Maïakovski, la révolution en jeu


Maïakovski, la révolution en jeu

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Vient de paraître aux Éditions Albin Michel la traduction (par Rémi Cassaigne) de la biographie de Maïakovski, la Vie en jeu, du Suédois Bengt Jangfeldt. Cet ouvrage de 588 pages (index compris), format best-seller, est assurément un gros livre. Mais cela en fait-il un grand livre ? Écrire une biographie de Maïakovski paraît en soi légitime. Il y a sans doute des auteurs dont la vie, sans histoire ou presque, n’est pas de grand intérêt pour le lecteur. Ce n’est pas le cas du poète soviétique. Maïakovski eut une vie brève mais intense. Il s’est mêlé avec passion aux événements de son temps, notamment à la Révolution, et les a marqués en retour de son empreinte. Toute son oeuvre est la chronique épique et lyrique de cette vie, transfigurée par une imagination allégorique hors du commun, mais nourrie du matériau de l’existence quotidienne, dans l’esprit du reportage factuel qui était celui du groupe du LEF, le Front gauche de l’art, qu’il anima. Connaître la vie réelle de Maïakovski est donc du plus grand intérêt. À condition de ne pas oublier l’avertissement que celui-ci place en tête de son autobiographie : « Je suis poète. C’est ce qui fait mon intérêt. C’est de quoi j’écris. Si j’aime, ou si je suis joueur, et aussi des beautés du Caucase – seulement lorsque cela fait un dépôt de mots. » Le livre de Bengt Jangfeldt s’appuie sur une documentation importante, sur les témoignages de contemporains et la fréquentation de proches de Maïakovski, notamment Lili Brik et Roman Jacobson. Il présente aussi des documents et des photos dont certains sont peu connus. Sa lecture intéressera les passionnés de Maïakovski. Mais il y a quelque risque qu’elle les irrite passablement.

Les amours

L’auteur insiste beaucoup sur la vie intime de Vladimir Maïakovski, ses amours avec Lili, et le singulier ménage à trois qu’ils formaient avec Ossip, son mari. Cette histoire d’amour particulière est un peu remise dans le contexte de l’époque, mais très peu. (On évoque au passage les thèses d’Alexandra Kollontaï sur le « verre d’eau » ou la liberté sexuelle, sans rien dire des expériences communautaires de certains jeunes Komsomols dont parle par ailleurs Wilhelm Reich dans son livre sur la révolution sexuelle, ni non plus de la polémique avec Lénine…) L’accent est mis sur la relation tourmentée entre un Maïakovski amoureux et jaloux et une Lili toujours prête à de nouvelles rencontres… Et sur ce qui faisait tenir la « famille » : l’amour jamais démenti de Vladimir pour Lili, l’admiration poétique de Lili pour Vladimir et l’amitié profonde et l’estime réciproque qui liaient les deux hommes. Ce qui n’interdisait pas aux uns et aux autres de vivre d’autres histoires chacun de son côté. Sur ce chapitre (qui n’est évidemment pas tout à fait insignifiant s’agissant d’un poète lyrique), même sachant déjà l’essentiel, je mentirais si j’affirmais n’avoir pas appris quelque chose. (En vérité, beaucoup plus, d’ailleurs, sur Lili Brik que sur Maïakovski…) Au passage, on « apprend » que le poète (qui n’était certainement pas impuissant, ce qui nous rassure…) souffrait peut-être d’éjaculation précoce. Mais aucune preuve décisive n’est apportée pour étayer cette information importante. Une phrase, prêtée à Elsa, selon laquelle Maïakovski n’était pas assez « indécent », dont je me demande s’il ne s’agit pas d’une mauvaise traduction d’un passage de ses Souvenirs dans lesquels elle écrit en effet qu’il manquait à Maïakovski, pour avoir un succès de « ténor », un certain côté scabreux… Et une confidence de Lili disant qu’il avait des sentiments trop forts pour elle… (Lisant ces pages, je pensais à la formule de Brecht qui invitait à voir « le petit dans le grand » mais aussi le « grand dans le petit »… précepte qu’il semble difficile de suivre aujourd’hui… Brecht qui a fait lui aussi l’objet, il y a quelques années, d’une réduction biographique de cette espèce.) Autre motif d’irritation : la Révolution et l’attitude du poète à son égard.

