Duke Ellington et sa maîtresse

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Un an avant sa mort (en 1974), le légendaire pianiste et chef d’orchestre américain Duke Ellington publiait un livre de souvenirs, intitulé La Musique est ma maîtresse. Pour une raison mystérieuse, le livre n’avait jamais été publié en France. Cette lacune est comblée grâce aux éditions Slatkine & Cie, qui en donnent aujourd’hui une traduction… Par Sébastien Banse Lire la suite

Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?


Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?

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Revue culturelle et littéraire les lettres françaises

Mark Twain

Hemingway a dit un jour que toute la littérature américaine était née des Aventures de Huckleberry Finn, et Faulkner a déclaré, devant un parterre d’étudiants : « Évidemment, c’est Mark Twain qui est notre grand-père à tous. » Les deux géants que, littérairement, tout oppose, se rejoignent sur un point : sans Twain, la littérature américaine n’aurait pas été la même.

Aux États-Unis, sa popularité n’a jamais faibli, et les éditions de ses livres sont innombrables. En France, cependant, on a longtemps eu du mal à trouver ses deux romans les plus célèbres, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, autrement que dans des collections pour enfants (et les adaptations à la télévision française dans les années soixante étaient clairement des feuilletons pour la jeunesse). D’autres titres moins célèbres (Un Yankee à la cour du roi Arthur, le Prince et le Pauvre) ont souvent été adaptés plus que traduits. Quant à Pudd’nhead Wilson, son troisième chef-d’oeuvre, monument de noirceur,  il est toujours très peu lu chez nous – sans doute le titre peu engageant de la seule traduction qui en existe, Wilson Têtede- Mou, y est-il pour quelque chose ?

Depuis quelques années, cependant, l’étiquette d’« humoriste » qui lui colle à la peau, et a sans doute écarté de lui les lecteurs « sérieux », commence à faire place à une image plus complexe, plus complète. Bernard Hoeppfner, qui a donné de nouvelles traductions de ces livres intraduisibles (car ce sont des livres parlés, des livres écrits à l’oreille, dans lesquels la voix et les accents des personnages occupent une place essentielle) que sont Tom Sawyer et Huckleberry Finn, y a-t-il contribué. Il y a quelques mois, il procurait enfin la première version française de Nº 44, le Mystérieux Étranger, le roman que Twain a achevé et renoncé à publier, et dont l’édition américaine complète n’a vu le jour qu’en 1969, plus d’un demi-siècle après sa mort. On y découvrait un Twain au pessimisme radical, obsédé par la mort, le temps, les danses macabres. Aujourd’hui, sous le titre la Prodigieuse procession, il nous propose un choix d’articles « polémiques » de Twain, dans lequel le journaliste qu’était, à l’origine, Samuel Langhorn Clemens reprend la plume pour stigmatiser, sans s’abriter derrière la fiction, certains aspects de la société américaine de son époque. Ces articles, pour la plupart, datent des dernières années de la vie de Twain, alors que, écrivain célèbre, riche et fêté, il traversait une série d’épreuves qui ne pouvaient que renforcer son pessimisme foncier : mort soudaine de sa fille aînée, en 1896, grave dépression de la cadette, crises d’épilepsie de la plus jeune, maladie et mort de sa femme. Sa vie s’achèvera dans le drame. La veille de Noël 1909, il est réveillé par des cris dans sa ferme du Connecticut : Jean, la plus jeune de ses filles, a été trouvée morte dans sa salle de bains. Ce jour-là, Twain dicte les pages poignantes qui closent sa monumentale Autobiographie, et décide de ne jamais plus écrire. Il attend la mort, qui survient trois mois plus tard, en avril 1910.

