Les Lettres Françaises, retour vers le papier

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Le 75e anniversaire des Lettres Françaises a été célébré le 13 décembre, à l’Espace Niemeyer. A cette occasion, Jean Ristat a prononcé un discours, dont voici la retranscription. Le directeur des Lettres y évoque l’histoire du journal et les objectifs qu’il se fixe. L’allocution se termine par l’annonce de la reparution en papier des Lettres Françaises en 2018. Lire la suite

N° 131 – Les Lettres Françaises du 12 octobre 2015

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Au sommaire : Dialogue entre René de Ceccatty et Silvia Baron Supervielle ; Aragon, par François Eychart ; Tony Duvert, par René de Ceccatty ; Sade, par Jean-Claude Hauc ; Jean Giono, par Christophe Mercier ; Ring Lardner, par Sébastien Banse ; Apollinaire, par Victor Blanc ; Michel Foucault, par Frédéric Gros et Nicolas Dutent ; Alain Badiou, par Baptiste Eychart ;  Arthur Miller, par Jean-Pierre Han… Pour télécharger le numéro, cliquer ici.


N° 100 – Les Lettres Françaises du 10 janvier 2013

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Au sommaire du numéro 100 : Aragon, par Antoine Compagnon et François Eychart ; Patrick Modiano, par Gérard-Georges Lemaire ; Arthur Rimbaud, par Jean Ristat ; Jérôme Ferrari, par Marc Sagaert ; Alexandre Dumas, par Christophe Mercier ; Marcel Proust, par Jean-François Nivet ; Elsa Morante, par rené de Ceccatty ; Roger Vailland, par Marie-Thérèse Eychart… Lire la suite

Aragon – Breton : « Et écris-moi, je suis si nu ! »


« Et écris-moi, je suis si nu ! »

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Les Lettres Françaises, revue culturelle et littéraire

Aragon, Lettres à André Breton, 1918-1931

Ils s’étaient rencontrés à la fin de septembre 1917, au Val- de-Grâce. Il y avait entre eux la poésie, déjà la révolte et le refus que la poésie ne soit que cela – que littérature. Ils se déchirèrent en mars 1932, séparés, a-t-on dit, par la politique. Se quittèrent-ils pour autant ? Dans l’existence, c’est certain. Avec hauteur pour l’un, mutisme pour l’autre, longtemps, taisant leur plaie. Ils se sont considérés du coin de l’œil toujours, l’un polémiquant, l’autre dans un silence dont il ne sortira que tard, après la mort de l’ancien ami, pour des évocations disant, bien plus que la nostalgie d’une jeunesse, la tendresse enfouie… Qui, « ils » ? Faut-il continuer ? Depuis longtemps déjà, les deux jeunes poètes de 1917 sont entrés dans la légende et leur amitié brisée constitue l’une des pages les plus fameuses de l’histoire littéraire du siècle dernier. Non sans mélectures. Les éditions Gallimard viennent de publier, sous le titre Lettres à André Breton, 170 lettres d’Aragon à Breton échelonnées du 18 mai 1918 au 2 septembre 1931, dans une édition présentée et annotée par Lionel Follet.

Si l’on connaissait déjà quelques pièces partielles d’un bref et révélateur moment de crise entre les deux amis, en janvier 1919, quand Aragon se posait en mal-aimé et trahissait par l’intensité de son chagrin une amitié aux allures passionnelles, l’étendue ici de la correspondance révélée et commentée avec l’érudition irréprochable du spécialiste couvre une période autrement considérable. Il y manque, pour les amateurs de linéarité, les réponses de Breton, encore soumises pour quelques années au silence des archives. La voix seule d’Aragon, donc, se donne à entendre. Est-ce effet de cette solitude ? Il semble que l’une des constantes des lettres, et peut-être de la relation entre les deux amis, tient dans l’appel incessant d’Aragon à son destinataire, non sans chantages et danse des sept voiles : « Aussi de temps en temps je veux éprouver ton amitié et je demande : quelle est la couleur des arbres, et si tu me dis tricolores je saurai bien que tu mens. Mais tu réponds durement, avec des mots très purs. Alors je reprends TA main. »

