilli. A mouru. Tout ça sans même un pronom personnel ! », en nous quittant le 28 novembre 2008 et renaissant dans l’album que lui consacre Guy Benoit sous le beau label des Editions Mai Hors Saison.

Sa vie sauvage, au vent de liberté, qu’une précarité voulue (Il rit de se voir attribuer le R.M.I., puis le minimum vieillesse !) jamais ne plomba, commença par le voyage tout en regards pour les immensités continentales, d’abord l’Europe du Nord, puis les routes silencieuses du Sud, de l’Orient : l’Inde avant l’éveil du Japon et les détours par l’Iran, la Thaïlande, l’art du mime érigé en suprême expression. Après viendront la parole et les mots jetés d’abord comme les brèves fulgurances d’une gestuelle dépouillée. Ensuite, la poésie de l’instant et la prose narrative sous forme de roman au risque du débridé et de l’inachèvement, car Théo Lésoualc’h avait nulle prétention. Certes il traversait le verbe, émettait quelques sentences, livrait quelques jugements mais ne cultivait pas le message péremptoire et l’illusion de dire la vérité.

« On voudrait danser à blanc. ? Gesticuler en pleine blancheur du papier. On voudrait se fondre anonyme au moment de signer.  Naître exclu des lettres. Etre en immunité le dormeur oublié des mots. On voudrait. »

Très tôt il avait compris que le devant de la scène n’était pas son emploi. Il le savait, « Celte bougnoule » qui n’entrerait pas dans l’Histoire « ni à pied ni à cheval ». Il ne serait que dans l’évanescence, la retraite essentielle dans sa tanière-ancrage des Cévennes, le bord de mer de la clandestinité. Atavique breton du périple, il travaillerait dans les marges, s’accorderait quelques relations atypiques (Emmanuelle Arsan, la passion extatique, et Jadorowsky, le cinéaste de l’énigme sacrée), des intenses et fugaces amours et, dans le même temps, à l’échelle de la vie fragile, choisirait la solitude et la contemplation du cosmos en apprenant la science des plantes et les voies animales de l’immanence. Il était familier de ces compagnies multiples qui enchantent le monde de leur diversité éphémère.

Il déserta l’empire technologique, son formatage obligé et sa rumeur de mort. Il préféra rester humain, se dédia à l’art des masques, à la verve langagière, à l’écriture de la nudité. Maurice Nadeau (La vie vite, phosphènes, Marayat), Christian Bourgois (Oui poisson lune), Jean Jacques Pauvert (Erotique du Japon), le remarquèrent. Après, il donna des fragments et se détourna (se détourna-t-on de lui ?) Il voulut tout son temps et aboutit au Rien infini qui est l’autre nom de l’éternité sans l’âme. Il aima Nietzsche et Artaud.

« L’introuvable me hante. Vide d’instants. Vide de son absence. Tandis que m’assaillent les blancs du temps en échappements privilégiés. Rabougris. Incasables le plus souvent. Et il faut m’accommoder de ces miettes et vaquer encore dans leur haleine. Me reste l’infini pour ça. »

Il connut les explorations extrêmes. On en fit un écrivain beatnik. Peut-être une manière facile de le placer quelque part dans la grille littéraire par ce qu’il était en mouvement, adepte des substances paradisiaques et des amours libres sous des ciels exotiques. On n’a que trop tendance aujourd’hui à ramener Kerouac en bandoulière. Sans doute Théo Lesoualc’h était-il en sympathie profonde avec lui – qui ne l’est pas ? – comme il le fut avec Claude Pélieu. Mais, d’être assimilé il dut se sentir enfermé. Il adulait tout autant Céline et Miller. Il n’espérait guère en la postérité. La critique est dédaigneuse et l’Histoire oublieuse. Toutes deux l’ignorèrent. Qu’importe, il joua avec la lumière.

« Ma voix sera dans le non-dit

d’un non-lieu sur mesure

et ça fera du bruit je vous l’dis. »

Yves Buin

Lésoualc’h, clandestin de nulle part et simultanément. Editions Mai Hors Saison. 2010.