Au cours de ces années tragiques, Twain, s’il continue à écrire, répugne à donner à lire ce qu’il écrit et, comme Nº 44, le Mystérieux Étranger, comme son Autobiographie (dont la première édition intégrale n’est parue aux États-Unis que l’année passée), certains des textes de ce volume n’ont été révélés qu’après sa mort. Ce n’est pas le cas de tous, et bon nombre d’entre eux, publiés dans la presse de l’époque, prouvaient que le grand écrivain canonisé était resté un polémiste incisif, et redoutable, utilisant l’arme la plus puissante qui soit, l’humour.

À les lire aujourd’hui, on est frappé par leur actualité, et leur universalité. Mondialisme aidant, les tares des États-Unis ne sont plus maintenant leur apanage, et les interrogations de Twain sur les immigrés (à l’époque, les émigrés chinois en Amérique), considérés comme boucs émissaires d’une société qui a peur, sur l’impérialisme sous prétexte d’aide aux peuples sous-développés, ou sur les guerres de conquête déguisées en interventions de paix pourraient être celles d’un intellectuel d’aujourd’hui doté à la fois de lucidité et du courage de penser et de dire.

Le regard incisif de Twain ne porte pas uniquement sur son propre pays, et la Belgique colonialiste, la France de l’affaire Dreyfus, la Russie tsariste donnent lieu à des charges sans merci. Le texte qui donne son titre au volume date de 1901, et n’a été publié dans son intégralité qu’en… 1992 ! Il s’agit d’une monumentale parade carnavalesque, dans laquelle défilent des chars représentant chaque pays. Sur le char de la France (« en costume gai et minimal de ballet et coiffée d’un bonnet phrygien mité »), on voit une « guillotine, Zola sous la hache, les onze autres patriotes français bâillonnés et attendant leur tour ». Et, suivant à pied le char : « une figure mutilée, marquée “Dreyfus” ; une figure mutilée enchaînée, marquée “Madagascar” ; une figure mutilée enchaînée marquée “Tonkin” ; garde d’honneur, détachement de l’armée française portant des « têtes » de Chinois et un butin ». La parade s’achève avec « la statue de la Liberté, éclairant le monde, torche éteinte et à l’envers, suivie par le drapeau américain, roulé et orné d’un voile de crêpe ».

Qui a dit que Mark Twain était un auteur pour la jeunesse ?

Christophe Mercier

La Prodigieuse procession, et autres charges,
de Mark Twain, traduit de l’américain par Bernard Hoepffner,
Agone, 320 pages, 23 euros.

L’autofiction, pour quoi faire ?

L’autofiction, pour quoi faire ?

