N° 107 – Les Lettres Françaises du 5 septembre 2013

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Au sommaire de ce numéro 107 : Elsa Triolet, par Olivier Barbarant, Michel Besnier, Francis Combes et Marie-Thérèse Eychart ; Guillaume Apollinaire, par Victor Blanc ; le Festival d’Avignon, par Jean-Pierre Han ; Barbey d’Aurevilly, par Christophe Mercier ; Yves Mabin Chennevière, par Marc Sagaert ; la bibliothèque chinoise de Jean Ristat ; Walter Benjamin, par Jacques-Olivier Bégot… Lire la suite

Philippe Soupault, un homme de liberté


Philippe Soupault, un homme de liberté

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Philippe Soupault n’a pas cherché à devenir un nom de la littérature. Imaginer Rimbaud à l’Académie le faisait ricaner. Il n’aimait pas plus la gloire qu’il ne supportait Dieu. Il préférait la vie, avec ses grands et ses petits côtés, sachant dévoiler ce qu’elle recèle d’exceptionnel. Sans doute cela est-il le fait d’un poète et poète, il l’était avant tout, ne se souciant pas trop de son œuvre, se méfiant de la littérature et des littérateurs.
Sa vie est riche en événements qui sortent de l’ordinaire. Les plus connus sont l’épisode de l’écriture des Champs magnétiques avec Breton, l’emprisonnement en Tunisie en 42 pour haute trahison, à la demande de Vichy, le suicide de sa compagne à Paris en 1965. Mais il y a aussi ses activités de gérant d’une flotte de dix pétroliers, celles d’éditeur, de journaliste, de voyageur, d’homme de radio, et en parallèle, une incessante activité d’écriture. Tout ce qu’il a écrit, en particulier sa poésie, montre une certaine fluidité d’expression qui peut être considérée comme sa caractéristique.
Cette fluidité, augmentée d’une certaine bienveillance à l’endroit des personnes dont il nous entretient, se retrouve dans les volumes intitulés Mémoires de l’Oubli. Cela signifie-t-il que Soupault est aveugle et se refuse à prendre parti ? Certainement pas, mais il préfère mettre à jour les ressorts profonds de ceux dont il parle. La crainte de l’oubli nourrit un combat pour refouler la marée montante des mensonges qui défigureront tout et pour cerner au plus juste la vérité intime du mémorialiste. Elle met en jeu sa capacité de sincérité qui est chez lui aussi résolue que tranquille. De ce point de vue poésie et mémoires sont bien l’œuvre du même homme
Les Mémoires que Soupault publie au tard de sa vie et qui débutent par L’Histoire d’un blanc (écrit en 1927), sont le récit de ce qui restera comme la partie la plus prometteuse de son siècle : le dadaïsme, le surréalisme, et surtout les relations avec les intellectuels qui ont fait la grandeur de cette période. L’Histoire d’un blanc peut être considéré comme les prolégomènes aux volumes qui suivront et vont jusqu’en 1933. On y trouve le récit de son enfance, de ses premiers pas dans la vie d’adulte et les partis pris qui resteront les siens. Avec d’entrée de jeu ce rejet définitif de la bourgeoisie qui prétend s’appuyer sur la religion et les bonnes mœurs et ne respecte véritablement que l’argent. « Je puis dire, sans exagérer, que l’unique morale de la bourgeoisie au milieu de laquelle j’ai eu le malheur de naître réside dans ce principe élémentaire : “C’est une chose qui ne se fait pas…” Tuer ou voler ne se fait pas. Être pauvre ne se fait pas. Écrire ne se fait pas… »
Une deuxième constante de la vie de Soupault aura été un amour de la liberté que son milieu social ne fait que blesser, qu’il s’agisse de l’homme ordinaire ou du poète. Il s’en revendiquera toujours : « Liberté que je veux, liberté dont je suis malade et qui me torture et qui me tue comme la soif, je voudrais une fois au moins dans ma vie apercevoir ton visage. Une seule fois et je serais content. » Il se définit ainsi : « Je suis simplement un garçon de Liberté. »
Les trois volumes des Mémoires de l’Oubli racontent ce qu’Aragon a nommé « un perpétuel printemps », sans méchanceté pour les uns et les autres malgré ce qui a pu les opposer. Parfois un jugement sévère se fait jour, par exemple sur Cocteau pour son goût des mondanités et des embrouilles, ou pour certaines décisions de Breton qui se laissait emporter par la colère et tentait ensuite d’arranger les choses. Mais les jugements sont sans excès. Ses amis sont Éluard, (« un homme dont le désespoir est beau comme la folie »), Aragon, (« Louis Aragon détient un record, un record magnifique, celui de l’insolence »), Tzara, (« Plus je le connaissais, plus je l’admirais »), Crevel, (« Avez-vous déjà lu un livre absolument sincère ? »), etc., sans oublier Apollinaire « qui me prit par la main et qui me montra ce qu’étaient la poésie vivante et la pénitence du feu ». Sans oublier le fantôme de Lautréamont (« On ne juge pas monsieur de Lautréamont. On le reconnaît au passage et on le salue jusqu’à terre. Je donne ma vie à celui ou à celle qui me le fera oublier jamais. »).
Soupault pensait que ses amis lui reprochaient cette fluidité d’expression qu’on retrouve dans tout ce qu’il écrit. Il le redit dans un texte relatant ses réflexions, en prison, en 42, au moment d’un transfert qui pouvait être l’occasion de son exécution. Mes amis, ajoute-t-il « se souviendraient surtout de ce que de mon vivant j’avais déjà été un fantôme dont on ne comprenait pas les attitudes contradictoires et l’incapacité de se fixer. »
Loin d’être un homme aux attitudes contradictoires, Soupault aura été avant tout un poète que ses pas ont mêlé à ceux qui ont donné sa dimension au siècle. Ce qu’il en dit est un témoignage essentiel. Concernant des événements qui suivirent la Commune de Paris il écrit : « Voici l’époque des trahisons, des compromissions, des conversions.[…] J’apprends aujourd’hui à respecter ceux qui ont refusé de trahir. » Paroles d’une belle actualité, dont on ne peut que saluer Philippe Soupault de les avoir écrites et surtout de les avoir fait vivre.

François Eychart