Burroughs, le pirate, les lémuriens et Dieu

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Dans « L’ombre d’une chance », publié en 1991, William Burroughs s’empare d’un sujet encore brûlant d’actualité : l’extinction de l’une des plus anciennes branches de primates, les lémuriens qui peuplent l’île de Madagascar. Ce récit aussi bref que poignant tourne au réquisitoire contre l’espèce humaine, dénommée ici « Homo Sagouin », et son Créateur… Par Quentin Margne Continuer la lecture

À nos lecteurs


À nos lecteurs

Les Lettres françaises

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Tout d’abord, merci à toutes celles et à tous ceux qui, en répondant, mois après mois, à l’appel des Amis des Lettres françaises nous aident à poursuivre notre travail. Nous n’oublions pas non plus l’Humanité qui permet à de nombreux créateurs, artistes, écrivains, philosophes, de s’exprimer en toute liberté dans les Lettres. Il faut le souligner, aujourd’hui plus que jamais, dans un temps où l’inculture, le mépris de l’intelligence, le racisme, le nihilisme sont instrumentalisés par le pouvoir en place pour mieux assurer sa domination. D’autre part, les Amis des Lettres ont ouvert un site Internet où l’on pourra chaque mois retrouver les Lettres françaises. Enfin, grâce aux éditions le Temps des cerises, une collection « les Lettres françaises » accueille aussi bien des textes du patrimoine littéraire que des ouvrages de création contemporains. Après la publication d’un premier livre, Ils, de Franck Delorieux, elle peut annoncer dès maintenant la parution, dans les semaines ou les mois à venir, de deux titres, quasiment introuvables, le Musée Grévin, d’Aragon, et le Maïakovski, vers et proses, d’Elsa Triolet, en attendant la première biographie française de Burroughs par Gérard-Georges Lemaire. Le lancement de la collection aura lieu ce lundi 6 décembre, à partir de 18 h 30, au siège du Temps des cerises, 47, avenue Mathurin-Moreau.

www.les-lettres-francaises.fr


Nabokov, la censure et la quête de l’indicible


Nabokov, la censure et la quête de l’indicible

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En la personne et la vie de Vladimir Nabokov (1899-1977) se concentre l’histoire de l’émigration russe après la Révolution de 1917. En son oeuvre apparaissent toutes sortes de contradictions qui font de lui le mouton noir de ce microcosme qui a perdu sa terre, son histoire et sa légitimité. Ce deuxième tome de ses ouvrages romanesques est particulièrement révélateur de son destin d’écrivain. Tous ses romans ont été écrits en russe jusqu’au Don, qu’il a achevé en 1938. À cette époque, il s’est déjà employé à traduire lui-même ses livres en anglais : c’est le cas de Despair, qui a paru à Londres en 1937. Bien plus tard, après avoir émigré aux États-Unis en 1940, il voulut traduire ses oeuvres écrites en anglais en russe…

Le Don paraît en feuilleton dans un journal de l’émigration. Ouvrage pour le moins étrange, qui est un essai déguisé en fiction qu’il a rédigé quand il a vécu à Berlin, il cherche à découvrir ce qui a fait que la culture russe a accouché, selon lui, d’un monstre. Il s’en prend d’abord à Pouchkine, qui est devenu une des plus grandes références de la poésie de son pays au XIXe siècle. De plus, il s’attache à la figure détestée entre toutes des Russes blancs : Nicolaï Tchernychevski. Ce révolutionnaire persécuté par le régime tsariste est devenu l’idole des communistes : son journal et sa correspondance sont publiés en 1933 (trois volumes !). Même s’il les considère comme le germe du « chiendent socialiste », le chapitre consacré à cet auteur est refusé par les Annales contemporaines en 1936. Il a touché à quelque chose de trop douloureux à l’époque. À peu près incompréhensible pour un lecteur non russe, ce livre ne paraît que très tard, quand il est mieux connu, en langue russe en 1952, en anglais en 1963. Nabokov semble alors un provocateur, qui s’en prend à la grande tradition russe, alors qu’il a voulu en illustrer la décadence.