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Depuis quelques années, le mot autofiction connaît une fortune grandissante. Je l’avoue : je n’avais guère prêté attention à ce nouveau concept comme on dit dans le langage des publicistes et des entrepreneurs. L’autofiction nous est présentée comme un nouveau genre littéraire. Mais qu’est-ce donc ? J’en étais à ce moment de perplexité lorsque le livre de Vincent Colonna Autofiction et autres mythomanies littéraires vint me tirer d’embarras. Je suis comme beaucoup d’entre nous un lecteur égaré. Autofiction me disais-je est un mot construit comme automobile. Il est vrai, je me suis pris quelquefois pour un automédon au volant de ma petite voiture, c’est-à-dire le conducteur du char du vaillant Achille dans l’Iliade. Je suis amateur d’autographe et parfois autophage dans mes moments de dépression. Autofiction voudrait donc signifier une fiction qui marche toute seule, sans autre intervention de « l’auteur » que celle de tenir la plume ? À moins qu’on veuille indiquer simplement qu’il s’agit de faire de soi une fiction ? Rendons son bien à Serge Doubrovsky, l’inventeur de la « notion » en 1977. On lit dans la quatrième de couverture de son livre Fils : « Autobiographie ? Non, c’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie et dans un beau style. (…) Si l’on veut autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman traditionnel ou nouveau. » Ma lanterne n’est pas éclairée pour autant. En 2001, il explique dans les Temps modernes que « même les autobiographes classiques savaient qu’ils écrivaient de la fiction. Chez Rousseau c’est très évident : il a très bien vu le rôle de l’imagination, qui se substitue à la mémoire. L’autofiction c’est une mise en scène. » C’est plus clair en effet. Ainsi me disais-je, lorsque j’écrivais Boileau c’est moi (1965) ou Lord B (1977) ai-je fait de l’autofiction sans le savoir. J’en suis encore tout étonné comme Monsieur Jourdain découvrant qu’il faisait de la prose. Mais je n’étais pas le seul à faire de l’autofiction. Proust aussi !                                                                                • Gérard Genette en 1982 appliquait à la Recherche du temps perdu l’autofiction « productrice de textes qui à la fois se donnent, formellement ou non, pour autobiographiques, mais présentent, avec la biographie de leur auteur, des discordances (plus ou moins) notables, et éventuellement notoires ou manifestes. » À ce compte-là tous les écrivains font de l’autofiction. Il est vrai que Genette s’entoure de précautions « vu l’actuelle surenchère médiatico-commerciale ».                                                                     • Marie Darrieussecq nous explique en 1996 que l’autofiction « met en cause la pratique naïve de l’autobiographie en avertissant que l’écriture factuelle à la première personne ne saurait se garder de la fiction ». Oui, en effet, je est un autre et Freud, Lacan nous ont expliqué deux ou trois choses sur cette affaire.                                                            • Vincent Colonna qui fut, dans une autre existence, élève à l’École des hautes études en sciences sociales, a écrit un mémoire, en 1982, sur « L’imposition du nom, noms propres et autofiction », et en 1989 une thèse « L’autofiction, essai sur la fictionnalisation de soi en littérature ». Voici sa définition : « Une autofiction est une œuvre littéraire par laquelle un écrivain s’invente une personnalité et une existence, tout en conservant son identité réelle (son véritable nom). » Le livre qu’il nous donne aujourd’hui m’intéresse par son ambiguïté. On peut le lire comme une défense et illustration de la mythomanie littéraire à travers les siècles. Elle commence avec Lucien de Samosate (IIe siècle a.p. J.-C.). Vincent Colonna considère que son mérite est peut-être « d’avoir trouvé la fontaine qui rend raison même des autofictions contemporaines, dont certains font si grands cas et qu’ils décrivent comme une trouvaille française récente ». Mais le même geste qui fait de Lucien, l’auteur d’Histoire véritable, le père de l’autofiction, conduit Vincent Colonna à ce jugement concernant les écrivains contemporains champions de la littérature personnelle : « C’est de la littérature de manufacturiers, la reproduction d’une formule éprouvée, même s’ils s’en défendent ou l’ignorent, invoquent une divinité appelée “écriture” pour couvrir leur faiblesse. » Il faudrait peut-être nuancer le propos. La liste des auteurs pratiquant une forme ou l’autre de l’autofiction, de l’aveu même de Colonna, donne le vertige. