Aux marges du politique


Aux marges du politique

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Le mois prochain [octobre 2009], il y aura cinq ans déjà que Jacques Derrida s’en est allé. Alors que se multiplient les ouvrages consacrés à son œuvre, la publication de la première partie du séminaire La Bête et le souverain ouvre une perspective nouvelle sur son travail de pensée et d’écriture. Si des extraits de tel ou tel séminaire avaient été publiés à l’occasion, jamais l’ensemble des séances d’une année n’avait été rassemblé en un même volume. C’est dire l’intérêt de ce livre, premier volet d’un vaste projet éditorial qui devrait, à terme, rendre accessible, en plus que quarante volumes, l’ensemble des séminaires donnés par Derrida depuis le début des années 1960, à la Sorbonne puis à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, et à partir de 1984, à l’École des hautes études en sciences sociales. Tous ceux qui, à Paris ou dans de nombreuses universités où Derrida fut invité de par le monde, ont eu la chance de pouvoir suivre cet enseignement se souviennent de l’atmosphère qui régnait au cours de ces séances où Jacques Derrida arrivait avec une sacoche débordant de livres, d’où il extrayait le texte qu’il avait spécialement rédigé semaine après semaine. À défaut de pouvoir restituer les moindres nuances de l’intonation ou du phrasé – tout ce qui faisait de cette lecture tout autre chose qu’une fastidieuse récitation, mais bien l’exercice d’une pensée déconstructrice en acte, et peut-être, tout simplement, un événement -, ce volume, sobrement édité, permettra de mesurer, si besoin était, quel professeur extraordinaire fut l’auteur de L’Écriture et la différence , non seulement par son sens des problèmes et son attention sans faille aux moindres symptômes (généralement inaperçus) qui les trahissent, mais aussi par son souci de toujours replacer les textes qu’il lisait dans le mouvement général d’une argumentation, dans le cadre systématique qui les informe.

Dernier ensemble d’une série de séminaires placés sous l’intitulé général Questions de responsabilité, les deux dernières années du séminaire La Bête et le souverain prolongent et approfondissent l’étude et le déconstruction du concept de souveraineté, de son histoire et de ses multiples figures, qui vont de la métaphysique de la subjectivité (où « souveraineté » est l’un des noms de l’autonomie et de la toute-puissance du sujet libre n’ayant de comptes à rendre à personne) à la politique, sans oublier le champ théologique où il faut peut-être chercher l’origine ou la matrice de la notion. Non qu’il s’agisse d’en finir purement et simplement avec la souveraineté, comme si c’était possible – et même souhaitable, ajoute Derrida (qu’adviendrait-il, à terme, de la liberté ? – mais parce que cette déconstruction de la souveraineté n’est autre que « ce qui arrive », sous les formes les plus contrastées. Derrida s’efforce aussi de ne pas esquiver les questions que font surgir certains des événements les plus récents (la première séance de ce séminaire eut lieu le 12 décembre 2001), et marque certains des enjeux politiques de ce travail théorique : que faire, aujourd’hui, de la souveraineté, s’il est vrai que, contrairement à son concept le plus éprouvé, la souveraineté ne peut plus être posée comme une et indivisible, mais rencontre des limitations ? Pour sortir, par exemple, des impasses du débat qui oppose les « souverainistes » aux partisans d’une Europe fédérale, n’est-il pas temps d’engager une réflexion plus audacieuse et plus originale, si ce n’est inédite, sur le partage de la souveraineté ? « Ce que je cherche, précise Derrida au conditionnel, ce serait donc une déconstruction lente et différenciée et de cette logique et du concept dominant, classique, de souveraineté état-nationale […] sans aboutir à une dé-politisation, […] mais à une autre politisation, une re-politisatio, et donc à un autre concept du politique. »

 

