Sarah Rey, l’ambivalence des larmes

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Avec Les Larmes de Rome, Le pouvoir de pleurer sous l’antiquité, paru aux excellentes éditions Anamosa, Sarah Rey, maître de conférences en histoire romaine à l’université de Valenciennes, fait paraître un des essais les plus stimulants de la rentrée et creuse le sillon de l’histoire des sensibilités. Tout en renversant l’image du Romain impassible et d’une Rome au cœur aride, elle démontre avec force et concision le pouvoir politique et symbolique des larmes… Par Nicolas Dutent. Lire la suite

Pour Larry Clark


CHRONIQUE PHOTOGRAPHIQUE DE FRANCK DELORIEUX

Pour Larry Clark

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Extrait de Tulsa-larry Clark 1963/1971

Depuis l’invention de la photographie, de nombreux artistes ont représenté l’adolescence, par exemple Von Gloeden ou Herbert List. À la fin du XIXe siècle, le baron Von Gloeden se rend à Taormina, où il demande à de jeunes garçons de prendre des poses inspirées de l’Antiquité pour les photographier – non sans flirter avec le kitsch. Dans les années 1930, Herbert List photographie des adolescents sur les plages de la Baltique, de l’Italie ou de la Grèce, jouant, faisant du sport, travaillant dans une atmosphère de joie, de fête, de santé. Le temps, évidemment, passa. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, le baby-boom provoqua un profond changement : dès la fin des années 1950, les adoles­cents se retrouvèrent en nombre, revendiquèrent un mode de vie qui leur était propre, une rébellion sur fond de musique rock, l’indépendance – inventant ce que les adultes appelèrent « crise de l’adolescence ». C’est dans ce contexte que Larry Clark commença son oeuvre photographique.

Contrairement à ce que pensent d’aucuns, ses photographies ne sont pas posées mais prises sur le vif. Ainsi explique-t-il, dans un entretien donné au magazine Artpress, comment il réalisa sa première série, Tulsa, de 1963 à 1971 : « Un jour, j’ai eu cette sorte de révélation que je pourrais photographier mes amis, parce que je n’avais jamais rien vu qui leur ressemblait. Nous sortions des années 1950, où tout était réprimé, et à l’époque, en Amérique, on ne parlait jamais de drogue. Ce n’était pas censé exister, et pourtant ça existait. Dans un premier temps, je n’ai fait que m’exercer à photographier, et si vous regardez le livre Tulsa, il n’y a que des intérieurs. Donc des espaces assez confinés, et le Leica était très silencieux – je n’aurais jamais pu faire ça avec un reflex et ses miroirs qui claquent l’un contre l’autre –, au point que tout le monde s’y est fait assez vite. (…) Ça faisait partie de la scène, c’était très organique, on ne se posait pas la question de savoir si les photos allaient être montrées ou publiés. C’était très intime et, avec un 50 mm, on est très proche des gens, donc j’étais vraiment… juste là ! »

« Juste là ! » : l’oeuvre de Larry Clark joue avec le docu­mentaire, son réalisme confine au vérisme, parfois sans se soucier de l’esthétique, même si les cadrages et les éclairages prouvent qu’il s’agit bien d’oeuvres d’art. Aussi les scènes sont fortes, parfois violentes, toujours dérangeantes. La mort est présente, sous forme d’une seringue ou d’un revolver. Chaque photographie interroge celui qui la regarde : est-il un simple voyeur qui se repaît soit du morbide, soit d’un érotisme que la société d’aujourd’hui condamne ? Ce trouble nous renvoie à nos propres fantasmes, à nos propres pulsions de vie ou de mort, à nos propres perceptions et conceptions de l’adoles­cence. L’adolescent n’est pas pur, de cette pureté aux relents chrétiens, à l’image de premier communiant sage, souriant et sans une mèche qui dépasse. Larry Clark montre ce que les Grecs et les Romains avaient déjà compris. Deux dieux sont de perpétuels adolescents : Éros et Dionysos. D’Éros, Hésiode dit qu’il est « le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le coeur et le sage vouloir ». Quant à Dionysos, lisons le portrait qu’en dresse Giorgio Colli dans le magnifique la Sagesse grecque : « Dionysos est l’impossible, l’absurde qui sous l’effet de sa présence se réalise. Dionysos est vie et mort, joie et souffrance, extase et spasmes, bienveillance et cruauté, chasseur et proie, taureau et agneau, mâle et femelle, désir et détachement, jeu et violence, mais tout cela dans l’immédiateté, dans l’intériorité d’un chasseur impitoyable qui s’élance et d’une proie qui saigne et meurt, tout cela est vécu en même temps, sans un avant ni un après, et avec une plénitude bouleversante en chaque extrême. » Les adolescents de Larry Clark qui bandent, baisent, zonent, se shootent, sont à l’image de ces dieux intranquilles.

Quant à la censure des révérends pères Delanoë et Girard, il aurait peut-être mieux valu suivre Larry Clark lui-même qui explique, après avoir reconnu que ces images ne devaient pas être montrées à de « jeunes enfants », « qu’ils devraient plutôt interdire l’exposition à toute personne âgée de plus de dix-huit ans » ! Larry Clark, dans son oeuvre photographique comme cinématographique, nous parle des adolescents, du point de vue des adolescents, avec un regard d’adolescent. Les adolescents sauraient s’y retrouver.


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