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

André Breton, Louis Aragon, avec René Hislum et Paul Eluard

Deux massifs surtout forment l’essentiel du livre, et par là même l’apport décisif de cette publication : les années 1918- 1919, quand Aragon écrit depuis le front ou, plus tard, son affectation alsacienne, et les longues lettres détaillées écrites depuis Moscou, à l’automne de 1930, qui rendent compte du congrès des écrivains dit « de Kharkov », épisode fondamental pour l’histoire du surréalisme et la biographie d’Aragon. C’est dire l’importance de ce livre, si l’on veut le considérer comme un document. Pièce en mains, donc, Lionel Follet peut dans son introduction rompre avec les lectures et interprétations polémiques, outrancières, concernant ce fameux congrès. Rappelons donc, une fois encore, ce qu’il nous fut permis de supposer sur cette affaire, et qu’on est heureux de voir confirmé : non, Aragon – ni Sadoul, qui l’avait rejoint – ne s’est pas vendu aux autorités soviétiques à cette occasion. Trouvant le moyen par raccroc de se faire inviter à un congrès de littérateurs comme l’Union soviétique commençait à savoir les produire, alors qu’il s’était rendu avec Elsa Triolet à Moscou pour rendre visite à Lili Brik après le suicide de Maïakovski, Aragon a espéré y conquérir une reconnaissance des positions surréalistes en matière de création et faire du groupe, contre l’influence de Barbusse et d’écrivains plus traditionalistes, le véritable correspondant en France de l’avant-garde révolutionnaire. Les lettres montrent que tout se fit dans l’urgence et qu’Aragon s’est un peu naïvement (l’avenir l’aidera à progresser sur ce point…) félicité des succès de tribune – « le rapport sera publié in extenso », se réjouit-il le 20 novembre 1930 – en oubliant que, dans les labyrinthes de la politique, l’essentiel se joue en coulisses. Ainsi fut-il conduit, le théâtre de voix fini, et sous peine de voir perdus tous les bénéfices qu’il croyait avoir obtenus pour le surréalisme, à signer une déclaration se désolidarisant du Second Manifeste « dans la mesure où il contrarie le matérialisme dialectique ». L’apprenti stratège fut donc manipulé et les débutants en pratique du pouvoir défaits de leurs espérances. Peut-on espérer l’affaire close, et les polémiques ?

Bien plus passionnante est la découverte des lettres expédiées depuis le front. Elles confirment en grande partie ce qu’Aragon avait pu dire de sa guerre, la première, de l’étrange intensité de vie qu’il y connut : « Tout est ici étourdissant, vois-tu », note-t- il depuis le front. Il faut tenir compte évidemment de l’ironie, du dandysme juvénile et du choix, expliqué par Aragon plus tard, de ne pas faire « l’honneur » à la guerre de lui accorder attention. Mais même à compter avec cette défense bien compréhensible, la lecture de ces lettres est saisissante : la grande affaire est l’écriture, l’envoi de textes, les jugements. C’est aussi que par la rédaction des lettres, le soldat anéantit la guerre qui l’entoure, d’où l’entrain, la vivacité de certaines missives, faites pour séduire incontestablement, et s’étourdir en même temps : « Le temps merveilleux. Les tranchées. Ce petit bout de boyau. (…) Mais comme un homme que l’amour fatigue, le canon ne dit qu’un mot, et se recueille pour de futurs. » Les explications de l’éditeur permettent à qui veut s’y plonger de découvrir ici l’étendue des citations cachées, des références et effets de connivences entre les amis, dans une plume parfois un peu saturée, comme le sont les écritures commençantes. Les érudits chercheront (et trouveront) de quoi préciser où en étaient les admirations, les reconnaissances et les répudiations d’un jeune génie cherchant encore son propre chemin. On découvre ainsi la complexité de la relation à Apollinaire et l’on peut éprouver le petit plaisir de prendre la mémoire du vieil Aragon en flagrant délit d’enjolivement.

Pour qui connaît en effet la page émue par laquelle Aragon disait avoir été « aveuglé » par un petit bout de papier reçu de Breton lui écrivant : « Mais Guillaume Apollinaire vient de mourir », l’exclamation du 17 novembre 1918 aurait de quoi surprendre : « Apollinaire est mort Hourrah et c’est compris ! » Nulle duplicité cependant du jeune homme écrivant dans le même temps un hommage au défunt : le texte public dira aussi les limites d’un héritage, et le sentiment, aussi injuste qu’on voudra (cet âge est sans pitié), que l’auteur d’Alcools ne faisait que se survivre.

