Un théâtre en liberté


Un théâtre en liberté

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Benoît Lambert, le metteur en scène du théâtre de la Tentative, ne pensait sûrement pas viser aussi juste en reprenant le titre des Enfants du siècle pour présenter deux pièces de jeunesse d’Alfred de Musset, Fantasio et On ne badine pas avec l’amour, si l’on veut bien considérer que l’enfance est l’âge de toutes les libertés. Car c’est bien un théâtre d’une totale liberté que nous offre l’auteur (qui aurait sans doute grincé des dents si on lui avait dit qu’un peu plus tard Victor Hugo regrouperait certaines de ses pièces sous ce titre de Théâtre en liberté), qui n’eut même pas le loisir de voir ses deux œuvres sur un plateau. Était-ce finalement si grave que cela pour lui qui, en parlant de « théâtre dans un fauteuil », pointait bien du doigt le fait qu’il se souciait peu d’éventuelles représentations de ses oeuvres dramatiques ?

« Enfance », « théâtre dans un fauteuil », c’est bien un hymne à la liberté du créateur qu’entonne Musset avec Fantasio et On ne badine pas avec l’amour. Et c’est bien cette liberté-là que Benoît Lambert et ses camarades de la Tentative retrouvent et nous offrent dans leur travail sur les deux pièces. Liberté absolue, déjà en accolant sans aucun complexe ces deux pièces, ensuite en leur trouvant des points de convergence matérialisés par la présence de quelques mêmes « personnages » d’une pièce à l’autre. Ainsi Fantasio, grimé en bouffon du roi dans la première pièce (grimage qui est celui d’un masque de la mort, avec son affreux rictus), réapparaît en représentant du choeur dans On ne badine pas avec l’amour. Belle idée qui fait circuler la mort d’une pièce à l’autre, imprègne l’atmosphère des deux pièces d’une sourde inquiétude… Liberté absolue encore, ensuite, dans le traitement théâtral des deux oeuvres, ce qui n’empêche ni la rigueur ni la précision du travail. Et c’est du côté de la liberté que l’on trouve la réponse à la question de savoir comment un metteur en scène et son équipe peuvent ainsi passer impunément d’un travail sur un auteur contemporain comme Jean-Charles Masséra (We are la France, We are l’Europe), sans parler de quelques petites plaisanteries signées Hervé Blutsch, et avec des spectacles comme Ça ira quand même ou Du bonheur d’être rouge, autant de propositions de notre siècle, à un travail sur un classique. Les questionnements pourtant demeurent contemporains. Le siècle de Musset rejoint enfin le nôtre. Et Benoît Lambert trouve le ton et la liberté intérieure qui lui permettent de se saisir de la langue du poète sans la violenter, mais en lui rendant toute son aura. Dans ce sens, le « détour », qui en réalité n’en est pas vraiment un, par la modernité, insuffle à son appréhension du « classique » une charge nouvelle. Il n’est qu’à voir aussi comment se comportent les comédiens sur le plateau, Emmanuel Vérité en tête, dont il faudra bien enfin se persuader qu’il est un des grands acteurs de sa génération, dans une liberté totale (pardon pour cette répétition du mot de liberté, mais enfin il prend ici décidément tout son sens, j’y insiste).

Théâtre à lire « dans un fauteuil », puisqu’il n’est apparemment plus question d’aucune contrainte scénique, Musset se permet de nous livrer des personnages qui n’en sont plus (hormis le couple Perdican-Camille dans On ne badine pas avec l’amour), simples figures ou marionnettes qui les rapprochent de ces figures que l’on trouve à foison dans les pièces contemporaines. En vieux roi de jeu de cartes, Pierre Ascaride est ainsi étonnant : il projette son texte, dans un même souffle d’une tonalité qui se voudrait presque neutre, vers le public.

Tout y est, et la joyeuse équipe (ils sont neuf, dans un vrai travail de troupe, à gérer l’ensemble dans des doubles rôles : Stéphan Castang, Étienne Grebot, Moragne Hainaux, Cécile Gérard, Marion Lubat, Guillaume Hincky et Florent Gauthier en plus d’Emmanuel Vérité et de Pierre Ascaride) mène l’affaire et décline les gammes de Musset qui n’hésita pas à aller revisiter différents registres avec une alacrité qui n’exclut en rien l’intelligence dramaturgique, bien au contraire. Il semble que tout soit enfin permis, et même les clins d’oeil et autres références (musicales notamment) au cinéma. Il y a là dans ce spectacle comme le rappel de ce qui est à la base de l’activité théâtrale : le plaisir, voire la jouissance. Enfin !

Jean-Pierre Han

Enfants du siècle (Fantasio et On ne badine pas avec l’amour), d’Alfred de Musset. Mise en scène de Benoît Lambert. Théâtre 71 de Malakoff, puis tournée à Châteauroux, Valence, Saint-Brieuc, Quimper, Saint-Valéry-en-Caux… Théâtre 71, tél. 01 55 48 91 00.