Décembre 2010 – N°77


René Schérer, éveilleur


René Schérer, éveilleur

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Importance des noms et, s’agissant des livres, importance donc des titres. Ses enfants de papier, un véritable écrivain les conçoit en effet avec son sang, son sperme, son amour, exactement comme ses enfants de chair. Aussi, donner un titre à un livre est un acte aussi important, et de même nature, que de choisir le prénom de baptême d’un enfant. Je n’irai pas jusqu’à dire que trouver le titre de notre prochain livre, c’est le principal, c’est quasi l’avoir déjà écrit, car souvent c’est au cours de l’écriture du livre que son titre nous vient à l’esprit, s’impose à nous, mais il y a un peu de ça.

Aquarelle par RenéSchérer

La différence entre un bouquin et un mou­flet, c’est qu’un même prénom peut être donné au cours des siècles à des millions d’enfants (il y aura toujours des Marie, des Pierre, des Élisabeth, des Alexandre, ainsi que des René et des Gabriel), mais qu’un titre, une fois qu’il est donné, appartient à son auteur pour l’éternité, il devient inutilisable, et, sauf à être un imbécile (ou un sacré étourdi !), aucun de nous n’oserait intituler son nouveau livre l’Iliade ou De rerum natura, Manfred ou les Fleurs du mal, la Divine Comédie ou les Illusions perdues, Satiricon ou l’Éducation sentimentale, La vie est un songe ou Guerre et Paix, le Discours de la méthode ou le Monde comme volonté et comme représentation. Ces remarques préliminaires, je les fais pour aboutir à ceci : un auteur, qu’il soit romancier, ou poète, ou philosophe, si c’est un de ces écrivains (les seuls qui comptent à mes yeux) qui « se fourrent tout entiers dans leurs livres », selon l’heureuse formule de Schopenhauer, qui écrivent avec le sang de leur coeur (« Pour écrire, il faut mettre ses tripes sur la table », soutenait avec raison Céline) – il suffit de lire à haute voix la liste de ses ouvrages, et cette succession de titres vous donne une idée clair de sa sensibilité, de son univers singulier, de ses idées fixes.

Vous n’avez encore jamais lu une ligne de René Schérer ? Vous avez de la chance, car vous allez ainsi avoir le bonheur de découvrir un contemporain essentiel, un maître, un éveilleur. Et pour vous donner une idée, un avant-goût du monde où vous vous apprêtez à entrer, pour vous mettre en appétit, voici les titres de quelques-uns de ses livres : Charles Fourier, l’attraction passionnée ; Émile perverti ; Une érotique puérile ; l’Âme atomique ; Pari sur l’impossible ; Zeus hospitalier, éloge de l’hospi­talité ; Utopies nomades ; Passages pasoliniens ; Nourritures anarchistes. Je m’arrête là, il est hors de question que je vous mâche la besogne, à présent c’est à vous de partir à la chasse au trésor, à la rencontre de cet esprit libre et libéra­teur, mais j’espère que dans ces titres superbes vous avez déjà capté des mots, des formules qui vous font vibrer, rêver. J’ai, dans le privé, souvent comparé René Schérer à l’Aliocha Karamazov de Dostoïevski. Vous vous souvenez du sublime dernier chapitre des Frères Karamazov, d’Aliocha parmi les enfants ? Je vous en rappelle six ou sept lignes :

« Mes enfants, mes chers amis, ne craignez pas la vie ! Elle est belle quand on pratique le bien et le vrai !
– Oui, oui ! répétèrent les enfants enthou­siasmés.
– Karamazov, nous vous aimons, s’écria l’un d’eux, Kartachov, sans doute.
– Nous vous aimons, nous vous aimons ! reprirent-ils en choeur. Beaucoup avaient les larmes aux yeux.
– Hourra pour Karamazov ! proclama Kolia. »

