Dernières lettres de Balzac

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Pour un balzacien, la nécessité d’une nouvelle édition de la correspondance de Balzac ne fait aucun doute. L’édition Garnier frères, conçue par Roger Pierrot, et dont le dernier volume parut en 1966, était épuisée depuis longtemps et nécessitait d’être révisée… Par Isabelle Mimouni Lire la suite

Quand Balzac voulait brûler les planches


Quand Balzac voulait brûler les planches

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revue culturelle et littéraire les lettres françaises Balzac

Honoré de Balzac

L’écrivain du XIXe siècle tirait à la ligne. Ses articles, ses essais, ses feuilletons étaient payés à la ligne. On ne saurait expliquer le caractère pléthorique de la littérature française de cette période par cette seule nécessité. Mais elle y a largement contribué. L’écrivain pouvait vivre de sa plume, mais plus difficilement de sa production romanesque en librairie. C’est sans doute un paradoxe, mais seulement en apparence. À moins de connaître, comme Victor Hugo avec les Misérables et même des recueils de poésie comme les Feuilles d’automne, des succès populaires considérables, tous étaient contraints à produire et à produire encore des mots sans fin pour se Maintenir à flot. En dépit du succès que rencontrent ses premiers romans, Balzac n’échappe pas au sort commun. Théophile Gautier parle d’un chevalet de torture en parlant de son bureau et Balzac écrit : « Je suis dans mon cabinet, comme un navire échoué dans les glaces. » Pour échapper à ce destin, existe alors un miroir aux alouettes : le théâtre. Une pièce qui est applaudie et jouée longtemps apporte et la gloire et l’argent. Alors l’auteur de proposer sa première oeuvre théâtrale en janvier 1823 au Théâtre de la Gaîté où elle est refusée. Elle s’intitule le Nègre et s’inspire de sa propre expérience d’auteur de l’ombre chez Lepoitevin. C’est un échec.

Mais Balzac n’est pas homme à se décourager facilement. Au fil des ans, l’écrivain bataille pour que ses droits soient reconnus, et ses relations épistolaires sont pour moitié des disputes et des comptes. Cette guerre incessante lui fait écrire en 1841 la Loi sur la propriété littéraire – loi, qui au bout du compte n’est toujours pas en usage aujourd’hui, même si des progrès ont été constatés depuis. Il n’en reste pas moins qu’il espère encore et toujours enflammer les spectateurs des salles parisiennes (Henry James poursuivra le même rêve et connaîtra le même échec !). En 1839, ce démon le reprend et il engage un secrétaire pour l’aider à la rédaction d’une pièce, l’École des ménages, écrite en seize jours pour le Théâtre de la Renaissance. Mais elle n’a pas eu l’heur de plaire. « Ma pièce est d’ailleurs sans doute mauvaise et à refaire », déclare-t-il à une correspondante, et Stendhal le console dans un billet : « L’amour passion est dangereux à monter sur la scène, le spectateur devient jaloux de l’amant. » Il n’en écrit pas moins une nouvelle pièce, Vautrin, qui risque les foudres de la censure avant même d’être représentée au Théâtre de la Porte Saint-Martin, et Rémusat, ministre de l’Intérieur, la fait interdire. Victor Hugo, Alexandre Dumas, Théophile Gautier volent à son secours, et la presse s’émeut. Balzac prend fait et cause pour l’acteur principal, le célèbre Frédérick Lemaître, que la presse accuse d’exagérer le caractère immoral de l’intrigue. Cette petite bataille d’Hernani l’occupe alors qu’il est alité. Le théâtre fait faillite et il ne reste de cette mésaventure qu’un livre publié en toute hâte. Balzac tente de nouveau sa chance avec les Ressources de Quinola au Théâtre de l’Odéon le 19 mars 1842 – un échec total –, avec Paméla Giraud au Théâtre de la Gaîté à l’automne 1843 – un autre échec – et avec la Marâtre au Théâtre historique en 1848, qui passe inaperçue. L’ironie du sort veut qu’en 1851, un an après sa mort, une comédie, Mercadet, le faiseur, connaisse les faveurs du public. Et seule cette pièce est restée longtemps inscrite au répertoire. Ce volume renferme de nombreuses lettres ayant trait à l’affaire Vautrin et au désastre qui s’ensuivit, nous permettant de mieux connaître ce Balzac-là, qui décrit le monde du théâtre dans les Illusions perdues, projette de le faire dans Une actrice en voyage et Du théâtre tel qu’il est. Si la Comédie humaine lui a valu le renom de son vivant, son théâtre est tombé dans l’oubli.

Gérard-Georges Lemaire

Correspondance, tome II, 1836-1841,  Honoré de Balzac, édition établie par Roger Pierrot et Hervé Yon, « Bibliothèque de la Pléiade », « NRF », Gallimard, 1 456 pages, 62,50 euros.