Mais cette correspondance n’est pas qu’un document d’histoire littéraire. Entre les inévitables échanges d’informations qui font parfois la pesanteur du genre, c’est, d’abord, une écriture qui s’essaie, joue et jouit de diversités qu’offre le genre ouvert de la lettre, s’amuse d’un jour à l’autre à se contredire, explore le décousu.

Les pépites dès lors abondent : « C’est un contemporain. Il faut tuer les contemporains », « Qui nous délivrera du style ? », « Ce qui m’étonne, ta voix est la seule qui ne s’altère pas par la poste », « Ce qui me dégoûte chez les poètes, c’est que ce sont des rusés ou des futés »… C’est aussi et déjà toute l’âme d’Aragon dans le scintillement d’une douleur qui ne se dit que par le jeu avec elle-même : « Chlore, ô chlorose. Toussant, ah, inutile de jouer avec les sons, ils ne rebondissent plus. Le mot : feuillée se détourne tristement de son sens.

Il faut bien que je me détourne de mes sens. Le vent frais du soir sur ma figure chasse le démon des lettres. Il pleut très doucement. Louis. »

Les Lettres à André Breton sont du Aragon. C’est tout dire.

Olivier Barbarant

Lettres à André Breton, 1918-1931,
de Louis Aragon.
Édition établie, présentée et annotée par Lionel Follet. Gallimard, 472 pages, 23,90 euros.

De l’écriture moderne sur l’art : de Gertrude Stein à Louis Aragon


De l’écriture moderne sur l’art : de Gertrude Stein à Louis Aragon

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I

Portrait de Gertrude Stein, par Picasso

Gertrude Stein voit pour la première fois un tableau de Picasso chez le clown Sagot ; ce dernier lui permet d’acheter la première toile du jeune Espagnol. Elle fait sa connais- sance. Il lui plaît. Beaucoup. Ce dernier entreprend de faire le portrait de son mécène en jupe-culotte, qui ne pose pas moins de quatre-vingt-dix fois ! Depuis lors, comme le révèle l’Autobiographie d’Alice Toklas (1933, ouvrage paru en France l’année suivante), amitié et fascination se mêlent dans son esprit. Ses Mémoires évoquent sans fin la figure aimée de Picasso, jusqu’au point de s’intéresser de près à sa poésie (qu’elle ne goûte guère, comme elle l’avoue dans l’Autobiographie de tout le monde, en 1937). Elle écrit sur Picasso en 1909, en même temps qu’elle écrit sur Matisse. Les deux textes sont publiés ensemble dans la revue d’Alfred Stieglitz, Camera Work, en 1912. En 1938, elle fait paraître en français, chez Floury, une monographie sur Picasso qui fait date. Elle y explique : « Il connaît ce que les autres ne savent pas encore. Il est dans le XXe siècle, dans un siècle qui voit la terre comme on ne l’a encore jamais vue (…) Alors, Picasso a sa splendeur. Oui. »

Quand son frère Leo et elle décident de faire collection à part en 1914, il choisit Matisse et elle, Picasso, bien qu’elle ait pour Matisse de l’estime et de l’admiration. Mais dans cette relation passionnelle, à la fois « sentimentale » et esthétique, on ne peut voir une simple toquade. N’a-t-elle pas trouvé dans ses compositions cubistes un paradigme puissant à sa recherche littéraire ? Leo le remarque d’ailleurs à propos du Portrait of Mabel Dodge at the Villa Cavania (1913) : il y voit « une absurdité complète ». Dans son Picasso, elle donne en tout cas trois raisons à cette révolution: 1. dans la composition parce que la conception de la vie s’était élargie; 2. la foi dans les yeux et le déclin du prestige de la science; 3. l’encadrement de la vie: « Le besoin du tableau figé dans son cadre ayant cessé, venait l’heure des tableaux sortant de leurs cadres. » Elle a donc tenté d’en faire de même pour l’art romanesque.

« L’Aventure des Stein », Galeries nationales du Grand Palais, jusqu’au 16 janvier 2012. Catalogue sous la direction de Cécile Debray, Éditions de la RMN et du Grand Palais. 456 pages, 50 euros.
 
Contemporanéité de Gertrude Stein, sous la direction de Jean-François Chassey et Éric Giraud, Éditions des Archives contemporaines. 194 pages, 25 euros.
 

