Les avatars de l’idéologie : la production du consentement hier et aujourd’hui


Voici une réédition bienvenue : celle d’un article fondamental de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, paru il y a plus de trente ans, dans lequel ils décryptent les formes et les manifestations de l’idéologie dominante de l’époque.

 

Publiée à l’origine dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales, dirigée par Pierre Bourdieu, cette Production de l’idéologie dominante mérite bien mieux que l’anonymat auquel on condamne souvent un article dans une publication universitaire. Les trente-trois ans qui nous séparent de sa rédaction n’ont pas entamé la pertinence et la richesse du texte. Pourtant, son sujet – l’idéologie dominante en France dans les années 1960- 1970 – pourrait paraître au premier abord quelque peu daté. Les mutations tant sociales que politiques et idéologiques ayant touché les sociétés occidentales en l’espace de trois décennies ont été d’une telle profondeur qu’à la relecture des interventions publiques d’un Michel Crozier, d’un Jean Fourastié ou d’un Michel Poniatowski, on a le sentiment d’un véritable hiatus culturel. Les éditeurs ont donc demandé à Luc Boltanski de revenir sur cet article coécrit avec Bourdieu. Dans un petit livre intitulé Rendre la réalité inacceptable et paru en même temps que cette réédition, le sociologue décrit le contexte culturel et professionnel qui a présidé à l’écriture de la Production de l’idéologie dominante, puis il confronte les conclusions de l’article aux transformations entretemps opérées. La lecture concomitante des deux textes est fortement recommandée, tant l’un et l’autre s’éclairent et s’enrichissent.

L’approche proposée de l’idéologie dominante des années 1960-1970 va au-delà du décryptage d’un discours et de ses sous-entendus. Bourdieu et Boltanski explorent la généalogie de ce « conservatisme progressiste » qui s’est débarrassé des oripeaux les plus réactionnaires de la pensée de droite. Ils en trouvent la racine dans les années 1930, au sein de certaines élites économiques et intellectuelles, autour du groupe X-Crise ou de la revue Esprit : toute une constellation parfois disparate mais unie par la volonté nette de refuser le capitalisme libéral tout comme le communisme collectiviste. Entretenant à l’origine un rapport trouble avec Vichy puis versant vers la Résistance, cette constellation sera à même, à la Libération, de proposer aux classes dirigeantes françaises un renouvellement, voire un aggiornamento de sa pensée rendu indispensable par les soubresauts de l’histoire. Elle trouvera ses lieux d’élection au sein du commissariat au Plan, à l’ENA, mais aussi à Sciences-Po, diffusant une idéologie assurément capitaliste mais en rupture avec le libéralisme économique et le moralisme bourgeois. Dorénavant, ce seront la compétence technicienne, la neutralité scientifique, la priorité au développement du pays, appuyées sur le dialogue et la concertation, qui seront déterminantes. Bourdieu et Boltanski mettent en valeur la façon dont cette idéologie se déploie, s’affirme tout en se niant comme idéologie, apparaissant comme un sens commun dont les producteurs mais aussi les lieux de production et d’expression se dissimulent à la sagacité des dominés. Pièce indispensable d’une domination sociale que Boltanski qualifie de « complexe », l’idéologie dominante n’existe que dans une certaine variété de thèmes et de nuances qui n’en occulte que mieux son unité et sa fonction. Et si son contenu a pu changer d’hier à aujourd’hui, ses modes opératoires restent globalement inchangés.

