Moholy-Nagy, un génie du Bauhaus

Galerie

Le musée des Arts décoratifs a consacré voici quelques mois une importante exposition au Bauhaus, cette école créée en 1919 à Weimar sous la direction de Walter Gropius. Une section de cette rétrospective est consacrée à la photographie, avec notamment des œuvres de László Moholy-Nagy, dont la réflexion théorique et l’ activité artistique ont marqué un tournant important dans l’enseignement au Bauhaus… Par Franck Delorieux. Lire la suite

Kandinsky, le peintre errant


Kandinsky, le peintre errant

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L’exposition de Vassili Kandinsky au Centre Pompidou est exemplaire autant pour le choix des oeuvres que pour leur disposition dans l’espace. Elle nous fournit un excellent compendium de son aventure artistique. Le catalogue contient plusieurs essais de qualité, comme ceux de Riccardo Marchi (Kandinsky et Der Sturm), d’Angelika Weissbuch (Kandinsky et Dresde dans les années 1920) et de Matthias Haldemann (Théâtre de l’image, l’abstraction de l’abstraction de Kandinsky). Le paradoxe de la vie de Kandinsky est sans aucun doute son errance.


revue culturelle et littéraire Les Lettres Françaises

Tache Rouge II - Kandinsky

Elle commence à Munich en 1896, quand il quitte sa Russie natale. À cette époque, la capitale bavaroise est un des plus importants centres culturels en Europe. La Sécession, explique Mezger, y a joué un rôle majeur dans l’effervescence créative qui s’y déroule. En 1909, il participe à la Neue Kunstelersvereingung Münchenet, deux ans plus tard, il est l’un des fondateurs du Blaue Reiter. Ce Cavalier bleu qui est l’un des groupes les plus passionnants en Europe. Il postule son oeuvre entre une figuration où lignes et couleurs se dissocient et les prémices de l’abstraction. Ses Improvisations se développent pendant les années suivantes en accentuant toujours plus la relation entre la dynamique de l’abstraction en relation avec la musique. Deux voyages ont contribué à l’évolution de sa pensée de la déconstruction progressive du sujet : le voyage en Tunisie à la fin de 1904 et au début de 1905 en compagnie de Gabriele Münter. Comme Klee, Macke, Marc, Matisse, l’Afrique du Nord lui permet de procéder à des métamorphoses audacieuses de son style. Son séjour à Paris en 1906 lui fait découvrir l’univers plastique des fauves. Les Improvisations de 1911 prouvent qu’il a franchi un cap décisif que symbolise Lyrique. Les relations avec les membres du Cavalier bleu constituent une émulation essentielle. Et il n’a pas peur de faire face à de féroces polémiques en 1912. À la fin de 1914, il part en Russie. Quand la révolution éclate, il s’engage avec passion dans la réforme de l’éducation artistique en devenant le directeur de l’Izo. Il participe en 1920 à la fondation de la culture artistique, l’Inkhouh, avec Rodtchenko, Stépanova et d’autres artistes d’avant-garde. Il ne cesse de multiplier les expériences plastiques qui le conduisent à peindre la Tache rouge n° 2. Son omniprésence, le cumul de ses charges lui valent l’aversion de ses collègues. Ils se révoltent aussi contre sa conception de l’art, trop subjective. Ils créent une institution parallèle à l’Inkhouh, le « groupe de travail de l’analyse objective ». Il est finalement évincé de l’Inkhouh. Il a néanmoins le temps de faire une grande rétrospective à Moscou et fonde l’Académie russe des sciences artistiques en 1921. L’exposition « 5 X 5 = 25 » remet en cause la peinture de chevalet : Kandinsky est de plus en plus isolé. Profitant de sa position, il propose d’organiser une exposition germano-russe à Berlin. Il part à Berlin avec douze toiles roulées. Il ne retournera plus jamais dans sa patrie. Walter Gropius le prie d’enseigner au Bauhaus de Weimar, qu’il ne quitte qu’en 1933, et va se réfugier en France, son dernier pays d’asile…

Giorgio Podestà

 

« Kandinsky », Centre Pompidou, jusqu’au 10 août. Catalogue : Centre Pompidou, 360 pages, 44,90 euros.

Munich, de Rainer Metzger, Hazan, 400 pages, 35 euros.

Kandinsky, sa vie, de Brigitte Hermann, « Bibliothèque », Hazan, 440 pages, 15 euros. 