Maïakovski, par Rodchenko

La révolution

Malgré l’admiration véritable que M. Jangfeldt semble éprouver pour Maïakovski (auquel il a consacré de nombreux travaux), il est manifeste qu’il n’en partage pas les convictions révolutionnaires… À de nombreuses reprises, l’idéologie personnelle de l’auteur fait surface et ses bulles, assez méphitiques à mon goût,éclatent au milieu de la page. Visiblement, M. Jangfeld n’aime pas les bolcheviks. Ainsi, à propos du retour d’exil de Lénine, en avril 1917, et du discours qu’il prononça à la gare de Finlande, parle-t-il de « cette nuit fatidique pour la Russie » (page 106). Page 264, il évoque « la violence qui avait fait irruption dans la politique et le langage depuis la prise du pouvoir par les bolcheviks »… (sans un mot bien sûr du blocus imposé par les puissances européennes ou de la violence des armées blanches). Vers la fin (page 494), évoquant les grandes purges de 1936 (six ans après le suicide de Maïakovski), il annonce la « grande terreur » qui devait balayer six millions de personnes… reprenant sans autre forme de procès des chiffres du Livre noir du communisme (alors que la commission d’enquête soviétique concluait à six cent mille personnes tuées par la répression, sous Staline ; ce qui est déjà beaucoup)… On m’objectera que cela n’a rien de bien original et que l’important est que, traitant de Maïakovski, l’auteur se montre informé et rigoureux… Mais là aussi, on peut être perplexe… Ainsi, le chapitre 7 commence par cette phrase : « Après être longtemps resté sur la réserve vis-à-vis de la révolution bolchevique, Maïakovski choisit son camp à l’automne 1918. » Ce qui fait suite à l’hypothèse exprimée dans le livre selon laquelle, en 1917, Maïakovski aurait été plutôt proche des mencheviks… Sans qu’aucune preuve ne soit fournie. Que cela soit contraire au témoignage de Maïakovski lui-même n’a pas l’air de déranger. En effet, dans son autobiographie, Moi-même (un document passionnant traduit en français par Elsa Triolet et d’ailleurs quasiment jamais cité dans ce livre), à propos d’octobre 1917, Maïakovski écrit : « Faut-il y adhérer ou pas ? Cette question ne se posait pas pour moi (ni pour les autres futuristes moscovites). C’était ma révolution. J’allais au Smolny. J’ai travaillé à tout ce qui se présentait. » On sait (et Bengt Jangfeldt le note) qu’en 1908, à l’âge de quinze ans, Maïakovski adhère au Parti social-démocrate (bolchevik). Qu’il est élu au Comité de Moscou, qu’il est arrêté à plusieurs reprises et fait onze mois de prison à Boutirki pour ses agissements révolutionnaires. Puis il abandonne l’activisme politique pour devenir poète et inventer un « art socialiste », comme il l’explique à un de ses camarades de l’époque. On sait aussi qu’après la révolution, Maïakovski ne réadhère pas. Mais là encore, il s’en explique assez clairement. « Pourquoi ne suis-je pas au parti ? Les communistes travaillaient sur divers fronts. Dans l’art et l’éducation, c’étaient des conciliateurs. On m’aurait envoyé pêcher du poisson à Astrakan. » Et dans ses poèmes la IV, et la V Internationale, il appelle de ses voeux une nouvelle révolution, dans la future « satiété communiste », la révolution de l’esprit.