Pourtant le conservatisme progressiste semble bel et bien avoir été abandonné en route, à la suite de la grande contre-révolution néolibérale des années 1980 et de l’effacement des consciences de classe du côté des dominés. Il n’y a plus nécessité de nos jours de comparer, à la manière d’un Chirac face à Georges Marchais, les niveaux de vie des différentes classes ouvrières pour discuter du rôle des partis communistes en Europe. Conserver l’ordre social n’implique plus de convaincre les classes populaires que la répartition des revenus entre travail et capital est équitable. Le discours s’est simplifié autour des thèmes du libéralisme traditionnel, mettant en valeur l’individu, son travail, son mérite et ses performances. Or, malgré les rodomontades sarkozyennes sur l’enterrement de Mai 68 et le succès éphémère des néoconservateurs américains, un retour à un conservatisme réactionnaire assénant les valeurs de l’autorité, de la morale, de la famille et de la nation ne semble pas à l’heure du jour. Les classes dominantes ont bien trop intégré, dans leurs modes de vie et leurs mentalités, certaines valeurs sociales et sociétales, pour que cette nostalgie revancharde soit possible. Luc Boltanski, dans la conclusion de Rendre la réalité inacceptable, indique des pistes pour penser l’idéologie dominante actuelle et insiste sur l’importance du rôle des cadres de pensée issus du management pour faire éclater les solidarités sociales et atomiser les producteurs. Il faudrait lui adjoindre toutefois une prise en compte de tous les nouveaux lieux de production de l’idéologie dominante (télévision, radio, publicité…) dont l’efficacité est d’autant plus marquée que leur raison d’être semble radicalement autre. Aux normes comptables rationalisant la production et l’exploitation de la force de travail, ils apportent un surcroît d’hédonisme consumériste indispensable à la reproduction du système. On trouve là une explication au formatage culturel et politique dont nous souffrons aujourd’hui.

Baptiste Eychart

La Production de l’idéologie dominante, de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski. Éditions Raisons d’agir, Demopolis, 158 pages, 20 euros.
Rendre la réalité inacceptable. À propos de la Production de l’idéologie dominante, de Luc Boltanski. Éditions Raisons d’agir, Demopolis, 188 pages, 15 euros.

N°56  – Février 2009



Paroles ouvrières


Paroles ouvrières

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La classe ouvrière n’existe plus, paraît-il. La lutte des classes, faute de combattants, non plus. Nous voici donc tous engagés, dans le même élan, sur la glorieuse voie du paradis libéral. Sans doute est-ce un peu trop beau pour être vrai. Des livres, des spectacles, des films ont d’ailleurs le mauvais goût de nous rappeler régulièrement qu’il n’en est rien. Parmi ces œuvres le roman de Gérard Mordillat paru en 2004, Les Vivants et les Morts, occupe par sa haute qualité une place de choix. Il y est question de la fermeture – du « bradage » – d’une usine de fibre plastique dans une petite ville de notre beau pays. Rien que de très banal, que de très courant aussi hélas, me direz-vous. Sauf que le roman de Mordillat, une admirable polyphonie, brasse avec bonheur les vies des travailleurs de l’usine, en de très courtes séquences syncopées, mêle le quotidien de ces hommes et de ces femmes au politique, démonte avec clarté les mécanismes menant à l’inéluctable fermeture de l’usine, met au jour les petites magouilles des uns et des autres, mêle l’intime à l’universel. C’est un livre de chair et de sang écrit au présent de l’indicatif, qui nous embarque corps et âme dans son histoire sans que nous puissions nous en extraire, sans que nous en ayons d’ailleurs la moindre envie, car il est bien question de la vie, de la nôtre peut-être aussi, avec ses bonheurs et ses peines, ses petitesses et ses grandeurs dans leurs subtils entremêlements.

« Ce n’est pas parce que les usines ferment les unes après les autres, parce qu’on n’appelle plus ”ouvriers” ceux qui travaillent ni ”patrons” ceux qui les exploitent, que la lutte des classes a disparu » est-il clairement dit à quelques pages de la fin du roman dont les tout derniers mots sont : « ils endurent »…