II

Pour Aragon, Picasso prend consistance dans son histoire personnelle à la Libération. En 1950, il loue son Homme au mouton, qui lui permet de le situer dans une grande histoire de la sculpture. Puis il fait encore son éloge dans un dialogue burlesque avec un critique. Il y prend fait et cause pour Champfleury, le porte-drapeau du réalisme de Courbet. Il y relie le peintre à Goya. Et il demande qu’on voie les choses comme lui : « Mais promenez-vous et tâchez d’avoir les yeux de Picasso ; je vous assure que vous rencontrerez très peu de gens faits comme des personnages de David ou de Girodet, et une quantité incroyable de caricatures ou de monstres sortis du caprice picassien » (les Lettres françaises, 1954). Enfin, il écrit beaucoup sur d’autres artistes, surtout sur Chagall.

Écrits sur l’art moderne, Louis Aragon, Flammarion, 720 pages, 35 euros.
 

III

Dans la collection de Leo et Gertrude Stein, Cézanne a une place essentielle, comme d’ailleurs dans celle de leur frère aîné, Michael. À tel point que quand Leo s’installe en Italie, il comprend pourquoi son ainé aime Cézanne, il limite. (Ce fut Berenson qui leur conseilla de rencontrer ce peintre.) Il lui écrit que les Pommes (1878) « ont une importance unique pour moi qui ne peut pas être remplacée ». Ils sont allés chez Ambroise Vollard et tombent en arrêt devant « un merveilleux petit paysage vert ». « Avant la fin de l’hiver […] , emportés par un bel élan, (ils) décidèrent d’aller jusqu’au bout. Ils décidèrent d’acheter un grand Cézanne. Ensuite ce serait fini. »

En ce qui concerne Aragon, Cézanne n’a pas une place aussi grande. Et pourtant, il admire ses toiles dans un bel essai narratif, Tableaux d’une exposition, en 1945 : « Mais, enfin, j’étais là, il était bien cinq heures d’hiver, le feu de l’éclairage inventé était violent et froid comme la saison, le portrait d’on ne sait qui par

Cézanne s’y allumait au mur, avec ce fond d’un bleu vert que je ne sais pas pourquoi on n’appelle jamais le bleu Cézanne… »

« Cézanne à Paris », musée du Luxembourg, jusqu’au 26 février 2012. Catalogue. Éditions de la RMN. 224 pages, 39 euros.
Cézanne, puissant et solitaire, de Michel Hoog, « Découvertes », Gallimard. 176 pages, 14,30 euros. Cézanne, portrait, de Pascal Bonafoux, « Bibliothèque », Hazan. 300 pages, 15 euros.
 

IV

Henri Matisse est une des grandes rencontres des Stein. Elle a eu lieu au premier Salon d’automne avec la Femme au chapeau. « Ce tableau plaît à Gertrude Stein. Elle dit qu’elle veut l’acheter » (Autobiographie). Elle le fait. Et l’artiste lui plaît aussi : « L’amitié avec les Matisse grandit vite. » Et elle achète avec Leo d’autres pièces. « Petit à petit », souligne-t-elle, « ils se mirent à venir rue de Fleurus pour voir les Matisse et les Cézanne. Matisse amenait des gens, et chacun amenait des gens… », note-t-elle. Chez elle, il y a l’esquisse de la Musique (1906), le Nu bleu (1907) et surtout le Bonheur de vivre (1905- 1906). Après, avec l’apparition de Picasso, l’étoile de Matisse pâlit, enfin aux yeux de Gertrude. Mais elle continue à l’apprécier.

Pour Aragon, l’intérêt pour Matisse ne se traduit d’abord par aucun texte monographique important. Son nom figure de temps à autre, souvent après la Libération, alors que le débat entre le réalisme et l’abstraction bat son plein. C’est en 1971 qu’explose la bombe Henri Matisse, roman (paru d’abord en deux volumes, puis en « Quarto » en 1998). C’est sans doute l’un des chefs-d’œuvre de l’écrivain. Si la Semaine sainte a été une biographie savante de Géricault traduite sous la forme d’une fiction, Henri Matisse est la métamorphose d’une longue méditation sur l’art qui devient un récit romanesque – la pensée sur l’art d’Aragon se raconte et donne lieu à un ouvrage ample et foisonnant qui de son objet précis – les travaux du peintre – produit la vision plastique d’Aragon sous un aspect novateur et, en même temps, celle de la création littéraire au-delà de ses bornes anciennes.