La poésie

En dépit de ces réserves, le livre fourmille de témoignages intéressants et de pages parfois tout à fait nuancées qui sonnent juste, comme par exemple celles consacrées au suicide du poète… Mais, au fil de la lecture, le doute s’installe. L’auteur de cette grosse biographie n’est-il pas passé à côté du poète Maïakovski ? En quoi Maïakovski est-il un formidable poète, qui a révolutionné non seulement la poésie russe, mais aussi la poésie mondiale… (Il n’y a qu’à songer à l’influence qui fut la sienne sur les poètes de la Beat Generation américaine) ? Cela, on ne le voit guère… La thèse qui court à travers le livre, c’est que le révolutionnaire a probablement tué le poète. À propos de son poème Marina , écrit au retour de son voyage aux États-Unis, et dans lequel Maïakovski souhaite que la production des vers soit considérée à l’égal de la production d’acier, l’auteur déplore : « Maïakovski n’était encore jamais allé si loin dans la négation autodestructrice de la poésie. » Ailleurs, il caricature la notion de « commande sociale » pour en faire une « commande des organismes d’État ». Alors que dans sa conférence « Comment faire les vers » (texte jamais cité non plus), Maïakovski écrit : « Quelles sont donc les données indispensables au début d’un travail poétique ? Premièrement : l’existence dans la société d’un problème dont la solution n’est imaginable que par une oeuvre poétique. La commande sociale. (Il serait intéressant de faire un travail spécial sur ce fait que la commande pratique ne correspond pas à la commande sociale.) » Page 400, le biographe revient à la charge : « Même s’il refuse de le reconnaître ouvertement, Maïakovski est tourmenté par l’idée que la production constante de vers de circonstance puisse l’empêcher d’écrire de la vraie poésie. » Et il conclut (page 547), en sollicitant le soutien de Marina Tsvetaïeva, que « le suicide était la conséquence tragique, mais logique, du combat dévastateur qui opposait en lui le poète lyrique et le tribun ». En fait, on en revient à l’idée reçue que politique et poésie n’ont rien à voir, qu’épopée et lyrisme sont étrangers l’un à l’autre, que la poésie de circonstance est le contraire de la vraie poésie, et qu’en définitive, Maïakovski se serait contraint « à mettre le pied sur sa propre gorge », pour obtenir la reconnaissance des autorités. Or, là encore, Maïakovski, qui a souvent eu affaire à ce genre de critique, répond par avance à son biographe. Par exemple dans son dernier discours, le 25 mars 1930 : « Les esthètes m’engueulent : “Vous écriviez de si beaux vers, le Nuage en pantalon, et, brusquement, vous vous mettez à faire de pareilles choses !” J’ai toujours écrit qu’il y a une poésie d’ordre ingénieur, équipée techniquement, mais il y a une poésie de masse qui apparaît avec un autre équipement, avec l’équipement de la classe ouvrière. Je n’ai jamais travaillé n’importe comment, pourvu que cela rapporte, mais je n’ai jamais refusé d’écrire un poème sur un thème d’actualité, que cela fût sur le koulak, sur l’école ou sur les petites peaux du Gostorg (commerce d’État). » Bien sûr, ce travail poétique sur tous les fronts ne devait pas aller sans moments de déprime, sans contradictions ni sans combats intérieurs. Pour des raisons compréhensibles (et que peut éprouver tout poète engagé), après une période d’affiches Rosta, de réclames pour les magasins d’État ou de vers satiriques contre la bureaucratie, Maïakovski éprouvait le besoin de revenir à des poèmes plus lyriques, ou à de grands poèmes… Mais il n’est pas moins « hautement qualifié » quand il se livre à ces exercices de « poésie appliquée » (dans l’esprit du LEF ou du Vhutemas, proche de celui du Bauhaus) que quand il écrit Pro Eto , chef-d’oeuvre de poésie lyrique… et épique. Quel que soit le thème, l’infatigable énergie de la fabrique poétique maïakovskienne est toujours alimentée par la turbine du coeur, un coeur qu’il voulait agrandir aux dimensions de l’univers, pour arracher la Russie et le monde entier au bourbier de la misère matérielle et morale, du « Byt », la vie quotidienne, égoïste et petite-bourgeoise, dans un élan romantique d’utopisme révolutionnaire et prométhéen, pour que, comme il le dit en conclusion de De ceci :