Vladimir Nabokov

Rejeté par les siens, Nabokov ne connaît pas la gloire, ni en Angleterre ni aux États-Unis. En 1939, aucun éditeur ne s’intéresse à la Vraie Vie de Sebastian Knight. Il doit faire des tournées de conférences pour survivre. Pendant la guerre, il ne réussit qu’à publier son essai sur Gogol. Et quand un éditeur finit par accepter un manuscrit, il ne suscite aucun intérêt. Avec Lolita, le scandale lui apporte en même temps le succès tant espéré. Cette idée d’un amour obsessionnel entre un homme et une petite fille est déjà exposée dans le Don, puis dans l’Enchanteur. Il a commencé la rédaction de ce roman-fleuve en 1949 et il l’a achevée cinq ans plus tard. Mais pas une seule maison d’édition américaine ne veut mettre sous presse une fiction aussi sulfureuse. C’est de Paris que vient le salut : Maurice Girodias, le directeur d’Olympia Press, qui avait déjà dans son catalogue le Tropique du Cancer d’Henry Miller (il fera imprimer le Festin nu de Burroughs peu après), spécialisé dans la littérature pornographique, accepte de le publier à Paris, en septembre 1955. Graham Greene le salue dans un article comme l’un des trois meilleurs romans de l’année. Une vive polémique s’ensuit. Lolita est lancé ! Le ministère de l’Intérieur britannique demande à la France de faire interdire le livre, ce qu’elle fait à la fin de 1956. La presse s’indigne. Nabokov rédige alors une défense de son ouvrage, qui est devenu ensuite sa postface. Il y relate l’histoire de sa création et se défend d’avoir voulu composer une histoire scabreuse.

Lolita devient un best-seller (100 000 exemplaires en trois semaines en 1958). Stanley Kubrick en a fait un film (Nabokov passe six mois à Hollywood en 1960 pour en écrire le scénario). Toute cette affaire de scandale et de mise à l’index donne l’impression d’appartenir à un passé lointain. Mais que se passerait-il aujourd’hui si un écrivain se mettait en tête de créer une histoire de cet acabit ?

Gérard-Georges Lemaire

Oeuvres romanesques complètes, tome II, de Vladimir Nabokov, sous la direction de Marc Couturier, 1 808 pages, 75 euros.

Décembre 2010 – N°77


Les ambiguïtés de Kathy Acker

Les ambiguïtés de Kathy Acker

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Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps. À condition de ne pas chercher qui se trouvait derrière son masque de jeune punk sauvage et vénéneuse (il n’était d’ailleurs pas sorcier de très vite percer à jour une femme fragile et toujours sur le fil du rasoir). Et, plus que tout, elle entretenait une contradiction troublante entre les apparences qu’elle s’était choisies et l’écrivain qu’elle désirait incarner. Ces deux images ne collaient pas ensemble. Et sa littérature souffrait (à dessein) de cette même tension.

Une écriture violente, des sujets scabreux, un érotisme à fleur de peau et qui frôle la pornographie : on a là tous les ingrédients d’une littérature iconoclaste et scandaleuse. Mais une fois de plus, il ne faut pas se fier à la surface des choses. Kathy Acker était un écrivain qui recherchait les limites ultimes de l’art de la fiction et n’hésitait pas à les transgresser. Plus ses écrits mettaient à nu les rapports familiaux, amoureux, sentimentaux dans le sens le plus large du terme, plus elle a voulu ancrer sa démarche dans l’histoire des Belles Lettres et parfois de l’art. Ses personnages portent souvent des noms illustres : Rimbaud, Laure, Don Quichotte, Toulouse-Lautrec, Pasolini – en dresser la liste serait long et fastidieux. Et elle parodie et plagie des auteurs comme Gertrude Stein et Faulkner, Bataille et Dickens, William S. Burroughs, Jean Genet et Gustave Flaubert. Comme tout semble se dérouler dans un monde en ruines, un peu comme dans Film de Samuel Beckett qu’interprète Buster Keaton très âgé – quand je l’avais interrogée à ce sujet, elle avait répondu : « La culture prend de plus en plus l’aspect d’un sac de haillons » – et elle ne croyait pas que c’était nécessairement un point négatif. Au contraire, peut-être. Mais ses fictions se devaient d’être fidèles à cette réalité qui se présentait à elle, où tout semblait devoir s’effilocher et se réduire en poudre. Il y a une forte connotation nihiliste dans sa quête. Et, en même temps, la volonté de trouver de nouveaux moteurs romanesques et de nouvelles manière de représenter l’univers en allant bien au-delà du monologue intérieur de Joyce, de la rupture de la logique narrative de Burroughs et du discours psychanalytique qui a proliféré depuis Freud. Le monde des humeurs et le monde des idées se confondent chez elle, dans un effondrement dramatique de la pensée occidentale. Et rien ne pourra y remédier. Sauf peut-être l’acceptation de l’inacceptable, de toutes ces ambiguïtés et de tous ces conflits insolubles. Souvent dans ses livres, comme c’est d’ailleurs le cas dans Sang et Stupre au lycée, on a l’impression que la narratrice (ici Janey) est une jeune fille en proie à un mal-être existentiel presque absolu. En réalité, c’est une multitude de voix qui parlent et Janey n’est qu’une incarnation parmi d’autres, non un sujet. Car le sujet du livre est insaisissable, singulier et pluriel à la fois, et la narratrice ne fait qu’emprunter des rôles pour les besoins du petit théâtre des enfers modernes qui est si cher à Kathy Acker. Avec elle la littérature se change en fantasmagories impures – un éternel et malheureux retour sur elle-même dans le sang et les viscères.

