Matthias Langhoff : un autre regard sur la révolution

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Entre la première mise en scène française de Matthias Langhoff de « a Mission », de Heiner Müller, en 1989, et celle qu’il vient de réaliser aujourd’hui, près de trente ans se sont écoulés. La nouvelle mise en scène de la Mission par Matthias Langhoff n’a plus grand-chose à voir avec la précédente, hormis le texte, auquel ont été adjoints d’autres écrits comme deux extraits d’écrits de Walter Benjamin… Par Jean-Pierre Han. Lire la suite

Un roman d’avant la catastrophe


 

Un roman d’avant la catastrophe

Tableau de l’Allemagne de Weimar, Quoi de neuf petit homme ? de Hans Fallada touche à des comportements de crise qui s’observent aussi dans la France d’aujourd’hui.

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L’Allemagne ne cesse de poser problème. Pas celle d’aujourd’hui dont l’évolution est assez semblable à la nôtre, mais celle des années 30 qui ouvre sur la période brune dans laquelle on a tendance à voir la quintessence de ce qui a menacé notre civilisation. Le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell montre que la capacité de fascination du Moloch hitlérien reste inentamée. L’attrait pour ce genre d’ouvrages est d’ailleurs renforcé par le fait qu’ils intègrent les travaux des historiens, ce qui permet de pénétrer dans les arcanes d’une horreur dont on ne connaissait qu’une partie. Mais si les œuvres récentes s’imposent, il ne faudrait pas pour autant oublier que certains romans, écrits à l’époque des faits – par exemple La septième croix d’Anna Seghers –, constituent des chefs-d’œuvre nullement déclassés.

Les lecteurs de Seul dans Berlin retrouveront les qualités d’écriture et d’intrigue qui les ont marqués. Alors que ce roman racontait la fin de l’histoire du monstre, Quoi de neuf ? traite du début de la crise. Entre ces deux romans il nous manque toute une partie de l’œuvre de Fallada (par exemple Loup parmi les loups ou Gustav de fer) que les éditeurs français devraient réimprimer.

Quoi de neuf, petit homme ? est un roman d’avant la catastrophe. Son grand mérite est de la cerner et de l’exposer dans les menus aspects de la vie quotidienne alors qu’elle n’était pas encore consommée et que rares étaient ceux qui pouvaient dire comment tout finirait.

Il faut en effet imaginer la profondeur de la crise qui touche l’Allemagne dans les années 20. C’est un pays vaincu dont la jeunesse a été décimée et dont les milieux populaires gardent les stigmates des privations très dures qu’il a fallu supporter. La chute de l’empire des Hohenzollern a provoqué dans les esprits un séisme dont l’onde de choc n’est pas morte, entretenue par les partis nationalistes qui exploitent les contraintes odieuses du traité de Versailles et s’en prennent à la République. Tout cela surinfecté par la rapacité des grands industriels.

Dans ces conditions, comment un simple employé plutôt insouciant peut-il envisager sa vie quand il vient de rencontrer une jeune fille qui lui fait tourner la tête ? Et d’abord comment affronter la nouvelle qu’elle est enceinte ? En optant pour épouser celle qu’il nomme Bichette Johannes Pinneberg ne fait que se conformer à la tradition, quoiqu’il lui en coûte certainement de mettre fin à une vie de garçon qui n’est pas déplaisante. Alors que Johannes (qu’elle appelle non sans finesse Le môme) est inséré dans un milieu d’employés peu revendicatifs, Bichette vient d’une famille ouvrière où l’on est fier d’une combativité de classe. Quand elle le présente à sa famille, ses parents font sentir qu’ils auraient préféré un gendre ouvrier. Il eût été un allié alors qu’un employé est considéré comme un faible louvoyant entre les obstacles.

Le Môme et Bichette s’engagent vite dans une longue dégringolade imposée par la crise du capitalisme qui écrase tout le monde pour tirer son épingle du jeu. Dans un Berlin où les exclus et les miséreux craignent le regard du moindre policier mais côtoient des excentriques et des spéculateurs qui perdent en une nuit une année du salaire d’un employé, la morale d’antan a volé en éclats. Il en reste des morceaux épars servant à regrouper les nostalgiques de la grande Allemagne qui s’organisent pour remettre de l’ordre dans un pays qui descend la pente et hoquette sur ses valeurs  anciennes.

Bichette mène combat pour que son mari conserve des principes, ne s’engouffre pas dans des trafics qui le déclasseraient définitivement. L’héritage idéologique et moral de sa famille parle en elle. Quoique la politique n’intervienne presque jamais au sein du couple, quand le Môme réfléchit à l’attitude de sa femme il constate qu’elle est du côté du KPD. Fallada fait de cette femme une belle figure de combattante pour qui les seuls gages de survie sont les valeurs auxquelles elle est attachée.

Ce roman du bord du gouffre fait sentir l’équilibre instable et menaçant des forces qui travaillent l’Allemagne. « Les plus pauvres, les plus durs étaient soit communistes, soit nazis… Pinneberg n’avait toujours pas pu se décider pour l’un ou pour l’autre, il s’était dit que le plus simple était de se faufiler comme ça, mais il semblait que c’était justement ce qu’il y avait de plus difficile. » Peut-être faut-il voir dans ce constat une anticipation du choix qui attend Fallada et qu’il ne fera pas. A l’encontre de bien des intellectuels allemands de l’époque il n’a pas quitté le Reich, victime sans doute des illusions qui suggéraient que Hitler ne durerait pas, puis il s’est résigné. Il est vrai qu’il aurait fallu partir tout de suite, la porte sur l’exil se refermant très vite. S’il ne s’est pas compromis avec les nazis, (il eut même des ennuis), il a d’une certaine manière payé le fait d’être resté en Allemagne puisque les éditeurs français se sont empressés de le publier massivement entre 1940 et 1944 pour complaire à Vichy en gonflant leur catalogue d’œuvres germaniques, souvent hâtivement traduites. En 1945 à la demande de Johannes Becher, (futur ministre de la culture de la RDA), Fallada s’est installé à Berlin-Est. Il avait enfin fait son choix ou plutôt il manifestait enfin son choix. Il meurt en 1947 ayant écrit Seul dans Berlin que Primo Lévi présentera comme « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ».

Fallada excelle à rendre la vie des déclassés et des petites gens qu’il adosse à l’histoire tout en évitant qu’elle n’en soit que le reflet. C’est ce qui donne à ce roman sa force et son attrait. Quoi de neuf petit homme ? est à rapprocher des ouvrages de Glaeser, de Döblin, d’Anna Seghers et quelques autres, parmi les meilleurs. D’autant que le monde de Fallada ressemble par bien des aspects à celui que notre société produit.

François Eychart

Hans Fallada, Quoi de neuf, petit homme ?, traduction de Laurence Courtois, Editions Denoël, 444 pages, 22 euros. Rappel : Seul dans Berlin, Folio.

 

 

 


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