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac : Christine Angot, Marguerite Duras, Guillaume Dustan, Hervé Guibert, Michel Houellebecq, Régine Deforges, Chloé Delaume, etc. Je laisserai au lecteur le soin d’aller plus avant. Il trouvera dans l’ouvrage de Monsieur Colonna informations, hypothèses de travail, un regard riche et inventif, une liberté d’allure qui lui fera chevaucher les siècles dans une allégresse généreuse, mariant Lucien à Ignace de Loyola ou Queneau, Dante, Proust, Gombrowitz, Leiris, Céline, Vargas Llosa, etc. Mais l’important à mes yeux n’est pas là malgré le plaisir que j’ai pris à ce brillant exercice. Sans outrecuidance, il nous invite à relire les auteurs du passé et à replacer dans l’histoire littéraire les différentes formes d’autofabulations regroupées aujourd’hui sous le pseudo-genre d’autofiction : tradition fantastique (Dante, Borges, Cyrano de Bergerac), tradition spéculaire (Rabelais, Cervantès, Italo Calvino), tradition biographique (Rousseau). Cette dernière, explique-t-il, a donné « le roman autobiographique, genre disqualifié de Flaubert à Blanchot, puis remis au goût du jour sous le nom d’autofiction, à l’heure de l’exposition publique de l’intimité et la téléréalité ». Il y a quelques décennies, on ne pouvait parler de littérature. On ne s’occupait que d’écriture et de texte. On préferait dire fiction plutôt que roman… L’écrivain était un « travailleur du signifiant. » Aujourd’hui on se surprend à regretter l’absence de souci théorique comme de culture chez beaucoup d’écrivains. Mais la référence à l’autofiction marque le désir d’en finir avec une certaine littérature, dont Blanchot, selon Vincent Colonna, est l’un des magnifiques représentants, une littérature sur « rien, une littérature qui ne devait ressembler à rien de réel, une littérature du sublime ». Voilà l’un des enjeux – à discuter – du livre de Vincent Colonna. Il analyse un phénomène journalistique qui d’un mot savant, un néologisme, fait « un genre littéraire litigieux » (Michel Contat). L’autofiction contemporaine n’est jamais que le retour à la « littérature vécue », à l’autobiographie. On a seulement changé l’étiquette pour mieux vendre la marchandise. Or Colonna montre que la « fiction de soi » renvoie à une « multitude de postures littéraires ». Autofiction et autres mythomanies littéraires est l’œuvre d’un écrivain. Vincent Colonna est un baroque. Il aime les masques, et c’est toujours masqué qu’il s’avance ou se détourne pour nous égarer ou nous surprendre. La lecture de son ouvrage m’a incité à regarder de près ses autres productions. J’ai lu son premier roman Yamaha d’Alger qui dessine la figure légendaire de Hocine Dihimi – dit Yamaha – assassiné en 1995. Yamaha « sportif fervent, supporter charismatique, comique populaire, patriote sans illusions, leader sans parti, sage méconnu et pour finir symbole national. » Puis, je me suis laissé emporter par Ma vie transformiste, qui, lui aussi, raconte une aventure quasi initiatique, souvent rocambolesque et parodiant le roman policier, dont le décor, encore une fois, est l’Afrique. Diane et Philippine passent leurs vacances au Bénin. Philippine disparaît, sans donner d’explications. Diane part à sa recherche. Le titre du roman m’avait intrigué et retenu. Transformiste ? « Etre fabuleux qui change à volonté d’apparence et d’identité. Exemples : caméléon, acteur, agent secret, Fregoli. » Fregoli ? Il me semblait que déjà, dans son étude sur l’autofiction, il en était question. En effet. Cet homme de spectacle, lancé par le futuriste Marinetti, en 1917, « invente une forme de théâtre pour représenter directement ce désir de métamorphose ; comme Monsieur Stéphane Mallarmé tenta dans un poème total de donner l’essence de la littérature et même de tout livre, j’ai appelé mon art : le transformisme. » Dans ses « comédies métaphysiques » il jouait tous les personnages comme Vincent Colonna dans ses romans. Avec Autofiction et autres mythomanies littéraires il a écrit son art poétique.

Jean Ristat

(Novembre 2004)

Vincent Colonna, Autofiction et mythomanies littéraires, éditions Tritram, 21 euros. Yamaha d’Alger, éditions Tristram, 10, 52 euros. Ma vie transformiste, éditions Tristram, 18,29 euros.

Ballard : de la folie et de la mort.

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Les textes regroupés dans ce second volume des Nouvelles complètes de J.G. Ballard couvrent la période 1963-1970, et, en effet, aucun d’entre eux n’est apparenté aux mondes imaginaires dont raffolent les amateurs de pure fantasy. Ce sont plutôt des nouvelles d’anticipation sociale que propose l’écrivain anglais… Par Sébastien Banse Lire la suite