Kandinsky, le peintre de l’invisible, d’Olga Medvedkova, « Découvertes, » Gallimard, 50 pages, 8,40 euros.

 

N° 59 – Les Lettres Françaises du 9 mai 2009


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Maïakovski, la révolution en jeu


Maïakovski, la révolution en jeu

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Vient de paraître aux Éditions Albin Michel la traduction (par Rémi Cassaigne) de la biographie de Maïakovski, la Vie en jeu, du Suédois Bengt Jangfeldt. Cet ouvrage de 588 pages (index compris), format best-seller, est assurément un gros livre. Mais cela en fait-il un grand livre ? Écrire une biographie de Maïakovski paraît en soi légitime. Il y a sans doute des auteurs dont la vie, sans histoire ou presque, n’est pas de grand intérêt pour le lecteur. Ce n’est pas le cas du poète soviétique. Maïakovski eut une vie brève mais intense. Il s’est mêlé avec passion aux événements de son temps, notamment à la Révolution, et les a marqués en retour de son empreinte. Toute son oeuvre est la chronique épique et lyrique de cette vie, transfigurée par une imagination allégorique hors du commun, mais nourrie du matériau de l’existence quotidienne, dans l’esprit du reportage factuel qui était celui du groupe du LEF, le Front gauche de l’art, qu’il anima. Connaître la vie réelle de Maïakovski est donc du plus grand intérêt. À condition de ne pas oublier l’avertissement que celui-ci place en tête de son autobiographie : « Je suis poète. C’est ce qui fait mon intérêt. C’est de quoi j’écris. Si j’aime, ou si je suis joueur, et aussi des beautés du Caucase – seulement lorsque cela fait un dépôt de mots. » Le livre de Bengt Jangfeldt s’appuie sur une documentation importante, sur les témoignages de contemporains et la fréquentation de proches de Maïakovski, notamment Lili Brik et Roman Jacobson. Il présente aussi des documents et des photos dont certains sont peu connus. Sa lecture intéressera les passionnés de Maïakovski. Mais il y a quelque risque qu’elle les irrite passablement.

Les amours

L’auteur insiste beaucoup sur la vie intime de Vladimir Maïakovski, ses amours avec Lili, et le singulier ménage à trois qu’ils formaient avec Ossip, son mari. Cette histoire d’amour particulière est un peu remise dans le contexte de l’époque, mais très peu. (On évoque au passage les thèses d’Alexandra Kollontaï sur le « verre d’eau » ou la liberté sexuelle, sans rien dire des expériences communautaires de certains jeunes Komsomols dont parle par ailleurs Wilhelm Reich dans son livre sur la révolution sexuelle, ni non plus de la polémique avec Lénine…) L’accent est mis sur la relation tourmentée entre un Maïakovski amoureux et jaloux et une Lili toujours prête à de nouvelles rencontres… Et sur ce qui faisait tenir la « famille » : l’amour jamais démenti de Vladimir pour Lili, l’admiration poétique de Lili pour Vladimir et l’amitié profonde et l’estime réciproque qui liaient les deux hommes. Ce qui n’interdisait pas aux uns et aux autres de vivre d’autres histoires chacun de son côté. Sur ce chapitre (qui n’est évidemment pas tout à fait insignifiant s’agissant d’un poète lyrique), même sachant déjà l’essentiel, je mentirais si j’affirmais n’avoir pas appris quelque chose. (En vérité, beaucoup plus, d’ailleurs, sur Lili Brik que sur Maïakovski…) Au passage, on « apprend » que le poète (qui n’était certainement pas impuissant, ce qui nous rassure…) souffrait peut-être d’éjaculation précoce. Mais aucune preuve décisive n’est apportée pour étayer cette information importante. Une phrase, prêtée à Elsa, selon laquelle Maïakovski n’était pas assez « indécent », dont je me demande s’il ne s’agit pas d’une mauvaise traduction d’un passage de ses Souvenirs dans lesquels elle écrit en effet qu’il manquait à Maïakovski, pour avoir un succès de « ténor », un certain côté scabreux… Et une confidence de Lili disant qu’il avait des sentiments trop forts pour elle… (Lisant ces pages, je pensais à la formule de Brecht qui invitait à voir « le petit dans le grand » mais aussi le « grand dans le petit »… précepte qu’il semble difficile de suivre aujourd’hui… Brecht qui a fait lui aussi l’objet, il y a quelques années, d’une réduction biographique de cette espèce.) Autre motif d’irritation : la Révolution et l’attitude du poète à son égard.

