Alain Badiou : le temps des émeutes et le réveil de l’histoire

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Deux ouvrages consacrés à Alain Badiou : le premier, de Mehdi Belhaj Kacem, Après Badiou, et le second, de François Laruelle, Anti-Badiou, sous-titré Sur l’introduction du maoïsme dans la philosophie ont récemment paru… Par Jean Ristat Continuer la lecture

L’image de la France à l’étranger sous l’ère sarkozyenne


L’image de la France à l’étranger sous l’ère sarkozyenne

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Les démocraties libérales, c’est bien connu, n’ont guère recours aujourd’hui, en matière de spectacle vivant, à la censure. Pourquoi le feraient-elles d’ailleurs, puisqu’il existe mille et un autres moyens pour rendre inefficace toute parole quelque peu dérangeante ou non conforme à la morale officielle ? Lors d’un récent forum du théâtre européen qui s’est tenu récemment à Nice, l’ineffable Bernard-Henri Lévy, invité à faire la synthèse des interventions et des discussions, conclut sans rire que « la production n’est en rien soumise aux pouvoirs de l’argent, et que le pouvoir n’intervient que peu ou pas dans les contenus du théâtre » (1)… De là à déduire, comme cet autre ineffable « penseur », chroniqueur à France-Culture, Alain-Gérard Slama, qu’ « il est difficile de contester que la création culturelle, en tant qu’elle est universelle est mieux protégée et trouve plus d’espace où se développer dans le système libéral que dans aucun autre », il n’y a qu’un pas que tout ces beaux analystes franchissent allègrement.

Tout le monde, en Europe, heureusement, ne fait pas forcément preuve d’un tel angélisme (ou d’un tel cynisme). À preuve les propos tenus lors d’un colloque qui s’est déroulé en novembre dernier à Gijon en Espagne où le sujet imposé était « l’économie de marché et la liberté de création »… On comprendra néanmoins qu’en France, cette fois-ci, notre ministre des Affaires étrangères se soient récrié lorsque les responsables de 47, Jean-Luc Raharimanana, l’auteur (dont les Lettres françaises s’honorent d’avoir publié un inédit au mois de novembre), et Thierry Bedard, le metteur en scène, l’ont interpellé, parlant de « censure d’état » concernant leur spectacle. Leur œuvre, créée non sans quelque souci à Antananarivo en septembre dernier, s’est retrouvée lors de la réunion annuelle des responsables culturels français de la zone de l’Afrique australe et de l’Océan indien à Addis-Abeba, et alors que certains engagements avaient été pris, brusquement mise de côté, c’est-à-dire retirée de l’ordre du jour. Explication d’un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères : « La pièce est toujours présente dans notre catalogue, et n’importe quel responsable de salle de spectacle peut demander à le programmer ». Simple problème : le catalogue n’existe pas ! Même air entonné dès le 9 décembre par le ministre en personne, en réponse aux deux intéressés : « les centres culturels ayant chacun une programmation qui leur est propre et qui est établie conjointement avec les services culturels des Ambassades, vous avez en outre tout loisir d’adresser directement des propositions aux directeurs de ces établissements », sachant que le budget 2009 « oblige à établir de priorités », et que bien sûr 47 n’est pas une priorité ! Conclusion : « Il ne peut donc être ici question, comme vous l’affirmez, d’interdiction ou de ”censure d’État” ». Beau tour de passe-passe…

Comme personne, ou presque, ne parlera – « devoir de réserve » oblige – comme le directeur de CulturesFrance, organisme qui soutenait le projet au départ, et quelques autres hauts fonctionnaires, n’ont strictement rien à dire – pas d’avis sur la question – on en restera donc là.

Mais de quoi parle donc 47 ? (2) Simplement du plus grand massacre perpétré dans une colonie française (entre 80 000 et 100 000 morts), à Madagascar donc, en 1947. Événement, on en conviendra, peu reluisant, et donc passé sous silence, pour qui entend donner une image « positive » de notre pays à l’étranger. Car il s’agit bien de cela : puisqu’au théâtre tout se passe désormais comme dans la vitrine d’un supermarché sur les rayons duquel sont alignés des produits, il faut bien que tout soit propre, reluisant, attirant. La « révolte des sagaies » comme on a appelé cet événement tragique fait évidemment tache, même si l’auteur ne fait pas montre de sectarisme et évoque bien le partage des responsabilités… 47 n’est pas interdit dans l’hexagone (deux représentations ont été données au festival des francophonies en limousin en septembre dernier), il doit encore tourner dans quelques trop rares lieux. C’est bien le regard de l’étranger, et notamment de l’Afrique, qui pose problème.