Jacques Derrida

Pour ce faire, ce n’est rien de moins que la définition de l’homme comme « animal politique » que Derrida propose de reconsidérer. La Bête et le souverain greffe ainsi sur la déconstruction de la souveraineté la question du « propre de l’homme », dont la publication de L’Animal que donc je suis avait déjà signalé la place majeure dans ses derniers travaux. Si le texte aussi célèbre qu’énigmatique d’Aristote évoquant le politikon zôon n’est abordé que lors de la dernière séance, c’est bien cette expression ressassée tout au long de la tradition philosophique qui aimante le séminaire : qui est ce curieux animal dont le propre serait de posséder le logos et, de surcroît (les deux traits sont indissociables aux yeux de Derrida), de vivre « politiquement » ? Déroutante au premier abord, la conjonction de la bête et du souverain prend en quelque sorte au pied de la lettre (pour mieux la déplacer) cette interprétation de l’homme comme animal politique : malgré tout ce qui les sépare, la bête et le souverain n’ont-ils pas pour trait commun de marquer les limites en deçà et au-delà desquelles se déploie l’activité du seul véritable « animal politique » ? Avec sa double connotation idiomatique de bêtise et de bestialité (deux mots qui donnent à Derrida l’occasion de longues confrontations avec Deleuze et Lacan), le nom de «bêtes», en français, ne désigne-t-il pas habituellement l’ensemble des vivants qui, même s’ils vivent en troupeaux, meutes, essaims ou autres formes de collectivité, n’ont pas part à ce propre de l’homme qu’est censé être le politique ? Quant au souverain, s’il est, selon un concept classique, le dépositaire (d’abord divin) de l’autorité politique, il est tout autant celui qui a le pouvoir de suspendre la validité des lois pour instaurer l’état d’exception et par là même de se situer hors la loi, au-delà du politique.

Un paradoxe surgit portant : alors même que la politique est posée comme un propre de l’homme, on ne compte plus les animaux qui ont été mobilisés pour figurer le politique. Du loin au renard en passant par le serpent, le dauphin et une étonnante scène de dissection d’un éléphant devant le Roi-Soleil, c’est tout un bestiaire que Derrida se plaît à mettre en scène avec un rare bonheur. Non pour brouiller les frontières entre l’homme et l’animal, mais pour se demander « si ce qui s’appelle l’homme a le droit, lui, d’attribuer en toute rigueur à l’homme, de s’attribuer, donc, ce qu’il refuse à l’animal, et s’il en a jamais le concept pur, rigoureux, indivisible, en tant que tel ». De tous les animaux qui peuplent ce zoo, le loup est celui dont Derrida suit le plus longuement la piste. Non seulement en vertu de l’adage affirmant que « l’homme est un loup pour l’homme » (dont Derrida rappelle qu’il remonte, bien au-delà de Hobbes, à Plaute), mais surtout en raison des rapprochements que l’on peut établir entre cette bête par excellence qu’est le loup et une certaine idée de la souveraineté, comme en témoigne Le Loup et l’agneau, que Derrida, non sans humour, choisit de commencer par relire pour y suivre la question de la justice, dans ses rapports avec la force et le droit. Sous le voile de la fable, c’est donc bien une mise en question des limites du politique qui se joue, pour laquelle les ressources de la déconstruction n’ont pas fini de prouver leur fécondité.

 

Jacques-Olivier Bégot

Séminaire, la Bête et le Souverain,
volume I (2001-2002), de Jacques Derrida, édition établie
par Michel Lisse, Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud,
Éditions Galilée. 469 pages, 33 euros.

 

N°62 – Septembre 2009

 


 


La faute à Aristote


La faute à Aristote

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L’avis de Jacques-Olivier Bégot sur un ouvrage qui a provoqué une petite tempête dans le monde du théâtre

Aristote

S’il faut en croire Florence Dupont, un vampire hante le théâtre occidental – le vampire du nom d’Aristote, coupable d’avoir vidé de son sang le théâtre grec et paralysé des générations de théoriciens, désormais incapables de secouer leur linceul de concepts pour retrouver la vie des spectacles dont ils prétendaient dégager l’essence. Fossoyeur de la tragédie athénienne, l’auteur de la Poétique invente un théâtre sans scène, sans musique, sans dieux, destiné à de purs lecteurs savants. Seul demeure le texte, nouvel objet fétiche qui s’adresse avant tout à des lecteurs.