N° 89 Janvier 2012


La vie est chair


La vie est chair

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Note de tête, la sueur. Notes de cœur, le musc. Notes de fond, la terre. Définitivement, Une éducation libertine est un roman qui sent, convoquant tous les sens à sa lecture comme autant de terminaisons nerveuses au contact de la profusion verbale. Gaspard, jeune Quimpérois échoué sur les bords de la Seine dans un Paris incarné, va connaître tour à tour la misère, les splendeurs, puis la déchéance d’une vie prédestinée. « J’irai à Versailles », décide-t-il, en Rastignac du Finistère alors traînant dans les culs-de-basse-fosse, persuadé d’avoir cheminé jusqu’au cœur vibrant du royaume de France par un quelconque déterminisme, en quête de sa propre vie, « mais certainement pas cette misère parasitaire. » De misérable gueux rampant dans la fange des faubourgs, à vulgaire apprenti perruquier, il gravit peu à peu les échelons de la société comme il descend les marches de l’enfer. Un contrat faustien guide ses pas. Soudain instruit de sa libertine raison d’être par Etienne de V., notre héros n’aura de cesse de s’élever dans le monde en se jetant dans les draps de gens-à-particules. Une certitude l’étreint, « les hommes ne sont que les barreaux de l’échelle, il faut y poser le pied pour s’élever », considérant dès lors le verbe aimer comme un verbe du troisième âge, conjugué au masculin exclusivement. Sans cesse en équilibre entre l’abîme magnétique du « Fleuve » (la Seine personnifiée, ouvertement comparée au Styx) et l’air vicié des hautes sphères aristocratiques, il accomplira tout au long de son calvaire ce pour quoi l’obscur comte de V. l’aura désigné : un destin de chair, frayé dans les arcanes doucereux du grand monde. Successivement tapin du bordel de la prophétique rue du « Bout-du-monde », puis giton de la noblesse sénescente, le lascif arriviste se laisse aspirer par le ventre d’un Paris digérant les hommes de toutes conditions, avec la Seine pour suc gastrique. Sa domination progressive de la noblesse va de pair avec sa répulsion pour ses acteurs, la dépossession graduelle d’un corps devenu unique tribut de sa réussite… Jusqu’à sombrer sous le niveau de l’amer, le rejet définitif de soi par la scarification mortelle.

Olfactif, sensoriel, sensuel, organique, le projet de Jean-Baptiste Del Amo se veut avant tout une immersion, une plongée en apnée dans le corps… Pas celui d’un homme ou de tous, mais celui d’un siècle tout entier : le 18ème siècle. Paradoxalement, le Siècle des Lumières cache mal ses ombres et autres anfractuosités socio-économiques et sexuelles. On pense naturellement à Balzac ou à Stendhal, mais plus sûrement encore à Süskind, Laclos, Woolf, Cunningham et Sade, désigné ici comme l’auteur d’un roman vendu « sous le manteau, un livre à la philosophie sulfureuse, aux gravures orgiaques. » Une construction symétrique, un style confinant au précieux, une précision lexicale d’orfèvre, Del Amo donne la (trop) pleine mesure de ses capacités. A force d’érudition stylistique, de doctes descriptions, l’auteur rigidifie parfois son propos, obscurcit sa trame – la jeunesse pèche souvent par excès de zèle. Reste un roman néanmoins riche d’une lucidité intemporelle quant à la condition humaine, mâtinée d’un existentialisme sombre (« Nous portons l’instrument de nos morts prochaines, caché en notre sein, quelque part, attendant en silence, d’une patience infinie »). Del Amo nous rassure : le roman n’est pas mort, l’encre de ses pages transpire encore la noire sudation de l’âme.

Matthieu Lévy-Hardy

Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine. Gallimard, 2008, 431 p. 19 euros.


En famille à Étretat avec Duteurtre


En famille à Étretat avec Duteurtre

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Étretat : une petite station balnéaire de Normandie, coincée entre un ciel pur, des falaises blanches, une plage de galets et une mer glaciale. Longtemps, en dehors de quelques artistes, écrivains ou musiciens (Maupassant, Leblanc, Offenbach…), Étretat ne fut fréquenté que par des familles d’habitués dont celle du président de la République René Coty. Ce monde, avec ses codes, ses rites, avec son élégance et sa discrétion, avec son côté terriblement « bourgeois de province », qui survivront jusqu’aux années 1970, ce monde semble désuet, lointain, déjà mort, la parfaite antithèse de notre époque. Qu’en subsistera-t-il ? Un roman, les Pieds dans l’eau, de Benoît Duteurtre.