L’un des mérites de Gérard Mordillat dans ce roman est d’avoir su trouver une langue (et une forme), superbe, simple, nerveuse, imagée, celle-là même qui, dit-il, le rattache à la classe ouvrière. C’est dans cette langue que le jeune mais déjà apprécié metteur en scène Julien Bouffier et son équipe Adesso e sempre actuellement en début de résidence au CDN des Treize Vents à Montpellier mordent à pleines dents. Associés avec le CDN (Jean-Claude Fall, le directeur, fait partie, avec Fanny Rudelle et Christel Touret, de la distribution) Bouffier et ses camarades se sont lancés à corps perdus dans l’aventure de l’adaptation du roman de Mordillat à la scène. Une gageure relevée avec un aplomb – l’inconscience de la jeunesse ? –, une fougue extraordinaires. Comment, en effet, rendre compte sur un plateau de théâtre des 800 pages du roman sans les trahir ? Comment éviter le piège de la redondance, de la simple et plate illustration ? Certes le livre de Mordillat contient nombre de dialogues eux aussi percutants, sauf que l’on sait pertinemment que cela ne fait pas forcément de bonnes répliques de théâtre…, mais surtout comment trouver l’équivalent scénique d’une parole et d’une forme romanesques ? Réponses ou plutôt propositions de réponses sur le plateau. En effet, à l’instar de Jacques Delcuvellerie qui, pour parler du génocide au Rwanda (Rwanda 94) – comment en parler ? – avait, en cinq séquences, avancé cinq propositions théâtrales (du simple témoignage d’une rescapée du génocide à un oratorio, en passant par une simple conférence), Julien Bouffier nous soumet plusieurs formes spectaculaires pour nous ouvrir au roman de Gérard Mordillat. De l’utilisation très particulière et fort pertinente (c’est au théâtre assez rare pour être noté) de l’image vidéo à la proposition musicale – le groupe Absinthe (Provisoire) est présent sur scène – en passant par des épisodes chorégraphiés ou tout simplement joués de manière « traditionnelle », Julien Bouffier et ses camarades récitent toutes les gammes théâtrales en les mixant habilement. Ils parviennent dès lors durant les quatre premières heures du spectacle (quatre autres sont prévues dès la fin mars à Cavaillon ; les huit heures seront ensuite proposées au Théâtre des Treize Vents la saison prochaine) à saisir dans les mailles de leurs filets la substantifique moëlle du roman de Mordillat. Un roman et un spectacle « romanesques » à souhait (pourquoi s’en priverait-on ?) et qui vous tiennent à la gorge. On remarquera à ce propos le fort retour du romanesque au théâtre, de l’intime étroitement lié aux grandes et troubles affaires du monde : il ne faut pas chercher ailleurs l’immense succès d’un Wajdi Mouawad, notamment auprès des jeunes générations. Bouffier est engagé sur cette voie. Il y ajoute toutes les technologies modernes (aussi bien pour ce qui concerne le son que l’image ; Julien Bouffier est marqué par le cinéma – Gérard Mordillat, lui, est également réalisateur et son livre nous le rappelle à maints égards) et s’engage de manière plus ostentatoire sur le politique ; n’a-t-il pas, juste avant Les Vivants et les Morts, dernier volet d’un triptyque sur le monde du travail, remis à l’honneur Les Yeux rouges de Dominique Féret qui évoque l’affaire Lip ?

C’est une même énergie qui anime, Olivier Luppens et Vanessa Liautey en tête, l’ensemble de la troupe, qui porte, c’est véritablement le terme, cette parole de lutte pour la dignité plus que jamais nécessaire par les sales temps qui courent. Ce n’est en effet pas un simple hasard si nombre de jeunes compagnies théâtrales, tout comme nombre d’auteurs, commencent à aller y voir du côté du monde du travail, des entreprises, se penchent à la fois sur le passé des luttes ouvrières (de la lutte des classes en un mot), pour en venir au présent, l’analyser, le décrire et… le dénoncer. Port du casque obligatoire – le titre parle de lui-même – de Klara Vidic dans une mise en scène de Fred Cacheux vient de se donner au théâtre de l’Aquarium à Paris, Un conte mineur, tout premier spectacle (mêlant acteurs et marionnettes) de la compagnie Chat !foin, relate la grève des mineurs dans le Yorkshire en 1984, sous Thatcher, et doit être créé en février prochain. Encore ne sont-ce là que deux exemples presque pris au hasard d’une production qui commence à être abondante sur le sujet. Ce n’est pas un hasard non plus si on commence à voir des universitaires travailler la question – citons en particulier Olivier Neveux, auteur de Théâtres en lutte et, avec Christian Biet, d’une Histoire du spectacle militant (1) qui malheureusement s’arrêtent à l’histoire théâtrale des années quatre-vingt.