Or nous sommes, plus que jamais – toute l’agitation de notre président le prouve (S’agite et se pavane, un spectacle qui se donne en ce moment et dont nous parlons par ailleurs, est un titre on ne peut plus adéquat) – dans une ère où le spectaculaire l’emporte sur tout autre considération, seule l’image (plate) compte. C’est le temps de la visibilité à tout crin, celle de la télévision.

Le problème c’est que l’écart entre l’image et la réalité grandit de plus en plus. Sur le terrain en effet les choses vont de mal en pis, et la France qui possédait naguère un formidable réseau mondial de coopération et d’action culturelle voit son influence diminuer de jour en jour. La francophonie ? Ce ne sera bientôt plus qu’un mot vide de sens. D’ailleurs, et l’on peut dire que l’acte est emblématique du désengagement de l’état en la matière, le festival international des francophonies en limousin a vu pour sa dernière édition, sa vingt-cinquième, le ministère des Affaires étrangères réduire son enveloppe de 135 000 euros à 100 000 euros, (manque à gagner compensé par le ministère de la culture), avec annonce de suppression totale pour 2009. De 135 000 euros à zéro, cela fera près de 15% du budget artistique de la manifestation que dirige Marie-Agnès Sevestre… Ce n’est pas vraiment une surprise si on veut bien considérer que la politique de ce ministère consiste en un retrait général de toutes les opérations culturelles par mesure d’économie (selon le vœu présidentiel) et de redéploiement vers la diplomatie (selon le vœu du ministre de tutelle). Désormais d’ailleurs c’est bel et bien Bercy qui a la haute main sur toutes ces questions. Un exemple : Bercy a décidé de diminuer l’aide à l’Afrique et aux pays émergents de 5 millions d’euros par an. Cette aide fait partie d’un des deux principaux programmes d’intervention dont s’occupe la DgCID (Direction générale de la Coopération internationale et du Développement), « chargée d’une mission de rayonnement international pour la France ». On se retrouve loin du compte… Pour être tout à fait juste, il faut préciser que ce mouvement de désengagement ou de laisser-aller existe depuis une vingtaine d’années déjà : il prend aujourd’hui une allure plus radicale. Ce retrait n’a guère été « pensé », il a été réalisé sans aucune consultation, ni expertise, au contraire de nos voisins anglais et allemands qui d’ailleurs, aujourd’hui, ont compris l’enjeu de la bataille et ont donc fait machine arrière. L’Allemagne a ainsi augmenté son budget de 14%, suivi par le Royaume-Uni, alors qu’arrivent l’Espagne et la Chine (qui a ouvert 6 centres Confucius en France avec l’aide financière des institutions locales). De ce point de vue nous sommes parfaitement à contre cycle. Amputée de 20% en 2008, notre budget baissera sur trois ans de 45%. Le résultat au bout de la chaîne est impitoyable : il n’y a plus guère de demande étrangère de présence française.

Les caisses sont vides, et l’heure est à la recherche de financements privés. Et ce ne sont pas les promesses électorales du candidat Sarkozy qui vont arranger les choses. Il avait en effet promis d’instituer la gratuité des écoles françaises à l’étranger. Le manque à gagner se chiffre aux alentours du milliard… Comment désormais financer ces écoles que fréquentaient les élites étrangères ? Ce ne sont là que quelques signaux plus qu’inquiétants ; le pire est à venir.

Jean-Pierre Han


1)     J’emprunte la formule à ma consœur du Figaro, Armelle Héliot (19 décembre 2008).

2)     Le texte de la représentation de 47 a été intégralement publié dans la revue frictions, théâtres-écritures, n° 13, automne-hiver 2008. Dans le même numéro Jean-Luc Rahariomanana publie un autre texte,  47, Rano rano, et Thierry Bedard, le metteur en scène, est interviewé par J.-P. Han.

