Antigone par Miyagi, de la séduction à la désillusion

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Antigone, dans la mise en scène de Satoshi Miyagi, a beau avoir été créée chez lui, au festival du Spac (Shizuoka Performing Acts Center), qu’il dirige, dans cette ville située à environ 150 kilomètres au sud de Tokyo d’où l’on peut voir le mont Fuji, le spectacle proposé a tout l’air d’avoir été conçu spécialement pour la cour d’Honneur du palais des Papes d’Avignon. .. Par Jean-Pierre Han. Lire la suite

Une Antigone palestinienne


Une Antigone palestinienne

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Le « Bienvenue en Palestine ! » que nous lance dans la navette un des responsables du Théâtre national palestinien venu nous accueillir à l’aéroport de Jérusalem balaye d’un coup la triste impression de notre arrivée dans des bâtiments déserts, boutiques fermées, toutes lumières éteintes ; nous sommes un vendredi, jour de shabbat. Il contraste aussi avec le pénible contrôle du départ à Roissy-Charles-de-Gaulle effectué par un personnel israélien parlant à peine le français, rendant l’opération encore plus délicate. Cette fois-ci le théâtre nous reprend en main ; nous nous retrouvons en pays de connaissance. Il y aura bien au bout du voyage – c’est notre but – Antigone, de Sophocle, au Théâtre national palestinien, qui est mise en scène par Adel Hakim, sur place depuis plus d’un mois ; le spectacle est entièrement interprété en arabe par des acteurs palestiniens.

Voyage éclair qui nous immerge sans transition dans un univers à l’atmosphère particulière ; nous tous ici, gens de théâtre, directeurs, programmateurs, journalistes qui formons le petit groupe venu de Paris – et sans même que nous en parlions entre nous – possédons, je suppose, dans un coin de notre tête, une image de la ville et de ce qui s’y déroule imprimée par les événements dont les échos nous parviennent, que nous le voulions ou non, jour après jour. Mais le théâtre, et Antigone, sont bien là aussi. Lors d’une rapide visite de la ville, la jeune femme du Centre des études de Jérusalem, qui nous sert de guide, nous indique un cimetière, là même où Yasser Arafat voulait être enterré. Devant le refus du gouvernement israélien, il sera inhumé à Ramallah… Tout comme le grand poète Mahmoud Darwich quelques années plus tard… La sépulture, la terre natale, Mahmoud Darwich : impossible de s’y tromper, nous sommes encore et toujours dans Antigone telle que l’a imaginée Sophocle, il y a quelques siècles. D’ailleurs, Darwich connaissait parfaitement le tragique grec, lui qui se voulait résolument « poète troyen (…) du camp des perdants ». Le spectacle mis en scène par Adel Hakim lui rendra aussi hommage et justice, sans que cela paraisse déplacé, tant la chose paraît juste. Nul besoin d’ailleurs dans sa mise en scène de forcer le trait ; il lui suffira – si l’on ose dire, puisque c’est sans doute la chose la plus difficile au monde que d’être dans cette sorte d’humble évidence – de suivre le cours des choses, celui des mots du poète. Et la parole opère, claire et lumineuse, à travers la voix et le corps des interprètes qui l’assument presque naturellement, sans fioriture, sans « jeu », serait-on tenté de dire. Cette parole (soulignée par moments par les sons musicaux du trio Joubran, si cher au coeur de Darwich dont on entend la voix récitant un poème intitulé Sur cette terre), que le public du Théâtre national reçoit de plein fouet, lui aussi totalement concerné et applaudissant instinctivement, non pas à des jeux de scène, mais aux propos des personnages, Antigone, Hémon… Cette affaire, celle d’Antigone, est la sienne, corps et âme ; elle est à l’unisson de celle des interprètes qu’Adel Hakim met en pleine lumière.

Jean-Pierre Han


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Les oiseaux, miroir des hommes


Les oiseaux, miroir des hommes

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Avec Kaltenburg, son troisième roman, Marcel Beyer revient sur la blessure que le nazisme a infligée à l’Allemagne.