La nouveauté c’est que tous ces spectacles tentent délibérément de se démarquer d’un réalisme trop prégnant qui fut de mise dans les années quatre-vingt dix. À cet égard, la Misère du monde du sociologue Pierre Bourdieu paru en 1993 aura fait d’immenses dégâts au… théâtre, malgré les claires mises en garde de l’auteur. Les paroles des hommes et des femmes interviewés n’ayant rien de théâtral. Mais rien n’y fit. La caution de la véracité tenant lieu de garant esthétique comme dans beaucoup d’autres tentatives encore moins intéressantes (jeunes des banlieues que l’on fit monter sur scène pour faire vrai, auteurs adoptant un faux langage populaire, montages à partir d’entretiens, etc.). Il ne suffit plus désormais d’exposer la vie d’hommes et femmes en difficulté telle quelle, encore faut-il trouver la forme adéquate pour le faire. Ce qui fut d’ailleurs le credo d’un certain théâtre dans les années soixante-dix, et notamment celui du théâtre dit du quotidien.

C’est à cette mouvance dont il est l’un des représentants les plus marquants au même titre qu’un Michel Deutsch ou un Jean-Paul Wenzel (Loin d’Hagondange mis en scène par Patrice Chéreau en 1977 a marqué notre histoire du théâtre), qu’appartient l’allemand Franz-Xaver Kroetz dont Benoît Lambert présente aujourd’hui Meilleurs souvenirs de Grado. On rappellera au passage que ce choix n’est pas tout à fait fortuit, et que depuis nombre d’années déjà Benoît Lambert tourne autour de la question du Bonheur d’être rouge, proposant dans des petits spectacles joyeusement déjantés ses souvenirs d’enfant auprès de militants politiques. Ça ira quand même, un collage de textes, ou Pour ou contre un monde meilleur disent clairement vers où se portent ses pôles de réflexion.

Le théâtre de Kroetz ne délivre aucun message, ne prétend à aucune démonstration ou à aucun engagement directement politique. Il n’est ainsi question dans ces Meilleurs souvenirs de Grado que de l’histoire d’un couple d’ouvriers ou de petits employés qui viennent passer quelques jours dans la petite station balnéaire italienne de Grado. Neuf séquences – ici aussi on joue de la fragmentation – pour dire le quotidien ni violent, ni revendicatif, de ce couple parmi tant d’autres. Et pourtant, derrière la banalité des situations, des paroles échangées entre Anna et Karl, se révèlent au sens photographique du terme, une autre réalité. Celle dans laquelle nous vivons tous, où l’envers et le complément de l’aliénation par le travail est l’aliénation par le loisir. C’est cela que révèlent dans un décor de cartes postales, avec le talent qu’on leur connaît, mais porté ici à son point d’orgue, ces deux grands acteurs que sont Martine Schambacher et Marc Berman, Ce qui, en début de spectacle pourrait faire penser à un charge caricaturale à la Reiser se transforme petit à petit en moments de tendresse véritable. Le retournement est admirable et s’ouvre sur ce dialogue final :

« Anna : Mais il y a aussi des gens qui prennent des vacances à la mer, trois, quatre fois l’année.
[…]
Karl : Mais ceux-là, ils ont aussi trois et quatre fois plus d’argent que nous. […]
Anna : Et ils ne travaillent pas plus que toi, ou bien ?
Karl : Sûrement pas. Mais c’est comme ça.
Anna : Et pourquoi ? »

Rideau.

Jean-Pierre Han

(janvier 2008)