De l’usage du concept de totalitarisme (1)


De l’usage du concept de totalitarisme (1)

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Le livre de Michael Christofferson les Intellectuels contre la gauche, sous-titre « l’Idéologie anti-totalitaire en France, 1968-1981 », fait partie des ouvrages (ils ne sont pas nombreux) indispensables à qui veut comprendre l’histoire des années soixante-dix, et d’abord savoir ce qui s’est vraiment passé, à cette époque-là, sur la scène intellectuelle française.

Michael Christofferson est professeur d’histoire contemporaine à l’université de l’État de Pennsylvanie. Il n’est en rien impliqué dans les débats hexagonaux. Sa contribution à l’histoire des intellectuels français relève d’une méthode « sans a priori et sans idées reçues » qui consiste à suivre « pas à pas […] l’enchaînement des faits » (Ph. Oliveira).

Il ne va pas tomber dans le travers d’une simple chronique des années soixante-dix, mais articuler cette période précise de son étude à celles qui l’ont précédée : on se contente généralement de répéter qu’elles furent, intellectuellement, dominées par le philocommunisme et le tiers-mondisme.

Cependant, nous explique-t-il, il y a dans le milieu des années soixante-dix un changement radical dans la position des intellectuels français qui vont commencer à mener « une vigoureuse offensive contre le « totalitarisme de gauche » : pour eux, la pensée marxiste et révolutionnaire et le totalitarisme ont partie liée. Christofferson ouvre son essai sur une étude comparative consacrée au concept de totalitarisme.

D’où vient le mot ? Son sens et son usage sont-ils les mêmes en Italie, en Allemagne, aux États-Unis et en France ? Évidemment non, et la lecture de l’Introduction est instructive à cet égard. Il montre l’histoire de la construction du concept, ses variations. Ainsi, Hannah Arendt dans les Origines du totalitarisme, en 1951, le fonde sur la terreur « qui cherche à détruire l’individu autonome pour instaurer le règne d’une idéologie ». Mais en 1966, elle considère que « l’Union soviétique ne peut plus être qualifiée de totalitaire au sens strict du terme ». D’autres théoriciens vont réviser, reformuler leur définition, comme Brzezinski (conseiller de la présidence US), ou ne plus l’utiliser, comme Friedrich, pour appréhender la réalité soviétique des années soixante-dix. « Au milieu des années soixante-dix, la cote du concept de totalitarisme est au plus bas dans la plupart des pays qui l’ont vu naître pendant la guerre froide. »

Aussi, s’interroge Christofferson, « pourquoi les intellectuels hexagonaux se tournent-ils vers cette notion pour décrire non seulement le stalinisme mais également l’Union soviétique de leur époque (ainsi que toute pratique marxiste révolutionnaire) au moment même où leurs homologues occidentaux l’abandonnent ? » Il s’emploie à répondre à cette question en comparant les particularités américaines, allemandes ou italiennes à la situation française. Ce sont les relations des intellectuels de gauche avec le PCF qui vont expliquer que l’histoire du concept de totalitarisme en France est « tributaire de considérations politiques locales et non d’une analyse distanciée… » L’histoire du concept de totalitarisme est celle de son instrumentalisation, c’est-à-dire qu’elle est politique avant tout.

Je ne peux me livrer à un compte rendu détaillé des différents chapitres de ce livre. Je me contenterai d’en souligner les moments essentiels. Le premier chapitre « Du temps des compagnons de route à celui des gauchistes » montre ce que va devenir le projet révolutionnaire de 1944 à 1974 : dans l’immédiat après-guerre, il n’est pas fondamentalement remis en question. Les « intellectuels de gauche » ont simplement le « souci de défendre la liberté dans le cadre du socialisme ». Peu à peu, cependant, ils vont prendre leur distance, puis passer à une opposition de plus en plus déclarée et frontale au PCF et contester la nécessité d’œuvrer à la réalisation d’un projet révolutionnaire. Le rapport Khrouchtchev, l’insurrection hongroise en 1956, la guerre d’Algérie, l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir jouent évidemment un rôle déterminant dans cette désaffection de l’intelligentsia de gauche.

Elle prône la démocratie directe et réaffirme et approfondit, dès 1968, des orientations libertaires, se refusant pour « une frange extrême des intellectuels » à l’exercice même du pouvoir. En 1972, la naissance de l’Union de la gauche et le Programme commun exacerbent les critiques contre le communisme. « La profondeur du gouffre apparu entre, d’un côté, les penseurs marqués par un gauchisme diffus et, de l’autre, les partis de gauche progressant rapidement vers le pouvoir, explique les particularités françaises du moment antitotalitaire des années soixante-dix », écrit Christofferson. Et non la parution de l’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne.

Dans le chapitre II, il démontre avec force que le prétendu « choc » de la réception de cet ouvrage ne tient pas à ses « révélations » pour la bonne raison que « la majorité des intellectuels non communistes connaissent déjà parfaitement les échecs du socialisme soviétique ». Christofferson analyse « l’effet goulag » comme une invention a posteriori des intellectuels non-communistes pour contrer la montée en puissance du PCF à partir d’octobre 1974. Plus les chances de l’Union de la gauche d’accéder au pouvoir vont grandir, plus « le goulag » va devenir « un thème omniprésent dans le débat intellectuel et politique ». En 1974, au moment de la publication de l’Archipel du Goulag, le PCF va lancer une violente attaque contre ce livre et son auteur. Selon Christofferson, la controverse qui s’ensuivit, « l’affaire Soljenitsyne », favorisera l’essor de la critique du totalitarisme dont André Glucksmann et Claude Lefort se font les hérauts. Ces derniers vont même jusqu’à affirmer que les intellectuels auraient tout ignoré du goulag avant 1974…

Au fur et à mesure que le PCF perd sa place de premier parti de gauche, il faut donc « changer de tactique » et prétendre que « désormais c’est la domination idéologique du PCF qui transforme l’Union de la gauche en aventure dangereuse ».

Ainsi va-t-on faire de Soljenitsyne une figure prophétique, un nouveau Dreyfus, un nouveau Dostoïevski. Porteur d’une vérité universelle, il va légitimer, explique Christofferson, leurs discours, les installer comme « les seuls vrais représentants de la vocation de l’intellectuel ». Comment reçoit-on aux États-Unis, en Grande-Bretagne, l’Archipel du Goulag ? « Les opinions réactionnaires de l’écrivain russe heurtent les idées de la gauche intellectuelle. » En Allemagne fédérale, il en va de même au fur et à mesure des prises de position de Soljenitsyne sur la guerre froide. Le PCI a protesté clairement contre l’expulsion de l’écrivain d’URSS et, contrairement à la France, l’Archipel du Goulag n’est pas un enjeu de la politique intérieure italienne.

Jean Ristat

(Novembre 2009)