Gérard-Georges Lemaire


Une histoire de notre temps


 

Une histoire de notre temps

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De tous les arts, le théâtre est sans doute celui dont le rapport au temps est le plus étroit. On en a une parfaite démonstration avec la nouvelle mise en scène (nouvelle et non reprise, j’insiste) du Rhinocéros d’Eugène Ionesco par Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Ville, dont il est le directeur. Il y a près de sept ans, Emmanuel Demarcy-Mota avait monté la pièce au Centre dramatique national de Reims, qu’il dirigeait alors, avant de présenter son spectacle au Théâtre de la Ville, déjà. En un peu moins de sept ans les choses, la société, notre manière de « penser » ou de ne plus penser, ont changé. Sarkozy et sa clique se sont chargés de l’affaire, faisant le lit de la poussée brune marine. La pièce de Ionesco prend tout à coup une autre coloration, elle qui fut tout de même écrite, faut-il le rappeler, en réaction à la montée des fascismes et du nazisme dans les années 1930 en Europe. Foin de la rhétorique que quelques grands ténors de la critique des années 1960 en France crurent déceler dans la pièce en lui en faisant grief, lors de la création française par Jean-Louis Barrault en 1960. Nous n’en sommes plus aujourd’hui à cette nuance près, si tant est qu’elle soit réelle, urgence oblige. En sept ans, soudainement, le propos de Ionesco, son écriture même, griffe davantage. Il est vrai que le travail d’Emmanuel Demarcy-Mota et de son équipe, la même qu’à la création, y est pour beaucoup. Eux aussi, le jeune metteur en scène en tête, ont sinon changé, du moins beaucoup mûri. C’est tout le spectacle qui, du coup, acquiert un certain poids, une nouvelle puissance. Entre les deux versions de ses mises en scène de Rhinocéros, Emmanuel Demarcy-Mota a monté, entre autres, Homme pour homme de Bertolt Brecht, puis Casimir et Caroline d’Ödön von Horvath. Ce n’est pas là tout à fait un hasard, et l’on peut aisément voir une ligne de force se dessiner pour aboutir provisoirement à ce Rhinocéros. Une ligne de force de notre histoire de la civilisation occiden- tale en pleine déréliction, et qui pourrait sans aucun doute également passer par l’Homme sans qualités de Robert Musil dont la parution date de la même époque. Et l’on se gardera bien d’oublier un de ses ancêtres, Kafka et sa célèbre Métamorphose, parue en 1915, puisqu’après tout Rhinocéros raconte bien aussi l’inéluctable métamorphose de notre humanité en ce fascinant et terrifiant animal. Une humanité atteinte de « rhinocérite » aiguë. Nous connaissons bien le phénomène pour le vivre presque quotidiennement. « Notre » humanité, disais-je ? Oui, excepté un ultime récalci- trant, Bérenger, le fameux Bérenger, double de l’auteur qui traverse et hante plusieurs de ses pièces, et qui aura le mot de la fin : « Contre tout le monde, je me défendrai, contre tout le monde, je me défendrai! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! » Et Demarcy-Mota prend bien soin de mettre davantage l’accent sur cet in- dividu, sur sa singularité et sa solitude, ajoutant, en prologue à la représentation, et avec l’aide de François Regnault, des citations de l’auteur tirées du Solitaire, titre de son unique roman qui se passe de commentaires.
Près de sept ans donc, et un approfondissement, voire une vision renouvelée totalement assumée d’un texte dont il faut, à notre tour, réviser l’appréciation : lui aussi a « bougé » !… Peut-être n’est-il pas tout à fait ce « classique », synonyme d’ennui, à la rhétorique trop évidente. La rhétorique c’est bien ce que tente de balayer la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota, dont la patte a su se faire encore plus ferme qu’elle ne l’est d’ordinaire. Scènes de groupe (qui font toujours aisément effet) réglées à la perfection, comédiens virevoltant autour de Serge Maggiani (Bérenger) dont la gestuelle volontairement empruntée et le chant vocal sont les derniers signes d’humanité au milieu ou face au trou- peau de rhinocéros en train de se constituer. Avec Hugues Quester (son ami Jean) Maggiani forme un duo de clowns tout à fait étonnant, tout en contrastes, et l’on retrouve bien là le Ionesco des premières pièces, celui de la Cantatrice chauve ou de Jacques ou la Soumission… alors que les autres personnages (excepté sans doute Daisy, l’aimée de Bérenger qu’interprète Valérie Dashwood), réduits à l’état de pantins, sont saisis avec plaisir et efficacité par les autres membres de la troupe, qui ont pratiquement tous changé de rôle par rapport à la version de 2004. Dans une certaine outrance de jeu, dans les ruptures de rythme, dans cette façon de manier un humour tragique, tous semblent d’ores et déjà prêts à affronter les personnages de Victor ou les Enfants au pouvoir de Vitrac, qu’Emmanuel Demarcy-Mota entend mettre en scène la saison prochaine. « Y aurait-il eu Ionesco s’il n’y avait pas eu Vitrac qui ne tint guère l’affiche ? », se demandait Aragon en 1958 (dans les Lettres françaises). Comme quoi Demarcy-Mota a bel et bien de la suite dans les idées.