Qu’il s’agisse de cet ultime chapitre, ou du livre X intitulé « Les Garçons », les pages que Dostoïevski consacre au jeune Aliocha, cet éducateur au coeur tendre, ce jeune homme lumineux qui éclaire les autres par son intelli­gence, sa bonté et son amour, me font, depuis que j’ai fait sa connaissance, toujours pensé à René Schérer. Il y a, dans la générosité, le courage, parfois l’apparente ingénuité de René Schérer, un je-ne-sais-quoi de dostoïevskien, de folie russe. J’ai nommé Aliocha Karamazov. Nommons aussi le prince Mychkine, ce fol en Christ, cet utopiste foudroyé. C’est en 1974 que je me suis lié d’amitié avec René Schérer. J’aurais pu le connaître dès les années 65, 66, par le truchement de notre ami commun Georges Lapassade, qui m’en parlait souvent à l’époque où nous vivions à Sidi-Bou-Saïd, lui professeur à l’Université de Tunis et moi écrivant mon premier roman, mais pour des raisons diverses (dues essentiellement à mon existence voyageuse et bohème), notre rencontre n’eut lieu que huit ans plus tard.

Dans l’avant-propos d’une nouvelle édition d’Émile perverti, René Schérer évoque avec une justesse extrême l’atmosphère de ces années soixante-dix où nous devînmes amis. C’était l’époque où tout semblait possible, où pa­raissaient dans un mouchoir de poche des livres tels qu’Émile perverti de René Schérer, l’Après-mai des faunes de Guy Hocquen­ghem, le Bon Sexe illustré de Tony Duvert, les Moins de seize ans de votre serviteur. Nous accor­dions alors, d’une manière qui, rétrospectivement, nous semble aujourd’hui fort naïve, un grand pouvoir à la littérature. Nous étions convaincus que nos livres pouvaient contribuer à rendre la société plus lucide, et donc plus libre ; nous voulions convaincre nos lecteurs de n’avoir pas peur de leurs passions, nous voulions leur enseigner le bonheur. « Époque d’illusions au­jourd’hui perdues », observe René Schérer. Soit, mais l’essentiel est que nos livres aient été écrits et publiés. Désormais, ils existent et rien ne pourra les empêcher d’exister. En revanche, je plains sincèrement les jeunes gens qui entrent ces jours-ci dans la vie littéraire, car les directeurs littéraires ayant été désormais remplacés par des avocats qui couchent les manuscrits inédits sur le lit de Procuste et coupent tout ce qui dépasse, tout ce qui pourrait choquer les quakeresses de droite et les psychiatres de gauche, tout ce qui est contraire au nouvel ordre mondial cher aux puritains amerloques, tout ce qui serait susceptible d’en­voyer l’auteur et l’éditeur devant les tribunaux, ces braves jeunes gens risquent de ne plus oser s’exprimer ; risquent d’être tentés par ce qui est bien pire que la plus flicarde des censures : l’irrémédiable autocensure.

Pour les livres que nous avons publiés dans les années où la liberté régnait, nous sommes tranquilles. Certes, ils sont parfois épuisés, in­trouvables, et en raison de la régression pha­risaïque qui s’impatronise sur la planète, et singulièrement en France, nos pusillanimes éditeurs hésitent à les rééditer. C’est fâcheux, mais secondaire, car, comme l’écrit très bien René Schérer lui-même, « l’Histoire procède en zigzag ». Un jour, le vent tournera, les gens seront las de se voir dicter par l’État, la justice et la police ce qu’ils doivent penser, écrire, fumer, manger, aimer (et surtout ce qu’ils ne doivent pas penser, écrire, fumer, manger, aimer), ils se dresseront contre ce fascisme de la santé et de la vertu qui nous surplombe, prétend régenter nos vies, et alors nos livres maudits se retrou­veront en piles chez les libraires, à l’honneur dans leurs vitrines.

Les premiers livres de Schérer ne sont peut-être pas faciles à trouver, mais ils sont aujourd’hui encore plus actuels, nécessaires, que lors de leur publication, car chacun d’eux est animé par un joyeux et dionysiaque souffle libertaire qui ouvre grand les fenêtres, brise les verrous de la prison politique et morale où tant de nos contemporains demeurent enfermés.