« … la famille
désormais
devienne
le père –
au moins l’univers
la mère –
au moins la Terre. »

Pas de cancans. En conclusion, il faudrait citer en entier son dernier grand poème, À pleine voix, qui se termine par ces vers :

« Demain,
devant la CCC (*)
des jours radieux
je brandirai
comme une carte du parti
les cent volumes
de mes livres bolcheviques. »

Ou sa lettre d’adieu :

« À tous !…. je meurs, n’en accusez personne. Et pas de
cancans, Le défunt avait ça en horreur. » (**)

Francis Combes

(*) Commission centrale de contrôle.

(**) Pour en savoir plus sur Maïakovski, consulter les travaux essentiels de Claude Frioux.

Décembre 2010 – N°77


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Go West ! (un voyage en Californie)


Go West ! (un voyage en Californie), par Marie-Noël Rio

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Inédit

L’État de Californie est la huitième économie du monde. Cela n’a rien d’étonnant puisqu’il abrite Hollywood, la grande machine à fabriquer des rêves, et la Silicon Valley, le centre mondial de la haute technologie, ce qui en fait une capitale du déluge d’images et d’informations qui submerge la planète. C’est aussi, selon les critères de la finance mondiale, un État en faillite où le gouverneur républicain, Schwarzenegger, baisse les maigres salaires des fonctionnaires qu’il n’a pas pu mettre à la porte : ce héraut de l’entreprise privée fait semblant de maintenir un service public, juste assez pour prévenir une révolte des pauvres et gagner du temps avant la privatisation totale. La riche Californie est la Grèce des États-Unis. Elle est schizophrène, comme le capitalisme.

Le drapeau est partout : sur les édifices publics, la façade des maisons, les voitures. Comme si le citoyen américain, le plus individualiste du monde, était en proie à l’obsession d’affirmer son appartenance à une nation, à une communauté, à des valeurs, fussent-elles réduites à un signe.

Je lis dans une vitrine de San Francisco « Don’t be a victim. Guns on sale. All adult videos must go » : les armes de ceux qui se font justice eux-mêmes et la pornographie en solde. Mais attention ! Ça n’empêche pas la morale ! Quand Harvey Milk, militant pour les droits civiques des homosexuels et gay lui-même, fut élu conseiller municipal en 1977, ça n’a pas traîné : il a été abattu onze mois après. Il y a toujours des shérifs, c’est écrit sur le dos de leurs blousons : j’en ai vu un, avec ses adjoints, calmer deux types en sang après une bagarre de rue. Scène de western. La Californie, volée au Mexique, est devenue un État américain en 1850, trois ans après le début de la ruée vers l’or qui vit arriver dix mille misérables rêvant de fortune et la trouvant parfois. Il y a cent soixante ans, donc. Ce n’est pas grand-chose. Ainsi voisinent la barbarie des commencements et la vie moderne.

Nous, les Européens, nous avons affaire à de tout petits espaces et à une très longue histoire ; les Californiens à des espaces gigan­tesques et à une histoire très courte. Comment pourrions-nous voir le monde de la même manière ?

Les rites sociaux sont cadrés à mort : surprises-parties pour les adolescents, soirées mondaines ou galas de bienfaisance pour les plus riches, barbecues pour la classe moyenne, base-ball pour tous. Clameur terrifiante du gigantesque stade AT & T de San Francisco bourré à craquer un soir de match. Des hamburgers et des jeux, et qu’ils se tiennent tranquilles. Les pauvres sont obèses. Les riches obsédés de leur santé, de leur corps : ils courent, les écouteurs vissés aux oreilles, comptent les calories qu’ils dépensent et les calories qu’ils absorbent, mangent bio et trouvent normal de rouler une heure dans leurs SUV pour aller acheter des yaourts sans matières grasses. La pollution ? Une fatalité. Mais jeter un papier gras ou un sac en plastique dans l’espace public coûte 1 000 dollars d’amende.