Décembre 2010 – N°77


Paroles ouvrières


Paroles ouvrières

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La classe ouvrière n’existe plus, paraît-il. La lutte des classes, faute de combattants, non plus. Nous voici donc tous engagés, dans le même élan, sur la glorieuse voie du paradis libéral. Sans doute est-ce un peu trop beau pour être vrai. Des livres, des spectacles, des films ont d’ailleurs le mauvais goût de nous rappeler régulièrement qu’il n’en est rien. Parmi ces œuvres le roman de Gérard Mordillat paru en 2004, Les Vivants et les Morts, occupe par sa haute qualité une place de choix. Il y est question de la fermeture – du « bradage » – d’une usine de fibre plastique dans une petite ville de notre beau pays. Rien que de très banal, que de très courant aussi hélas, me direz-vous. Sauf que le roman de Mordillat, une admirable polyphonie, brasse avec bonheur les vies des travailleurs de l’usine, en de très courtes séquences syncopées, mêle le quotidien de ces hommes et de ces femmes au politique, démonte avec clarté les mécanismes menant à l’inéluctable fermeture de l’usine, met au jour les petites magouilles des uns et des autres, mêle l’intime à l’universel. C’est un livre de chair et de sang écrit au présent de l’indicatif, qui nous embarque corps et âme dans son histoire sans que nous puissions nous en extraire, sans que nous en ayons d’ailleurs la moindre envie, car il est bien question de la vie, de la nôtre peut-être aussi, avec ses bonheurs et ses peines, ses petitesses et ses grandeurs dans leurs subtils entremêlements.

« Ce n’est pas parce que les usines ferment les unes après les autres, parce qu’on n’appelle plus ”ouvriers” ceux qui travaillent ni ”patrons” ceux qui les exploitent, que la lutte des classes a disparu » est-il clairement dit à quelques pages de la fin du roman dont les tout derniers mots sont : « ils endurent »…

L’un des mérites de Gérard Mordillat dans ce roman est d’avoir su trouver une langue (et une forme), superbe, simple, nerveuse, imagée, celle-là même qui, dit-il, le rattache à la classe ouvrière. C’est dans cette langue que le jeune mais déjà apprécié metteur en scène Julien Bouffier et son équipe Adesso e sempre actuellement en début de résidence au CDN des Treize Vents à Montpellier mordent à pleines dents. Associés avec le CDN (Jean-Claude Fall, le directeur, fait partie, avec Fanny Rudelle et Christel Touret, de la distribution) Bouffier et ses camarades se sont lancés à corps perdus dans l’aventure de l’adaptation du roman de Mordillat à la scène. Une gageure relevée avec un aplomb – l’inconscience de la jeunesse ? –, une fougue extraordinaires. Comment, en effet, rendre compte sur un plateau de théâtre des 800 pages du roman sans les trahir ? Comment éviter le piège de la redondance, de la simple et plate illustration ? Certes le livre de Mordillat contient nombre de dialogues eux aussi percutants, sauf que l’on sait pertinemment que cela ne fait pas forcément de bonnes répliques de théâtre…, mais surtout comment trouver l’équivalent scénique d’une parole et d’une forme romanesques ? Réponses ou plutôt propositions de réponses sur le plateau. En effet, à l’instar de Jacques Delcuvellerie qui, pour parler du génocide au Rwanda (Rwanda 94) – comment en parler ? – avait, en cinq séquences, avancé cinq propositions théâtrales (du simple témoignage d’une rescapée du génocide à un oratorio, en passant par une simple conférence), Julien Bouffier nous soumet plusieurs formes spectaculaires pour nous ouvrir au roman de Gérard Mordillat. De l’utilisation très particulière et fort pertinente (c’est au théâtre assez rare pour être noté) de l’image vidéo à la proposition musicale – le groupe Absinthe (Provisoire) est présent sur scène – en passant par des épisodes chorégraphiés ou tout simplement joués de manière « traditionnelle », Julien Bouffier et ses camarades récitent toutes les gammes théâtrales en les mixant habilement. Ils parviennent dès lors durant les quatre premières heures du spectacle (quatre autres sont prévues dès la fin mars à Cavaillon ; les huit heures seront ensuite proposées au Théâtre des Treize Vents la saison prochaine) à saisir dans les mailles de leurs filets la substantifique moëlle du roman de Mordillat. Un roman et un spectacle « romanesques » à souhait (pourquoi s’en priverait-on ?) et qui vous tiennent à la gorge. On remarquera à ce propos le fort retour du romanesque au théâtre, de l’intime étroitement lié aux grandes et troubles affaires du monde : il ne faut pas chercher ailleurs l’immense succès d’un Wajdi Mouawad, notamment auprès des jeunes générations. Bouffier est engagé sur cette voie. Il y ajoute toutes les technologies modernes (aussi bien pour ce qui concerne le son que l’image ; Julien Bouffier est marqué par le cinéma – Gérard Mordillat, lui, est également réalisateur et son livre nous le rappelle à maints égards) et s’engage de manière plus ostentatoire sur le politique ; n’a-t-il pas, juste avant Les Vivants et les Morts, dernier volet d’un triptyque sur le monde du travail, remis à l’honneur Les Yeux rouges de Dominique Féret qui évoque l’affaire Lip ?