Non sans humour, avec la verve et la vivacité qui lui sont coutumières, Florence Dupont s’en prend à ce monument que des siècles de traductions et de commentaires ont transformé en une sorte de référence incontournable. Il s’agit, ni plus ni moins, de « déconstruire la Poétique d’Aristote, et ses concepts et sortir ainsi de l’aristotélisme ambiant ». D’emblée, le ton est donné, et la suite de l’ouvrage tient les promesses de cette ouverture tonitruante qui indique également le double registre de tout l’essai : la « déconstruction » de l’édifice aristotélicien n’est pas dictée, en dernière analyse, par le souci de restituer le véritable sens du texte de la Poétique ou par une préoccupation exclusivement historienne, elle ne prend tout son sens que dans la perspective d’une intervention active dans le débat contemporain. Il y a là une thèse qui mérite d’être relevée : contrairement aux apparences, la Poétique d’Aristote n’a cessé de structurer la réflexion sur le théâtre, elle demeure, aujourd’hui encore, le cadre théorique de référence des créations contemporaines, comme le montre la brève mais incisive analyse de cette « nouvelle querelle des Bouffons » que fut, selon l’auteur, le festival d’Avignon 2005. Par-delà le conflit « qui n’a pas lieu d’être » entre partisans du « théâtre à texte » et défenseurs du « théâtre du corps », les débats renvoient en fait à un ensemble de présupposés communs qui témoignent de l’emprise des concepts aristotéliciens : jusque chez ceux qui se réclament de Nietzsche et invoquent le nom de Dionysos, Florence Dupont repère la persistance de références aristotéliciennes, par exemple à la catharsis, à une certaine conception du spectacle comme « rituel purificateur ».

L’actualité de l’aristotélisme ne va pourtant pas de soi, et l’un des aspects les plus stimulants de tout le livre tient à la manière dont l’auteur, à contre-courant des filiations habituelles, retrace l’histoire du théâtre européen depuis le siècle des Lumières. Loin de se confondre avec une émancipation progressive, une remise en question toujours plus décidée de l’autorité de la Poétique, ce prétendu manuel que tous les grands classiques auraient suivi avant que le drame romantique ne ruine définitivement la trop contraignante poétique des règles, cette histoire traduit bien plutôt l’emprise croissante de l’aristotélisme, comme le montrent les trois « révolutions aristotéliciennes » qui se succèdent à partir du milieu du XVIIIe siècle. La sacralisation du texte au détriment de la performance fait une première victime, le « comédien » désormais tenu de se conformer aux directives consignées par l’auteur dans ses didascalies, avant que l’invention de la mise en scène, selon ce qui n’est qu’en apparence un paradoxe, ne vienne confirmer le primat exclusif du texte sur tout autre élément du spectacle. Finalement, il n’est pas jusqu’à Brecht lui-même, « aristotélicien malgré lui », qui n’entérine cette « dictature de la fable » que Florence Dupont considère comme le dernier avatar du muthos aristotélicien. La conclusion peut paraître sévère, et l’exécution, sommaire : si la « dramaturgie non aristotélicienne » que Brecht élabore dans son « théâtre épique » ne rompt certes pas avec l’intrigue, elle ne laisse pas de transformer profondément le dispositif de la Poétique. Mais l’essentiel n’est pas là : quelque injuste que puisse être telle ou telle affirmation formulée en des termes délibérément provocateurs, l’ensemble de la démonstration oblige à revenir sur un certain nombre d’évidences et de présupposés qui « empêchent de penser autrement » le théâtre.

Au-delà du règlement de comptes avec Aristote et ses héritiers, c’est bien à une autre manière d’envisager le théâtre qu’invite en effet l’essai de Florence Dupont. En s’affranchissant du primat du texte, il s’agit au fond de retrouver tout ce que la Poétique avait relégué au second plan, de la musique à la danse en passant par l’expression corporelle des passions et des affects, bref toute la dimension de jeu qui fait d’un spectacle plus et autre chose qu’un récit. N’est-ce pas ce que la comédie romaine, la « comédie-ballet » du siècle de Louis XIV, et même la tragédie athénienne nous rappellent ? À condition de substituer au primat de la représentation un point de vue « pragmatique », qui sait tenir compte du contexte, des attentes des spectateurs, bref des différents éléments qui constituent, à chaque fois, le code spectaculaire. Faute de quoi l’interprétation se condamne à manquer l’essentiel, à savoir ce qui fait qu’une pièce se donne toujours, selon le mot de Pirandello repris par Dario Fo, « à partir de la scène ». Tel est peut-être le plus grand mérite de cet essai roboratif, qui démasque avec impertinence la fausse profondeur dont se pare souvent l’esprit de sérieux des critiques, qui proclame joyeusement le crépuscule de quelques idoles théoriques et prolonge avec bonheur l’inspiration du gai savoir théâtral.

Jacques-Olivier Bégot

Aristote ou le vampire du théâtre occidental, de Florence Dupont, Aubier, 314 pages