Des nabis à Dufy


Des nabis à Dufy

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La pêche, de Raoul Dufy. Gravure

Le musée de Lodève a eu la bonne idée de consacrer son exposition d’été au mouve­ment nabi, dont la dernière rétros­pective remonte à 1993 (au Grand Palais à Paris). Le principal mérite de cette présentation est d’offrir une vision d’ensemble et d’évoquer à travers 120 œuvres – dont les deux tiers proviennent du musée Mau­rice-Denis de Saint-Germain-en-Laye, une collection trop méconnue – les différents protagonistes de ce groupe, dont seuls trois ou quatre noms sont passés à la postérité et sont connus du grand public. Il s’agit d’un mouvement charnière, entre impressionnisme et modernité, très hétérogène, bien plus que les autres courants symbolistes en Europe, que ce soit au Royaume-Uni, en Bel­gique, en Allemagne, en Suisse, regroupant des peintres tant français qu’étrangers, d’inspiration et de talent très inégaux, mais qui marqua le développement artistique en France au XXe siècle. Le mouvement nabi, terme qui signifie « prophète » en hé­breu, poursuit de hautes ambitions. Partant de l’enseignement de Gauguin, transmis par Sérusier, il se propose de « dépasser » l’impressionnisme, d’abolir les frontières entre peinture de che­valet et arts décoratifs (vitraux, tapisseries, décors, paravents, papiers peints, éventails) et surtout de créer une nouvelle peinture narrative en corrélation avec la poésie et le théâtre. On peut distinguer dès le départ deux tendances au sein du groupe : l’une, mystique, qui cherche à donner un nou­veau souffle à l’art sacré et puise ses références dans le passé, notamment le Quattrocento, illustrée par Maurice Denis, Sérusier, Ranson, Verkade, Ballin ; l’autre, profane, ne reje­tant pas l’héritage impressionniste, attachée à la modernité et aux sujets quotidiens, où l’on retrouve Bonnard, Vuillard, Vallotton. Toutefois, ces deux mouvances ont en partage la composition condensée, le trait synthétique, la planéité et la recherche du cadrage insolite.

Le jeune nabi Pierre Bonnard et le jeune fauve Raoul Dufy ont en commun d’avoir

Paul Gauguin, Femme à la Mangue

commencé leur carrière en Normandie pour se fixer ensuite dans le Midi et de devenir les parangons d’une certaine peinture française, exprimant la joie de vivre à travers l’éclat de la couleur. Là s’arrête pourtant l’analogie entre les deux artistes, car si pour Bonnard le motif n’était que prétexte à une lente élaboration picturale tout intérieure, Dufy, au contraire, cherche à restituer l’atmosphère et l’esprit du lieu avec la légèreté et la vélocité du voyageur de passage. C’est une sorte de carnet de voyage que nous invite à feuilleter le musée de Sète à travers les vues ou plutôt les visions de la Provence, de la Côte d’Azur, de la Sicile ou encore du Maroc que nous livre Dufy. Car de même que l’artiste dissocie la couleur du dessin, il dissocie la lumière du ton local, et interprète librement le motif au gré de sa fantaisie.

Yves Kobry

« De Gauguin aux nabis », musée de Lodève. Catalogue : 35 euros. Jusqu’au 14 novembre.« Dufy en Méditerranée », musée Paul Valéry, Sète. Catalogue 36 euros. Jusqu’au 31 octobre.


Jacqueline Lamba, l’égérie du surréalisme


Jacqueline Lamba, l’égérie du surréalisme

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Jacqueline Lamba, descendante de grands armateurs de Gênes, est venue à Paris avec sa mère et sa sœur après la mort précoce de son père. Elle suit ses études aux arts décoratifs, se passionne pour Bau­delaire, Cocteau, Freud et Proust, aime le symbolisme et lit Hegel. Elle commence à pratiquer la photogra­phie et fréquente l’atelier de Lhote. Pour vivre, elle dessine des tissus ou pose pour des artistes. Un ami lui conseille de se plonger dans les écrits d’André Breton. Elle ne rêve plus alors que de le rencontrer. Ce qu’elle ne tarde pas à faire et l’auteur de Tournesol (il voit ce poème comme une prémonition à cette rencontre) est fasciné par cette jeune beauté, qui fait alors la ballerine nautique au Co­liséum. Peu après, elle s’installe chez lui, rue Fontaine. Breton l’épouse en 1934 et veut en faire la « femme élue » du surréalisme. L’année suivante naît leur fille, Aube. Ses amis la photo­graphient, à commencer par Man Ray. Elle voyage avec lui, se rendant par exemple à Prague et participe à l’exposition surréaliste de Ténériffe en 1935, elle se rend au Mexique en 1938 et se lie d’amitié avec Frida Ka­hlo. Mais, Breton ne semble pas se passionner pour son œuvre picturale. Jacqueline en souffre, mais s’obstine. Avec la guerre, elle doit suivre son mari dans son exil : la Martinique (où Breton écrit Fata Morgana, qu’il lui dédie) et puis New York. Là, Peggy Guggenheim s’intéresse à elle. Sa première exposition personnelle a lieu dans une grande galerie, en 1944. Alors que Breton, qui connaît une crise sérieuse, s’éloigne encore plus d’elle Jacqueline fait la connaissance d’un artiste, David Hare. Elle devient sa maîtresse et elle se sépare défini­tivement de l’auteur des Pas perdus. Quand elle revient en France, en 1947, elle poursuit son travail de peintre et expose à Paris et au château d’An­tibes. Mais la gloire ne lui sourit pas. Comme la majorité des femmes qui ont été liées au surréalisme, elle n’a jamais eu qu’une position subalterne. C’est peut-être ça la « révolution sur­réaliste ».

Gérard-Georges Lemaire

Peintre rebelle, Alba Romano Pace, de Jacqueline Lamba, traduit de l’italien par Pascal Varejka, « Témoins de l’art », Gallimard, 320 p.ages, 23,50 euros.