C’est une même énergie qui anime, Olivier Luppens et Vanessa Liautey en tête, l’ensemble de la troupe, qui porte, c’est véritablement le terme, cette parole de lutte pour la dignité plus que jamais nécessaire par les sales temps qui courent. Ce n’est en effet pas un simple hasard si nombre de jeunes compagnies théâtrales, tout comme nombre d’auteurs, commencent à aller y voir du côté du monde du travail, des entreprises, se penchent à la fois sur le passé des luttes ouvrières (de la lutte des classes en un mot), pour en venir au présent, l’analyser, le décrire et… le dénoncer. Port du casque obligatoire – le titre parle de lui-même – de Klara Vidic dans une mise en scène de Fred Cacheux vient de se donner au théâtre de l’Aquarium à Paris, Un conte mineur, tout premier spectacle (mêlant acteurs et marionnettes) de la compagnie Chat !foin, relate la grève des mineurs dans le Yorkshire en 1984, sous Thatcher, et doit être créé en février prochain. Encore ne sont-ce là que deux exemples presque pris au hasard d’une production qui commence à être abondante sur le sujet. Ce n’est pas un hasard non plus si on commence à voir des universitaires travailler la question – citons en particulier Olivier Neveux, auteur de Théâtres en lutte et, avec Christian Biet, d’une Histoire du spectacle militant (1) qui malheureusement s’arrêtent à l’histoire théâtrale des années quatre-vingt.

La nouveauté c’est que tous ces spectacles tentent délibérément de se démarquer d’un réalisme trop prégnant qui fut de mise dans les années quatre-vingt dix. À cet égard, la Misère du monde du sociologue Pierre Bourdieu paru en 1993 aura fait d’immenses dégâts au… théâtre, malgré les claires mises en garde de l’auteur. Les paroles des hommes et des femmes interviewés n’ayant rien de théâtral. Mais rien n’y fit. La caution de la véracité tenant lieu de garant esthétique comme dans beaucoup d’autres tentatives encore moins intéressantes (jeunes des banlieues que l’on fit monter sur scène pour faire vrai, auteurs adoptant un faux langage populaire, montages à partir d’entretiens, etc.). Il ne suffit plus désormais d’exposer la vie d’hommes et femmes en difficulté telle quelle, encore faut-il trouver la forme adéquate pour le faire. Ce qui fut d’ailleurs le credo d’un certain théâtre dans les années soixante-dix, et notamment celui du théâtre dit du quotidien.

C’est à cette mouvance dont il est l’un des représentants les plus marquants au même titre qu’un Michel Deutsch ou un Jean-Paul Wenzel (Loin d’Hagondange mis en scène par Patrice Chéreau en 1977 a marqué notre histoire du théâtre), qu’appartient l’allemand Franz-Xaver Kroetz dont Benoît Lambert présente aujourd’hui Meilleurs souvenirs de Grado. On rappellera au passage que ce choix n’est pas tout à fait fortuit, et que depuis nombre d’années déjà Benoît Lambert tourne autour de la question du Bonheur d’être rouge, proposant dans des petits spectacles joyeusement déjantés ses souvenirs d’enfant auprès de militants politiques. Ça ira quand même, un collage de textes, ou Pour ou contre un monde meilleur disent clairement vers où se portent ses pôles de réflexion.

Le théâtre de Kroetz ne délivre aucun message, ne prétend à aucune démonstration ou à aucun engagement directement politique. Il n’est ainsi question dans ces Meilleurs souvenirs de Grado que de l’histoire d’un couple d’ouvriers ou de petits employés qui viennent passer quelques jours dans la petite station balnéaire italienne de Grado. Neuf séquences – ici aussi on joue de la fragmentation – pour dire le quotidien ni violent, ni revendicatif, de ce couple parmi tant d’autres. Et pourtant, derrière la banalité des situations, des paroles échangées entre Anna et Karl, se révèlent au sens photographique du terme, une autre réalité. Celle dans laquelle nous vivons tous, où l’envers et le complément de l’aliénation par le travail est l’aliénation par le loisir. C’est cela que révèlent dans un décor de cartes postales, avec le talent qu’on leur connaît, mais porté ici à son point d’orgue, ces deux grands acteurs que sont Martine Schambacher et Marc Berman, Ce qui, en début de spectacle pourrait faire penser à un charge caricaturale à la Reiser se transforme petit à petit en moments de tendresse véritable. Le retournement est admirable et s’ouvre sur ce dialogue final :

« Anna : Mais il y a aussi des gens qui prennent des vacances à la mer, trois, quatre fois l’année.
[…]
Karl : Mais ceux-là, ils ont aussi trois et quatre fois plus d’argent que nous. […]
Anna : Et ils ne travaillent pas plus que toi, ou bien ?
Karl : Sûrement pas. Mais c’est comme ça.
Anna : Et pourquoi ? »

Rideau.

Jean-Pierre Han

(janvier 2008)