En apparence, Kaltenburg a pour cadre le petit monde des ornithologues allemands qui est décrit en long et en large. Si l’on considère que le propre des ornithologues est d’étudier les oiseaux, non comme des animaux qu’il faut considérer avec amour, mais comme des individus dont les comportements sont révélateurs des traits fondamentaux de tout individu, on admettra que l’ornithologie peut être un moyen de parler des hommes, de leur grandeur, de leurs failles. Et c’est bien ce qui se passe dans Kaltenburg.

Le roman commence avec le bombardement de Dresde, en 1945, qui tue des milliers d’habitants parmi lesquels les parents du narrateur. Ils étaient botanistes et à ce titre fréquentaient un éminent ornithologue nommé Kaltenburg avant de rompre avec lui. Homme de fort caractère, à qui peu de collègues concurrents sont capables de résister, celui-ci a très vite réussi à asseoir son autorité scientifique. Quelques années plus tard, le narrateur fera lui aussi carrière dans l’ornithologie, aidé par ce même Kaltenburg devenu son mentor. Dans ce milieu comme dans les autres, les jalousies, les antagonismes sont monnaie courante. Le narrateur est donc le témoin de conflits qui accélèrent ou ruinent les carrières et qui ont comme soubassements des particularités de l’histoire allemande.

Kaltenburg a réussi à dissimuler certains épisodes de sa carrière sous le Troisième Reich. Certes, après-guerre, il est resté en RDA où il a repris la position scientifique qui était la sienne avant-guerre. Il a même bénéficié de l’appui des dirigeants, qui ont reconnu ses mérites et l’ont distingué en lui attribuant voiture et chauffeur. Mais il s’agit d’un jeu trouble, car ils savent tout de ce qui peut lui être reproché et lui sait qu’ils savent et décide de jouer sciemment ce jeu qui lui profite. Il se fait donc sans scrupule le défenseur de positions politiques auxquelles il n’adhère pas, exaltant même l’URSS et l’ornithologie soviétique. Jusqu’à ce qu’il décide de passer à l’Ouest.

Comme bien d’autres romans écrits par des romanciers de la RDA, en particulier Christa Wolf ou Christoph Hein, celui de Marcel Beyer confronte le lecteur à la trame souterraine de l’histoire allemande, qui ne passe pas aussi vite qu’on l’imagine. Utiliser les péripéties de l’existence pour mettre au jour cette trame est d’ailleurs le sujet réel du roman. Kaltenburg a-t-il été vraiment nazi ? Voulait-il monter en puissance (comme par exemple un Karajan) ou bien continuer à exercer ses talents (comme un Furtwängler !) ? Il reste que, comme de nombreux autres, il a vécu et continue de vivre grâce à son art de s’accommoder des régimes politiques. Si, pour le plus grand nombre de ces opportu­nistes, les opportunistes ordinaires, leur carrière justifie tout, pour d’autres, la justification réside dans le désir de tout subordonner à leur passion. Quand il lui semblera qu’il est entravé dans ses recherches, Kaltenburg mettra fin à son hypocrisie politique et abandonnera la RDA.

Mais le monde ne se réduit pas au carriérisme et au cynisme, il com­porte d’autres personnages, mus de façon antagonique par une sincéri­té inaltérable. Les parents du narrateur, trop tôt disparus pour donner leur mesure, et celle qui deviendra sa femme, Clara, sont les figures remarquables d’êtres susceptibles d’aller jusqu’au bout d’un refus. C’est dans cette confrontation entre les cyniques et les sincères que le roman de Beyer trouve sa plus grande profondeur. À la vilenie de Kaltenburg se superpose le carriérisme de cadres de la RDA, qui clament haut et fort dans la journée leur attachement à ce qu’ils critiquent le soir, en privé. Ce comportement est tellement insup­portable à Clara qu’elle prend le parti d’infliger à ces hypocrites la lecture commentée de longs passages de Proust, auteur pourtant peu goûté en ces milieux. Manière aussi de s’isoler et de casser l’atmosphère dans laquelle ces gens se complaisent et pour l’auteur d’ajouter une touche ironique à un tableau sans complaisance de ces prétendues élites.

Le fantôme d’Antigone flotte sur ces pages qui rappellent que la vie n’est pas qu’une marche au succès mais qu’elle est fondée sur des valeurs inaltérables, et qu’elles doivent être au centre de toute décision importante.

François Eychart

Marcel Beyer, Kaltenburg, traduction de Cécile Wajsbrot. Éditions Métailié. 358 pages, 22 euros.

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