Pour le plus grand nombre, la morale remplace la politique : il y a le bien et le mal, les bons et les méchants. Voici quelques années, il s’est trouvé assez de gens, et assez longtemps, pour boycotter les fraises cultivées dans les immenses champs entre Los Angeles et Ventura pour que les milliers de Mexicains qui travaillent comme des esclaves à leur cueillette aient des salaires décents et des contrats de travail. Victoire (provisoire) de la morale. Mais d’analyse (des classes sociales, du monde coupé en deux, de l’exploitation, par exemple), d’hypothèse politique différente, point. Tout le monde a ses chances, tout le monde peut réussir. Et réussir, c’est devenir riche. Tel est le rêve américain, qui a la vie dure en dépit de la réalité (80 % des richesses sont aux mains de 20 % de la population), et les clochards à Los Angeles sont plus misérables, plus invisibles, plus abandonnés que partout ailleurs dans le monde : ils n’ont pas réussi, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes.

Chacun pour soi. Chacun chez soi, comme dans une place forte. Hollywood sillonné d’autocars pleins de touristes qui regardent les grilles derrière lesquelles se barricadent les stars. Villas énormes, laides et riches de la Silicon Valley, défendues par des alarmes, de hauts murs, avec piscine obligatoire et quatre ou cinq voitures par famille. Les SUV sont partout, sur les autoroutes et dans les villes. Au volant de ces forteresses sur roues, des femmes. Chacun pour soi, chacun contre tous. La méfiance et la peur : plonger dans une piscine d’hôtel se fait à ses risques et périls, minutieusement décrits par la direction sur un mur entier, ce qui la prémunit contre tout risque de poursuites en cas d’accident, de la fausse couche à la crise cardiaque. Le peuple le plus individualiste du monde est aussi le plus procédurier. Il y a des avocats dont le métier est de chercher des procès à faire et qui se paient au pourcentage sur ceux qu’ils gagnent à cette loterie.

Je n’étais jamais allée en Californie. Pour moi, l’Amérique, c’était New York, où je me sens chez moi. Et en effet, vue d’ici, la Grosse Pomme ressemble à l’Europe. Bien sûr, à San Francisco il y a Diego Rivera à l’Art Institute et les fresques de la Coit Tower, fresques magnifiques sur le travail ouvrier du temps du New Deal, commande d’État aux artistes victimes de la Dépression : l’Amérique de gauche, des syndicats et du Parti communiste. C’était en 1933. Bien sûr, il y a le City Lights Books de Lawrence Ferlinghetti et des poètes de la Beat Generation sur Colombus Avenue, les petits cafés de hippies comme le Trieste. Vieux hippies, vieux cafés qui sont devenus des endroits touristiques, comme le Castro, le vieux quartier gay. Bien sûr, il y a des petits jeunes qui y croient encore. Mais les types à casquette de base-ball dans leurs grosses bagnoles ont gagné, pour l’instant. Et au bout de la route One qui longe la côte magnifique entre San Francisco et Los An­geles, passés le Big Sur de Henry Miller et les criques pleines de lions de mer qui se dépouillent de leur vieille peau, Los Angeles n’est pas une ville mais un gigantesque campement du Far West en bordure d’autoroutes comme des hydres. Où je ne pourrais pas vivre – d’abord parce que je ne conduis pas. Et parce que je ne pourrais pas supporter de passer le plus clair de mon temps dans une bagnole, à rouler dans cette immensité sans maîtrise.

Les lieux de haute culture abondent, confiés aux plus presti­gieux architectes : Renzo Piano pour le Lacma ou la California Academy of Sciences, Richard Meier pour le Getty, Herzog et de Meuron pour le Young… Les collections sont impression­nantes : pour ne parler que de peinture, la crème de la crème de l’Europe, les artistes américains légendaires de l’expressionnisme abstrait, des artistes californiens quasi inconnus et admirables. Mais la beauté voisine souvent avec le kitsch local ou les célébrités américaines devenues globales, ces inventeurs d’un art fait pour les mass medias – comme Andy Warhol ou Jeff Koons –, reflet des collections privées qui remplissent les salles. Collectionneurs pressés, collections bâties trop vite sur le modèle du star system.