Voilà déjà longtemps que la Charte des enfants publiée en 1977 par notre ami Bertrand Boulin a été détournée de son sens et « récu­pérée » (comme on dit) par les pires ennemis du droit des enfants et des adolescents. Sous le prétexte de les protéger, la société adulte trace autour d’eux un véritable cordon sanitaire, un nouveau mur de Berlin. « Non seulement les enfants ont des droits, écrit Schérer, mais ils étouffent sous eux. » Aujourd’hui, nos ado­lescents sont mis en cage par une législation à prétentions pédagogiques dont le plus clair effet est de les empêcher de disposer d’eux-mêmes, de leur cœur, de leur corps, de leurs caresses et de leurs baisers, leur interdit de cir­culer librement, de se lier d’amitié ou d’amour avec des adultes autres que ceux désignés par l’institution. Jadis, on expliquait à l’enfant, à l’Émile de Rousseau, que la masturbation rendait fou ; à présent, on lui apprend à se méfier des vilains messieurs, et à les dénoncer à la police.

Schérer est un philosophe, mais, à l’instar des plus grands, de Platon à Kant, il n’oublie jamais qu’il est aussi un éducateur, un aîné qui a un savoir à transmettre à ses cadets (un des plus beaux livres de Nietzsche, qui est un hommage au maître de sa jeunesse, s’intitule précisément Schopenhauer éducateur). C’est pourquoi une bonne part de l’oeuvre de Schérer peut être lue comme un manuel sur l’art de résister au pouvoir adulte, l’art de refuser un univers aseptisé où le juridique codifierait nos actes et réglerait nos comportements. Il y a l’art du tir à l’arc cher au bouddhisme zen ; il y a l’art de l’errance, de l’aventure, de la passion, cher au fouriériste René Schérer.

Ceux qui ont lu les tomes déjà publiés de mon journal intime savent que le nom de René

Aquarelle de René Schérer

Schérer y est souvent associé à des événements d’ordre culinaire, gastronomique. « Quand on te lit, m’a déclaré en riant un de nos amis communs, on a l’impression que René et toi vous passez votre temps à vous taper la cloche ! » De fait, voilà trente-six ans que j’ai mon rond de serviette chez René Schérer, et les bouteilles que nous avons vidées de concert sont plus nombreuses que les arbres de la forêt de Brocéliande. Lucullus dîne chez Lucullus, tel est notre cri de guerre. Je m’empresse de préciser que si je suis una buona forchetta e un buon bicchiere, René, lui est d’une frugalité spar­tiate qui fait l’admiration de ses proches. Je donne ces détails d’ordre intime pour mettre en lumière un trait caractéristique de notre philosophe : son sens de l’amitié, sa capacité d’accueil, son goût de l’hospitalité. Un de ses plus beaux livres, publié en 1993 et récemment réédité dans une collection de poche, se nomme Zeus hospitalier, et a pour sous-titre Éloge de l’hospitalité. C’est un essai qui occupe dans son œuvre une place toute spéciale, comparable à celle qu’occupe la Beauté du métis dans l’oeuvre de Guy Hocquenghem. Schérer s’engage, se dévoile, dans cha­cun de ses ouvrages, mais j’ai, à tort ou à raison, l’impression qu’il s’est « fourré » (pour parler comme Schopenhauer) dans ce­lui-ci avec encore plus d’audace et d’enthousiasme que dans les autres. C’est un livre d’une ri­chesse extraordinaire où René Schérer convoque l’histoire et la poésie, l’amour et la loi, la sphère politique et la vie privée, où il in­vite au banquet ses contempo­rains d’élection (Walter Benjamin, Jean Genet, Pier Paolo Pasolini, Guy Hocquenghem) où, dans un style d’une vivacité et d’une limpidité enchanteresses (vous vous souvenez de la prière de Tolstoï que chaque écrivain véritable peut faire sienne : « Seigneur, donne-moi la simplicité du style »), il livre le meilleur de sa pensée, de son enseignement.

Oui, en vérité, Lucullus dîne chez Lucullus ! Lire René Schérer est un vrai régal, une vivi­fiante nourriture. Comme un plat roboratif et un vin rapicolant, ses livres dilatent notre coeur, libèrent nos petites cellules grises, insufflent à nos corps et à nos âmes (atomiques) une énergie toujours adolescente, une attraction passionnée.