Maïakovski, par Rodchenko

La révolution

Malgré l’admiration véritable que M. Jangfeldt semble éprouver pour Maïakovski (auquel il a consacré de nombreux travaux), il est manifeste qu’il n’en partage pas les convictions révolutionnaires… À de nombreuses reprises, l’idéologie personnelle de l’auteur fait surface et ses bulles, assez méphitiques à mon goût,éclatent au milieu de la page. Visiblement, M. Jangfeld n’aime pas les bolcheviks. Ainsi, à propos du retour d’exil de Lénine, en avril 1917, et du discours qu’il prononça à la gare de Finlande, parle-t-il de « cette nuit fatidique pour la Russie » (page 106). Page 264, il évoque « la violence qui avait fait irruption dans la politique et le langage depuis la prise du pouvoir par les bolcheviks »… (sans un mot bien sûr du blocus imposé par les puissances européennes ou de la violence des armées blanches). Vers la fin (page 494), évoquant les grandes purges de 1936 (six ans après le suicide de Maïakovski), il annonce la « grande terreur » qui devait balayer six millions de personnes… reprenant sans autre forme de procès des chiffres du Livre noir du communisme (alors que la commission d’enquête soviétique concluait à six cent mille personnes tuées par la répression, sous Staline ; ce qui est déjà beaucoup)… On m’objectera que cela n’a rien de bien original et que l’important est que, traitant de Maïakovski, l’auteur se montre informé et rigoureux… Mais là aussi, on peut être perplexe… Ainsi, le chapitre 7 commence par cette phrase : « Après être longtemps resté sur la réserve vis-à-vis de la révolution bolchevique, Maïakovski choisit son camp à l’automne 1918. » Ce qui fait suite à l’hypothèse exprimée dans le livre selon laquelle, en 1917, Maïakovski aurait été plutôt proche des mencheviks… Sans qu’aucune preuve ne soit fournie. Que cela soit contraire au témoignage de Maïakovski lui-même n’a pas l’air de déranger. En effet, dans son autobiographie, Moi-même (un document passionnant traduit en français par Elsa Triolet et d’ailleurs quasiment jamais cité dans ce livre), à propos d’octobre 1917, Maïakovski écrit : « Faut-il y adhérer ou pas ? Cette question ne se posait pas pour moi (ni pour les autres futuristes moscovites). C’était ma révolution. J’allais au Smolny. J’ai travaillé à tout ce qui se présentait. » On sait (et Bengt Jangfeldt le note) qu’en 1908, à l’âge de quinze ans, Maïakovski adhère au Parti social-démocrate (bolchevik). Qu’il est élu au Comité de Moscou, qu’il est arrêté à plusieurs reprises et fait onze mois de prison à Boutirki pour ses agissements révolutionnaires. Puis il abandonne l’activisme politique pour devenir poète et inventer un « art socialiste », comme il l’explique à un de ses camarades de l’époque. On sait aussi qu’après la révolution, Maïakovski ne réadhère pas. Mais là encore, il s’en explique assez clairement. « Pourquoi ne suis-je pas au parti ? Les communistes travaillaient sur divers fronts. Dans l’art et l’éducation, c’étaient des conciliateurs. On m’aurait envoyé pêcher du poisson à Astrakan. » Et dans ses poèmes la IV, et la V Internationale, il appelle de ses voeux une nouvelle révolution, dans la future « satiété communiste », la révolution de l’esprit.