La haute culture est un gage de distinction, et signifie l’appar­tenance à la classe supérieure. Le modèle vient de loin. Dans les années 1880, Leland Stanford, l’un des « Big Four », les barons du chemin de fer, a transformé sa ferme en l’une des universités les plus huppées (et les plus chères) des États-Unis, s’est fait tirer le portrait par les peintres européens les plus chics et a fondé le très élégant Cantor Arts Center. Aujourd’hui, les « patrons » richissimes de l’Opéra de Los Angeles s’offrent carrément la production d’un Ring de Wagner, avec une prestigieuse distribution. Bayreuth à L.A. Il n’y manque même pas les comptoirs à saucisses et à bière. L’hiver prochain, les « patrons » de l’Opéra de San Francisco produiront une autre Tétralogie. L’argent achète tout, l’art, la culture, un passé que l’on n’a pas, la bonne conscience : les bienfaiteurs des musées sont aussi les bienfaiteurs des pauvres. Ainsi demeure immobile l’ordre du monde où ils sont les maîtres.

Gary Lang, né en Californie, peintre abstrait magnifique, me dit au sortir du château de William Randolph Hearst – magnat de la presse qui servit de modèle à Orson Welles pour Citizen Kane –, le Hearst Castle, où s’empilent les pires horreurs du kitsch et les plus belles antiquités de l’Europe, où la table de la salle à manger d’apparat, tapissée de boiseries italiennes de la Renaissance, est dressée comme alors avec ses serviettes en papier, sa moutarde en pots de plastique et ses bouteilles de ketchup : « Nous n’avons peut-être pas de goût, mais nous avons des rêves. »

Il m’a montré sa Californie, les hautes falaises hérissées des hampes blanches des yuccas, les vagues du Pacifique sur lesquelles il surfait tous les jours de sa jeunesse, les bruyants cafés mexicains, les immenses vergers d’Ojai où les ours bruns se gavent d’avocats, les plantations d’orangers, les collines où vivent encore les pumas, les sillons tracés par les serpents à sonnette dans la poussière des sentiers, les aigles et les faucons planant au-dessus des autoroutes, les lièvres, les biches, les sangliers dans la lumière des phares… Il m’a fait écouter les appels des coyotes qui sautent les clôtures des jardins, la nuit, en bordure des villes. Il m’a montré le désert de Mojave, une immensité de roches peuplée de plantes et de bêtes que je n’ai vues que là, arbres de Josué, lièvres à oreilles géantes, rats-kangourous, roadrunners, oiseaux étranges tueurs de serpents, incapables de voler. Et la lumière, le silence palpable, les horizons, le ciel plus grand qu’ailleurs, les étoiles. Et la grande faille de San An­dreas, où s’écartent deux plaques tectoniques et où peut-être, un jour, la Californie s’engloutira. La Californie, perpétuellement ravagée par les tremblements de terre, la Californie puissante et précaire, livrée à une sorte de fatalité.

Souvent j’ai pensé, devant les paysages splendides, les espaces sans fin, aux pionniers qui arrivaient jusqu’ici parce qu’ils n’avaient rien à perdre, parce que là où ils étaient nés ils n’étaient rien, misérables, illettrés, condamnés. Ils sont morts comme des mouches, ou ils ont trouvé de l’or, des filons d’argent, comme le père de Hearst, du pétrole, ils sont devenus immensément riches. Ils n’ont rien appris d’autre que cette réussite sauvage. Où se sont égarés leurs rêves.

Et je me suis souvenue des romans américains où le héros, lorsqu’il se sent mourir, dit : « I am going West ».

Marie-Noël Rio


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