Gabriel Matzneff

N°76-Novembre 2010


Machines à coudre et à découdre


Machines à coudre et à découdre

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Tom de Pékin

La rentrée littéraire ne se fait pas sans quelques discours rituels: Une lamentation sur le nombre d’ouvrages publiés et la difficulté pour la critique de se frayer un chemin dans cet océan de papier, le survol n’étant pas autorisé. L’inconscience, l’incompétence, le laxisme, la perte de sens moral – au choix ou en bloc des éditeurs confondant livre et marchandise, épicerie et maison d’édition. L’agonie interminable de la littérature française et les nouveautés qui n’en sont pas. La compassion pour les libraires qui, faute de pouvoir s’offrir un étalage sur le trottoir, sont condamnés à remiser les offices à la cave ou au grenier avant de les retourner à l’expéditeur, etc. Et, sans doute, faudrait-il évoquer la mélancolie des auteurs, les jeunes premiers surtout, le surmenage des attaché(e)s de presse exposé(e)s sans défense aux sonneries des téléphones fixes et portables et les migraines qui s’ensuivent à moins de pratiquer avec constance le yoga. Puis viendraient l’analyse des ventes – toujours en baisse – et la sourde angoisse qu’elle entraîne : y a-t-il encore un avenir pour le livre et la lecture dans notre société ? Enfin, pour couronner le tout, il faut bien sonner le glas des prix littéraires, qui ne sont plus ce qu’ils étaient, et annoncer leur interminable enterrement pour novembre… Tout cela n’invite guère à la gaudriole, à moins d’aimer se vautrer en cachette dans la fosse à purin du nihilisme contemporain. Il n’est pas interdit non plus de prendre le contre-pied de tout ce que je viens d’énumérer et, point après point, d’en montrer les aspects positifs. Ainsi pourrait-on dire qu’il vaut mieux publier beaucoup de livres en gâchant du papier éventuellement, plutôt que de ne rien éditer, chacun de nous a le droit, le temps d’une publication, de se prendre pour Marcel Proust ou Céline… compte tenu des deux adages que les éditeurs ont longuement médités avant de les appliquer : «Qui ne risque rien n’aura toujours que du rien » et « Qui sème à l’automne récoltera au printemps, une année ou l’autre ». Bref, on peut dire une chose et son contraire, et nous aurons des soirées d’hiver animées, des débats et des colloques pour passer le temps.

Deux livres ont d’abord retenu notre attention, aux Lettres françaises : Queer Zone 2. Sexpolitiques, nique le genre, nique la Rép., de Marie-Hélène Boursier, et Gender Trouble, de Judith Butler. Elles définissent le queer comme une théorie qui refuse, et parfois avec une certaine outrance, la division binaire des genres (homme-femme, actif-passif,etc.) en la traversant, en la subvertissant. Ainsi la théorie queer peut-elle intervenir dans les grands débats de société de notre temps : le mariage des homosexuels, l’existence et les droits des transsexuels ou des transgenres, la possibilité de choisir ou d’inventer son sexe, etc. Toutes questions que le queer relie à la lutte des classes et aux oppressions raciales postcoloniales. Il m’a semblé qu’il était important de donner à nos lecteurs les informations nécessaires à une réflexion sur la théorie queer et, ainsi, d’ouvrir le débat. Les propos tenus sur la psychanalyse et le travail de Lacan choqueront sans doute par leur radicalité. On pourra leur répondre. La liberté de penser a tout à y gagner. Il n’y a pas de sujets tabous, sauf à vouloir étouffer le mouvement même de l’intelligence.

Jean Ristat

Août 2004


L’autofiction, pour quoi faire ?

L’autofiction, pour quoi faire ?