Janvier 2009 – N°55

A propos du dernier livre de Bensaïd

A propos du dernier livre de Bensaïd

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Dans Le Monde daté du 12 janvier paraissait un article consacré à Alain Badiou « nouvel héraut de l’anti-sarkozysme ». Un tel titre est réducteur, car, me semble-t-il, il enferme le propose de Badiou dans une querelle de personnes. Mais c’est faire peu de cas de son analyse qui tend à circonscrire l’idéologie dont Sarkozy est le représentant et qui l’a porté au pouvoir. Elle dépasse donc la circonstance politicienne pour faire de cet événement, à certains égards traumatiques pour beaucoup d’entre nous, un non-événement. Elle l’inscrit dans une perspective historique. Il n’y a rien par conséquent dans son travail qui ressemble à une attaque ad hominem. Un certain nombre de commentateurs ont, ainsi, esquivé le débat d’idées en dénonçant la violence du propos supposé : Sarkozy, l’homme aux rats. On se souvient, sans doute, que « l’homme aux rats » est une étude de Freud portant sur un cas clinique bien précis. Et l’on comprend certes que des experts, comme Max Gallo dans l’émission de Philippe Meyer l’Esprit public (France Culture, le dimanche matin), ne puissent pas se reconnaître comme faisant partie du peuple des rats, lesquels on le sait, sont prompts à quitter le navire au risque de couler. Mais il y a des gens dont le naufrage n’est plus à décrire, n’est-ce pas ? Il me vient plutôt à l’esprit un conte : un petit joueur de flûte possède une telle habileté à user de son instrument magique qu’il peut, avec quelques notes de musique, débarrasser la ville de Hamelin des rats qui l’ont envahie. Il les entraîne avec sa mélodie jusqu’à la mer où ils iront se noyer. Il y a des discours qui enivrent les rats d’aujourd’hui jusqu’à leur faire oublier que tout ça n’est que « du pipeau ».

L’auteur de l’article en question, Sylvia Zappi, rend compte du succès remporté par l’ouvrage d’Alain Badiou ; plus de 17 000 exemplaires vendus, un retirage ; l’information est intéressante, il fallait la donner. Mais son commentaire, un peu pincé, m’amuse. Le succès, donc, « réassure une petite notoriété à un philosophe plutôt aride dont les présupposés politiques restent – de manière assumée – très empreints d’un marxisme-léninisme puisant aux sources les plus orthodoxes (mao-stal aurait-on dit dans les années 70) ». Succès « inespéré pour un auteur dont les ouvrages les plus austères ne dépassent pas les 3000… »

Qu’il me soit permis de souhaiter par la même occasion au Monde de faire également un tabac avec la mise en vente, chaque semaine désormais, d’un grand texte philosophique – le premier volume offert la semaine passée à tout acheteur du quotidien, un choix des dialogues de Platon, a dû, en une seule journée dépasser toutes les espérances, d’autant que le cher Platon était présenté comme « le penseur de la mondialisation ». Monsieur Badiou encore un effort !

J’en étais à parler des rats. Il n’y a pas lieu de s’en étonner, remarque à son tour Daniel Bensaïd : la « gauche frelatée n’est plus que micmacs et chevauchements, échanges et transferts au grand mercato électoral de printemps ». Après tout, notre joueur de flûte respecte parfaitement sa partition. Et avec brio. Il ne débauche personne, « on a vilipendé les transfuges. Les frontières étaient pourtant si poreuses que les Bernard Kouchner, Jean-Marie Bockel, Fadela Amara, Martin Hirsch, Jacques Attali, Jack Lang n’ont pas été infidèles à la gauche, (…) ils font au service de M.Sarkozy, avec le même zèle, avec la même application, ce qu’ils auraient tout aussi bien fait au service de Mme Royal ».

Cette « venteuse rotation », dit-il, « Bernard-Henri Lévy l’attendait. Il s’en réjouit.» Il ajoute « qu’il entend être, sinon le penseur, du moins l’idéologue » dans son dernier livre : Ce grand cadavre à la renverse.

Et Bensaïd de nous expliquer que BHL est « le bouche-trou ou le cache-misère idéologique de cette gauche recentrée et frelatée à laquelle il offre réconfort et euphorisants ».

C’est donc chez le même éditeur du dernier Badiou – Lignes – et dans la même collection que Daniel Bensaïd publie Un nouveau théologien B.-H. Lévy. Son travail d’analyse est précis, clair, concis. Incisif, il ne se perd jamais dans des querelles vulgaires ou politiciennes. Il démontre avec rigueur le discours de B.-H. Lévy. Je ne dirai pas qu’il le déconstruit, ne voulant pas abuser d’une notion – la déconstruction – que nous devons au travail de Jacques Derrida, et qu’on emploie ces temps-ci, dans le bavardage médiatique, à tort et à travers.

Daniel Bensaïd se considère « comme un militant qui essaie de penser ce qu’il fait ». Militant de la gauche radicale que fustige B.-H. Lévy, il s’affirme clairement et fermement du côté de ceux qui cherchent à rendre possible la révolution, une révolution « qui nous presse de changer le monde avant qu’ils nous écrase ». On comprend dès lors que les tenants de la gauche modérée, de la gauche centriste, de la gauche mélancolique, c’est-à-dire moderne, selon le socialiste Pierre Moscovici, « dépouillées de l’utopie révolutionnaire », veuillent en finir en la discréditant avec une gauche de gauche. On lui promet « le bûcher et l’enfer » en l’accusant de sept péchés capitaux. Et Daniel Bensaïd ne se contente pas de les énumérer ? Il répond à BHL et consorts, argumente et défend sa cause avec intelligence, honnêtement et non sans un certain courage, on le verra.