La poésie

En dépit de ces réserves, le livre fourmille de témoignages intéressants et de pages parfois tout à fait nuancées qui sonnent juste, comme par exemple celles consacrées au suicide du poète… Mais, au fil de la lecture, le doute s’installe. L’auteur de cette grosse biographie n’est-il pas passé à côté du poète Maïakovski ? En quoi Maïakovski est-il un formidable poète, qui a révolutionné non seulement la poésie russe, mais aussi la poésie mondiale… (Il n’y a qu’à songer à l’influence qui fut la sienne sur les poètes de la Beat Generation américaine) ? Cela, on ne le voit guère… La thèse qui court à travers le livre, c’est que le révolutionnaire a probablement tué le poète. À propos de son poème Marina , écrit au retour de son voyage aux États-Unis, et dans lequel Maïakovski souhaite que la production des vers soit considérée à l’égal de la production d’acier, l’auteur déplore : « Maïakovski n’était encore jamais allé si loin dans la négation autodestructrice de la poésie. » Ailleurs, il caricature la notion de « commande sociale » pour en faire une « commande des organismes d’État ». Alors que dans sa conférence « Comment faire les vers » (texte jamais cité non plus), Maïakovski écrit : « Quelles sont donc les données indispensables au début d’un travail poétique ? Premièrement : l’existence dans la société d’un problème dont la solution n’est imaginable que par une oeuvre poétique. La commande sociale. (Il serait intéressant de faire un travail spécial sur ce fait que la commande pratique ne correspond pas à la commande sociale.) » Page 400, le biographe revient à la charge : « Même s’il refuse de le reconnaître ouvertement, Maïakovski est tourmenté par l’idée que la production constante de vers de circonstance puisse l’empêcher d’écrire de la vraie poésie. » Et il conclut (page 547), en sollicitant le soutien de Marina Tsvetaïeva, que « le suicide était la conséquence tragique, mais logique, du combat dévastateur qui opposait en lui le poète lyrique et le tribun ». En fait, on en revient à l’idée reçue que politique et poésie n’ont rien à voir, qu’épopée et lyrisme sont étrangers l’un à l’autre, que la poésie de circonstance est le contraire de la vraie poésie, et qu’en définitive, Maïakovski se serait contraint « à mettre le pied sur sa propre gorge », pour obtenir la reconnaissance des autorités. Or, là encore, Maïakovski, qui a souvent eu affaire à ce genre de critique, répond par avance à son biographe. Par exemple dans son dernier discours, le 25 mars 1930 : « Les esthètes m’engueulent : “Vous écriviez de si beaux vers, le Nuage en pantalon, et, brusquement, vous vous mettez à faire de pareilles choses !” J’ai toujours écrit qu’il y a une poésie d’ordre ingénieur, équipée techniquement, mais il y a une poésie de masse qui apparaît avec un autre équipement, avec l’équipement de la classe ouvrière. Je n’ai jamais travaillé n’importe comment, pourvu que cela rapporte, mais je n’ai jamais refusé d’écrire un poème sur un thème d’actualité, que cela fût sur le koulak, sur l’école ou sur les petites peaux du Gostorg (commerce d’État). » Bien sûr, ce travail poétique sur tous les fronts ne devait pas aller sans moments de déprime, sans contradictions ni sans combats intérieurs. Pour des raisons compréhensibles (et que peut éprouver tout poète engagé), après une période d’affiches Rosta, de réclames pour les magasins d’État ou de vers satiriques contre la bureaucratie, Maïakovski éprouvait le besoin de revenir à des poèmes plus lyriques, ou à de grands poèmes… Mais il n’est pas moins « hautement qualifié » quand il se livre à ces exercices de « poésie appliquée » (dans l’esprit du LEF ou du Vhutemas, proche de celui du Bauhaus) que quand il écrit Pro Eto , chef-d’oeuvre de poésie lyrique… et épique. Quel que soit le thème, l’infatigable énergie de la fabrique poétique maïakovskienne est toujours alimentée par la turbine du coeur, un coeur qu’il voulait agrandir aux dimensions de l’univers, pour arracher la Russie et le monde entier au bourbier de la misère matérielle et morale, du « Byt », la vie quotidienne, égoïste et petite-bourgeoise, dans un élan romantique d’utopisme révolutionnaire et prométhéen, pour que, comme il le dit en conclusion de De ceci :

« … la famille
désormais
devienne
le père –
au moins l’univers
la mère –
au moins la Terre. »

Pas de cancans. En conclusion, il faudrait citer en entier son dernier grand poème, À pleine voix, qui se termine par ces vers :

« Demain,
devant la CCC (*)
des jours radieux
je brandirai
comme une carte du parti
les cent volumes
de mes livres bolcheviques. »

Ou sa lettre d’adieu :

« À tous !…. je meurs, n’en accusez personne. Et pas de
cancans, Le défunt avait ça en horreur. » (**)

Francis Combes

(*) Commission centrale de contrôle.

(**) Pour en savoir plus sur Maïakovski, consulter les travaux essentiels de Claude Frioux.

Décembre 2010 – N°77


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