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Depuis quelques années, le mot autofiction connaît une fortune grandissante. Je l’avoue : je n’avais guère prêté attention à ce nouveau concept comme on dit dans le langage des publicistes et des entrepreneurs. L’autofiction nous est présentée comme un nouveau genre littéraire. Mais qu’est-ce donc ? J’en étais à ce moment de perplexité lorsque le livre de Vincent Colonna Autofiction et autres mythomanies littéraires vint me tirer d’embarras. Je suis comme beaucoup d’entre nous un lecteur égaré. Autofiction me disais-je est un mot construit comme automobile. Il est vrai, je me suis pris quelquefois pour un automédon au volant de ma petite voiture, c’est-à-dire le conducteur du char du vaillant Achille dans l’Iliade. Je suis amateur d’autographe et parfois autophage dans mes moments de dépression. Autofiction voudrait donc signifier une fiction qui marche toute seule, sans autre intervention de « l’auteur » que celle de tenir la plume ? À moins qu’on veuille indiquer simplement qu’il s’agit de faire de soi une fiction ? Rendons son bien à Serge Doubrovsky, l’inventeur de la « notion » en 1977. On lit dans la quatrième de couverture de son livre Fils : « Autobiographie ? Non, c’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie et dans un beau style. (…) Si l’on veut autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman traditionnel ou nouveau. » Ma lanterne n’est pas éclairée pour autant. En 2001, il explique dans les Temps modernes que « même les autobiographes classiques savaient qu’ils écrivaient de la fiction. Chez Rousseau c’est très évident : il a très bien vu le rôle de l’imagination, qui se substitue à la mémoire. L’autofiction c’est une mise en scène. » C’est plus clair en effet. Ainsi me disais-je, lorsque j’écrivais Boileau c’est moi (1965) ou Lord B (1977) ai-je fait de l’autofiction sans le savoir. J’en suis encore tout étonné comme Monsieur Jourdain découvrant qu’il faisait de la prose. Mais je n’étais pas le seul à faire de l’autofiction. Proust aussi !                                                                                • Gérard Genette en 1982 appliquait à la Recherche du temps perdu l’autofiction « productrice de textes qui à la fois se donnent, formellement ou non, pour autobiographiques, mais présentent, avec la biographie de leur auteur, des discordances (plus ou moins) notables, et éventuellement notoires ou manifestes. » À ce compte-là tous les écrivains font de l’autofiction. Il est vrai que Genette s’entoure de précautions « vu l’actuelle surenchère médiatico-commerciale ».                                                                     • Marie Darrieussecq nous explique en 1996 que l’autofiction « met en cause la pratique naïve de l’autobiographie en avertissant que l’écriture factuelle à la première personne ne saurait se garder de la fiction ». Oui, en effet, je est un autre et Freud, Lacan nous ont expliqué deux ou trois choses sur cette affaire.                                                            • Vincent Colonna qui fut, dans une autre existence, élève à l’École des hautes études en sciences sociales, a écrit un mémoire, en 1982, sur « L’imposition du nom, noms propres et autofiction », et en 1989 une thèse « L’autofiction, essai sur la fictionnalisation de soi en littérature ». Voici sa définition : « Une autofiction est une œuvre littéraire par laquelle un écrivain s’invente une personnalité et une existence, tout en conservant son identité réelle (son véritable nom). » Le livre qu’il nous donne aujourd’hui m’intéresse par son ambiguïté. On peut le lire comme une défense et illustration de la mythomanie littéraire à travers les siècles. Elle commence avec Lucien de Samosate (IIe siècle a.p. J.-C.). Vincent Colonna considère que son mérite est peut-être « d’avoir trouvé la fontaine qui rend raison même des autofictions contemporaines, dont certains font si grands cas et qu’ils décrivent comme une trouvaille française récente ». Mais le même geste qui fait de Lucien, l’auteur d’Histoire véritable, le père de l’autofiction, conduit Vincent Colonna à ce jugement concernant les écrivains contemporains champions de la littérature personnelle : « C’est de la littérature de manufacturiers, la reproduction d’une formule éprouvée, même s’ils s’en défendent ou l’ignorent, invoquent une divinité appelée “écriture” pour couvrir leur faiblesse. » Il faudrait peut-être nuancer le propos. La liste des auteurs pratiquant une forme ou l’autre de l’autofiction, de l’aveu même de Colonna, donne le vertige. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac : Christine Angot, Marguerite Duras, Guillaume Dustan, Hervé Guibert, Michel Houellebecq, Régine Deforges, Chloé Delaume, etc. Je laisserai au lecteur le soin d’aller plus avant. Il trouvera dans l’ouvrage de Monsieur Colonna informations, hypothèses de travail, un regard riche et inventif, une liberté d’allure qui lui fera chevaucher les siècles dans une allégresse généreuse, mariant Lucien à Ignace de Loyola ou Queneau, Dante, Proust, Gombrowitz, Leiris, Céline, Vargas Llosa, etc. Mais l’important à mes yeux n’est pas là malgré le plaisir que j’ai pris à ce brillant exercice. Sans outrecuidance, il nous invite à relire les auteurs du passé et à replacer dans l’histoire littéraire les différentes formes d’autofabulations regroupées aujourd’hui sous le pseudo-genre d’autofiction : tradition fantastique (Dante, Borges, Cyrano de Bergerac), tradition spéculaire (Rabelais, Cervantès, Italo Calvino), tradition biographique (Rousseau). Cette dernière, explique-t-il, a donné « le roman autobiographique, genre disqualifié de Flaubert à Blanchot, puis remis au goût du jour sous le nom d’autofiction, à l’heure de l’exposition publique de l’intimité et la téléréalité ». Il y a quelques décennies, on ne pouvait parler de littérature. On ne s’occupait que d’écriture et de texte. On préferait dire fiction plutôt que roman… L’écrivain était un « travailleur du signifiant. » Aujourd’hui on se surprend à regretter l’absence de souci théorique comme de culture chez beaucoup d’écrivains. Mais la référence à l’autofiction marque le désir d’en finir avec une certaine littérature, dont Blanchot, selon Vincent Colonna, est l’un des magnifiques représentants, une littérature sur « rien, une littérature qui ne devait ressembler à rien de réel, une littérature du sublime ». Voilà l’un des enjeux – à discuter – du livre de Vincent Colonna. Il analyse un phénomène journalistique qui d’un mot savant, un néologisme, fait « un genre littéraire litigieux » (Michel Contat). L’autofiction contemporaine n’est jamais que le retour à la « littérature vécue », à l’autobiographie. On a seulement changé l’étiquette pour mieux vendre la marchandise. Or Colonna montre que la « fiction de soi » renvoie à une « multitude de postures littéraires ». Autofiction et autres mythomanies littéraires est l’œuvre d’un écrivain. Vincent Colonna est un baroque. Il aime les masques, et c’est toujours masqué qu’il s’avance ou se détourne pour nous égarer ou nous surprendre. La lecture de son ouvrage m’a incité à regarder de près ses autres productions. J’ai lu son premier roman Yamaha d’Alger qui dessine la figure légendaire de Hocine Dihimi – dit Yamaha – assassiné en 1995. Yamaha « sportif fervent, supporter charismatique, comique populaire, patriote sans illusions, leader sans parti, sage méconnu et pour finir symbole national. » Puis, je me suis laissé emporter par Ma vie transformiste, qui, lui aussi, raconte une aventure quasi initiatique, souvent rocambolesque et parodiant le roman policier, dont le décor, encore une fois, est l’Afrique. Diane et Philippine passent leurs vacances au Bénin. Philippine disparaît, sans donner d’explications. Diane part à sa recherche. Le titre du roman m’avait intrigué et retenu. Transformiste ? « Etre fabuleux qui change à volonté d’apparence et d’identité. Exemples : caméléon, acteur, agent secret, Fregoli. » Fregoli ? Il me semblait que déjà, dans son étude sur l’autofiction, il en était question. En effet. Cet homme de spectacle, lancé par le futuriste Marinetti, en 1917, « invente une forme de théâtre pour représenter directement ce désir de métamorphose ; comme Monsieur Stéphane Mallarmé tenta dans un poème total de donner l’essence de la littérature et même de tout livre, j’ai appelé mon art : le transformisme. » Dans ses « comédies métaphysiques » il jouait tous les personnages comme Vincent Colonna dans ses romans. Avec Autofiction et autres mythomanies littéraires il a écrit son art poétique.

Jean Ristat

(Novembre 2004)

Vincent Colonna, Autofiction et mythomanies littéraires, éditions Tritram, 21 euros. Yamaha d’Alger, éditions Tristram, 10, 52 euros. Ma vie transformiste, éditions Tristram, 18,29 euros.