Le premier péché de la « gauche non frelatée » est l’antilibéralisme. Mieux vaudrait dire pour plus de clarté, en effet, l’anti-capitalisme. Et Bensaïd montre bien qu’antilibéralisme « désigne un large front du refus allant de la gauche révolutionnaire aux utopies néokeynésiennes, du pacifisme théologique à l’anti-impérialisme militant ». De toute façon, le libéralisme contemporain n’est jamais qu’une variante (…) de la logique du capital.

Le second péché est le nationalisme. La cause est entendue dit B.-H. Lévy. La gauche radicale « fut internationaliste, elle est devenue nationale ». A l’origine de ce discours le ‘non’ au référendum dont BHL ne se console pas. Il mêle sans vergogne le ‘non’ de gauche avec celui de Le Pen ou de Villiers. « Seule une Europe où des critères sociaux de convergence prendraient le pas sur les critères économiques pourrait réconcilier les classes populaires avec le projet européen », écrit Bensaïd.

L’antiaméricanisme est le troisième péché. Bensaïd répond que « nous combattons un système, une logique, la bourgeoisie, sous quelque bannière qu’elle se présente, jamais un peuple en tant que tel ». Il a raison, à mon sens, de parler d’anti-impérialisme, qu’i soit écologique, financier et militaire et non d’antiaméricanisme.C’est à ce moment que pointe une des plus graves accusations de BHL pour qui l’antiaméricanisme est « une métaphore de l’antisémitisme ». N’est-ce pas Alexandre Adler qui situe la frontière des Etats-Unis sur le Jourdain et considère que la capitale du monde juif est New York ? Je laisse la parole à Bensaïd : « Cette manière subreptice de faire d’Israël un cinquante et unième Etat-Unis » d’Amérique n’est certainement pas un service rendu aux juifs d’Israël ni à ceux de la diaspora. Elle confirme hélas a contrario l’image de l’Etat d’Israël comme pointe avancée de l’impérialisme dans le monde arabe. »

Vien ensuite le quatrième péché, le fascislamisme, un bon concept selon son inventeur ! Après le péril rouge et le péril jaune, il y a « la marée verte de l’islamisme », affirme BHL. « Que devrait dire ou faire, face à cette marée verte, une gauche non fasciste… » Fasciste ? Je ne savais pas qu’il existait une gauche fasciste! … Mais puisque BHL le dit…

Le tentation totalitaire, le cinquième péché, « conjurée, dit BHL, depuis la chute du mur de Berlin et la déconfiture du sociétisme », est encore à l’oeuvre dans l’extrême-gauche. Mais grâce à BHL et à la « nouvelle philosophie » nous voilà sortis d’affaire. Le maoïsme de ces messieurs n’était que le simple « rejet du seul modèle totalitaire qui ait eu, dans le demi-siècle écoulé, un poids historique », écrit BHL. A qui va-t-on faire accepter une argumentation aussi débile que mensongère ? La prétendue révolution antitotalitaire apparaît aujourd’hui, « trente ans après, au vu de ses résultats comme une contre-réforme libérale, ou comme une contre-révolution conservatrice. (…) Elle débouche sur un nouvel agencement du despotisme de marché et du despostisme tout court ».

Le sixième péché tient au culte de l’histoire. « Bien plus que le marxisme, c’est l’histoire qui était notre cible. Ainsi BHL associe, dit Bensaïd, « le combat contre l’histoire à celui contre le marxisme. Contrairement à une idée (trop) répandue, Marx n’est pas un philosophe de l’histoire (…) mais l’un des premiers à avoir rompu catégoriquement avec les philosophes de l’histoire universelle : providence divine… ». Pas de conception religieuse de l’histoire. Souvenons-nous de Engels : « L’histoire ne fait rien.».

Le septième péché est le plus grave. Il a pour nom l’antisionisme. Il est mortel, on ne s’en relève pas – BHL et consorts assimilent l’antisionisme à un néo-antisémitisme. Il rabat, écrit Bensaïd, « une question politique et historique, le sionisme, sur une question radicale et théologique, l’antisémitisme ». Je ne peux me rendre compte de l’un de plus importants chapitres du livre de Bensaïd. A lui seul il pourrait faire l’objet d’un article. Mais j’invite mon lecteur à le lire attentivement pour sa précision, son honnêteté et son courage. Cette question est au coeur de la tragédie contemporaine : « Les Palestiniens chassés de leurs terres et  de leurs villages, les bombardés de Jénine, les emmurés de Gaza. »

Un nouveau théologien, B.-H. Lévy, de Daniel Bensaïd. Editions Lignes, 160 pages, 12,50 euros.

Février 2008