Jean-Pierre Han

Rhinocéros, d’Eugène Ionesco. Mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota. Théâtre de la Ville. Jusqu’au 14 mai. Tél.: 0142742277.

 

Mai 2011 – N°82



Editorial – Avril 2011

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Les Lettres Françaises, gardons-en mémoire, furent le journal de la Résistance intellectuelle contre l’occupant nazi. Fondées par Jacques Decour et Jean Paulhan, en 1942, elles cessèrent de paraître en 1972… Par Jean Ristat Lire la suite

Aragon par Pierre Daix, troisième !


Aragon par Pierre Daix, troisième !

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C’est la troisième édition de la biographie d’Aragon par Pierre Daix. Comme s’y retrouvent à peine modifiés les mêmes partis pris privilégiant l’aspect politique, on peut se demander si c’était bien la peine de remettre cet ouvrage sur le métier à chaque changement d’éditeur. Il est d’ailleurs aventureux pour l’auteur de laisser écrire en couverture qu’il est le « biographe classique » d’Aragon, le commentaire juste n’étant pas celui de classique mais de « sans concurrence » car jusque-là il est le seul sur le marché. Remarquons que lors de la publication de la première édition (au Seuil), du vivant d’Aragon, celui-ci prit la peine d’annoter le travail de son rédacteur en chef aux Lettres françaises, parfois avec vigueur. C’est un risque qui n’existe plus maintenant.

En réalité, si aucune biographie n’est venue concurrencer celle de Pierre Daix les études sur Aragon sont nombreuses, riches et productives. Tant sur le plan littéraire pur que sur celui de la politique, des travaux universitaires, des correspondances, des mémoires permettent de nuancer, modifier, récuser certaines affirmations qui sont trop souvent reprises comme argent comptant. On aurait aimé que P. Daix en tienne compte pour ce qui le concerne. Or il maintient, de réédition en réédition, un système d’affirmations qu’il perfectionne et qui lui permet de régler sans fin des comptes jamais apurés avec le parti qui fut le sien pendant plus de 30 ans. Certaines assertions ont pourtant besoin d’être prouvées. Ainsi de la prétendue mise à l’écart d’Aragon de Ce soir en 1944, dont P. Daix déclare dans la deuxième édition que ce fut sur manœuvre de Duclos pour lui faire payer son communisme national (alors que c’est pourtant Duclos qui lui avait fait l’honneur de lui demander d’écrire le texte Le Témoin des martyrs), maintenant attribuée à Thorez qui n’aurait pas apprécié la campagne d’Aragon dans Ce soir sur les milices patriotiques à la Libération. Ingrat Thorez qui ne veut pas savoir qu’Aragon fut un des premiers à faire campagne pour son retour en France. Même constat sur « le communisme national » et certains détails concernant Nizan en 1939, au moment du pacte germano-soviétique dont Jean Albertini, connaisseur sagace de cette période, a montré qu’ils étaient faux dans des travaux qui ne peuvent être ignorés de P. Daix, en particulier ceux relatifs à une réunion des communistes à Ce soir qui n’eut jamais lieu.

Daix construit et reconstruit sans cesse l’histoire de sa relation au communisme. Ce sera sans doute là son grand œuvre. Une biographie d’Aragon mérite d’être établie sur d’autres bases. Elle viendra, inéluctablement. Mais il faut reconnaître à l’auteur une qualité qu’il n’altère pas, de livre en livre, c’est celle des propos tenus sur Elsa et le souvenir qu’il en garde.

 

François Eychart

Aragon par Pierre Daix,
Éditions Tallandier, 26 euros