Le livre se compose d’une suite de chapitres courts, plus ou moins indépendants les uns des autres, dont les deux pivots sont la mer et cette famille Coty dont Duteurtre est le descendant. La plage, d’abord. Elle est présente dès les premières phrases, claires, précises et musicales : « Mon histoire commence dans une poudre de lumière, un après-midi d’été. La pente de galets blanchis par le sel glisse rapidement vers le rivage où l’eau claire et profonde donne une sensation de fraîcheur, même en plein mois de juillet. (…) Par instants, la mer lance paresseusement quelques vaguelettes vers le rivage, comme pour se rappeler à l’attention des promeneurs. Dans la brise légère de cette journée, on dirait qu’elle hésite, se soulève à peine, se retourne et s’aplatit mollement avec ce bruit de frottement qui distingue une plage de galets d’une plage de sable. » Logique, me dira-t-on, de commencer par la mer quand il s’agit de décrire l’histoire et la vie d’une station balnéaire. Certes. Mais Duteurtre va plus loin, il en fait la métaphore de son écriture. « Vous cherchez à percer les mystères de la vie et de la mort ? Installez-vous de longs après-midi sur une plage et tâchez d’éprouver la densité de chaque instant. Vous rêvez de devenir artiste, ou savant ? Étudiez l’éclairage vert fugace dans le creux d’une vague, au moment où elle se retourne et va s’écraser sur les galets. L’histoire et la société vous passionnent ? Revenez chaque été sur le même rivage ; observez les changements et les évolutions ; au besoin imitez les comportements pour mieux les comprendre. » Nous sommes ici au coeur du projet de Duteurtre : le monde qui nous entoure est le seul sujet pour le romancier. Notre auteur, se revendiquant de Balzac et de sa Comédie humaine, se refuse à prendre la littérature comme une fin en soi. À travers la description de cette petite ville, il crée une image d’un certain monde, il la fixe : Étretat – et ses familles qui ont chacune leur place sur la plage suivant une hiérarchie très précise, qui se croisent sur la grève, s’invitent ou s’évitent – devient un microcosme, métaphore de ce qu’Aragon appelait « le vaste monde ». Plus encore, l’observation des galets, le comportement des hommes face au galet devient le prétexte d’une jolie méditation métaphysique dans un chapitre qui leur est consacré.

Quant à Coty, qui s’en souvient de nos jours ? Que sait-on de lui en dehors du fait qu’il laissa le pouvoir au général de Gaulle au moment de la guerre d’Algérie ? On finit par « confondre (son nom) avec celui d’un parfumeur ». Sa famille, Mme Coty et les deux filles ne se laissent pas avoir par les feux du pouvoir. Les petites ne s’amuseront de la situation de leur père qu’en fouillant dans les bagages de la reine d’Angleterre de passage à l’Élysée. Benoît Duteurtre décrit un milieu qui ne veut rien d’autre que la tranquillité et la simplicité. Des Français moyens qui entendent bien le rester. Peu attirés par l’argent, goûtant les joies de la famille ( ?), catholiques progressistes (les plus dangereux selon Vailland), toujours en quête d’une vie sans éclat, ils seront plutôt incommodés par les flashs et le papier glacé d’une presse qu’on n’appelait pas encore « people ». L’épisode présidentiel fut une parenthèse vite refermée et dont les souvenirs seront finalement dispersés. Au final, la tendresse du regard que porte Duteurtre sur ces gens nous les rend proches, sympathiques.

Récit d’une famille bourgeoise dans un milieu bourgeois, récit d’un fils de famille qui garde, sinon cultive les tics de ce milieu, les Pieds dans l’eau est aussi un autoportrait sans concession, mais pudique. Duteurtre n’est ni dans la mortification ni dans le déballage. Cette pudeur peut parfois sembler amputer cette vie de certaines dimensions, à tout le moins essentielles : qu’en est-il des amours de ce jeune homme ? On ne le saura pas. L’homosexualité à Étretat est à peine évoquée. Après tout, d’autres écrivains sont peut-être plus doués pour ce genre de littérature – ou devraient savoir qu’ils ne le sont pas… Les Pieds dans l’eau, en somme, n’est pas fait pour plaire à ceux qui aiment savoir comment on se fait enculer par un rappeur de seconde catégorie. Les nuits parisiennes n’apparaissent que par contraste avec ces moeurs de province dont Paris est si loin – tout du moins à l’époque.

On connaît Duteurtre satiriste du monde moderne, de ses ridicules, de ses fausses avancées et de ses réelles régressions. Il a pu le pousser jusqu’à en faire une marque de fabrique tantôt réjouissante, tantôt irritante lorsqu’il semble prendre systématiquement le contre-pied de son époque. Ici, la nostalgie adoucit, tempère les charges au demeurant parfaitement justifiées lorsqu’il s’agit de vitupérer l’envahissante laideur des supermarchés et parkings ou des fenêtres de Plexiglas posées sur la demeure familiale, mais aussi lorsqu’il dénonce la politique de récolte massive des galets pour construire des autoroutes, ce qui aboutit à l’effondrement des falaises. Duteurtre insiste sur la qualité de la courtoisie de son petit monde, cette courtoisie que l’on dit surannée et dont Schopenhauer faisait une condition essentielle de la vie en société. Le philosophe allemand utilise à ce sujet la métaphore des porcs-épics qui, l’hiver, ont froid s’ils s’éloignent et se piquent s’ils se rapprochent trop. Comme on le voit par exemple dans le très émouvant chapitre sur la mort de sa grand-mère, mais aussi dans l’ensemble de les Pieds dans l’eau, il se tient toujours à la bonne distance, ni trop près ni trop loin de son sujet, trouvant toujours un équilibre élégant qui rend ce roman délicieux à lire.

Franck Delorieux


Les Pieds dans l’eau, de Benoît Duteurtre. Éditions Gallimard, 239 pages, 17,50 euros.