Gérard-Georges Lemaire

Février 2005

N° 56 – Les Lettres Françaises du 7 février 2009

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Les lettres Françaises du 7 février 2009, en téléchargement au format Pdf.
Au sommaire : Dossier « le Punk » ; Valéry Brioussov, par François Eychart ; les lettres d’Octavio Paz, par Gérard-Georges Lemaire ; Claude Pélieu, par Yves Buin ; Louis Delluc, par José Moure… Continuer la lecture

Bulteau : À la recherche d’un New York disparu


C’était hier. Grâce à Allen Ginsberg, un jeune poète français se retrouve à New York. Il voue un culte à Andy Warhol et rêve au mariage mystique de la musique et de la poésie. Bientôt l’explosion punk va bousculer le monde. Le jeune poète s’appelle Michel Bulteau. On a aujourd’hui l’occasion et la chance de pouvoir lire sa trilogie new-yorkaise, New York est une fête – Flowers (d’après Warhol), À New York au milieu des spectres et la Reine du pop -, qui vient de paraître en poche en un volume.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Bulteau nous fait glisser dans une petite coterie dont bien des membres vont devenir célèbres : Johnny Thunders, Debbie Harry, Richard Hell, Alan Vega, Patti Smith. Sans parler des stars rayonnantes comme Warhol et Burroughs. Très proustien tout cela. Comme si Bulteau avait eu conscience que ce monde disparaîtrait un jour (ça y est, c’est fait) et qu’il fallait en dire quelques mots. Avec un poète pour narrateur, nous ne sommes pas déçus. C’est aussi un très bon portrait de ville. Michel Bulteau écrit dans la préface à sa nouvelle édition : « Les choses étaient embrouillées. Nous piétinions les cendres encore chaudes du pop art. Mais nous ne croyions qu’à New York et à rien d’autre. »

Ces portraits souvenirs sont de la veine de ceux de Cocteau : situations abracadabrantes, bons mots, héros de série B portés au pinacle. L’auteur reprend à son compte une bravade de Truman Capote : « Toute la littérature est commérages. » Certes, commérages, mais de haute volée. Bulteau fait le portrait de gens pressés, dont beaucoup d’entre eux ont rendez-vous avec la mort. Les notes qu’il nous donne à lire, pour reprendre une autre expression de Capote, sont « comme une sorte d’atlas personnel de géographie » de sa vie d’écrivain.

Un autre tour de force du livre (particulièrement de Flowers) est de nous persuader qu’il existe des liens secrets entre le décadentisme fin de siècle (imaginez le rapprochement saugrenu de Robert de Montesquiou et de Jimi Hendrix ou de Kit Lambert, le manager des Who, et du baron Corvo !). Nous sommes entraînés dans un film au montage savant, avec des juxtapositions inattendues, et l’utilisation du fameux « rail-temps » cher à Burroughs. Du présent nous sommes, sans ménagement, projetés dans le passé par des personnages qui ne croient pas au futur.

Outre les private jokes et les énigmes cryptées qui parsèment ce livre, on devine un mystère, un peu douloureux, dont Bulteau ne parle pas. Outre s’amuser, qu’attendait-il de New York ? « J’espérais que je deviendrais quelqu’un d’autre. Mais j’y ai renoncé. Je n’ai jamais pu devenir quelqu’un d’autre », écrit-il des années après. Quel était donc le « je est un autre » qui hantait le poète ? Chacun se fera une idée.

Serge Bertollet


New York est une fête, de Michel Bulteau
Éditions La Différence. 250 pages, 8 euros.