John Williams : Révélation américaine


Révélation américaine

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Il faudra écrire un jour l’histoire de la redécouverte des livres oubliés. Stoner y figurerait en bonne place. Lui n’aura mis que cinquante ans pour franchir l’Atlantique et trouver sa traductrice française, Anna Gavalda. Elle fut alertée par une interview de Colum McCann dans The Guardian. L’auteur irlandais du Chant du coyote, lui-même intrigué par la réédition en 2006 de l’ouvrage en anglais préfacé par son compère John McGahern, raconte l’émoi qui fut le sien à la lecture de cette destinée d’un fils de fermier devenu professeur d’université à Columbia dans le Missouri, à telle enseigne qu’il en acheta une cinquantaine d’exemplaires destinés à ses amis. De quoi alimenter une légende. Une admiration contagieuse qui porte manifestement ses fruits. Car le roman mérite plus qu’un détour. Il plaira à celles et à ceux qui placent les livres et la littérature au-dessus de tout. Ce qui n’aurait pu être qu’une trajectoire de plus dans cette fabuleuse histoire des trajectoires inattendues que nous propose le roman américain est remarquable par la peinture qu’il donne du siècle dernier à travers le portrait d’un homme que tout conduit à rester l’esclave de la terre ingrate qui nourrit à peine ses parents. Le début est simple: un conseiller rural rend visite à la famille Stoner. Le père à son fils : « Y dit qu’y z’ont une nouvelle école à l’université de Columbia… Faculté d’agriculture qu’y z’appellent ça… Y dit qu’tu d’vrais y aller… Qu’ça prend quatre ans… » L’enfant s’inquiète du prix à payer. Le père consent à envoyer deux ou trois dollars par mois. « Ta m’man et moi, on s’en tir’ra. »

L’aventure commence. Le gosse fait les soixante kilomètres à pied. Le voilà à la ville. Il est hébergé par de vagues cousins, peu amènes. Le hasard s’en mêle comme dans toute vie. À Columbia, en fait d’agriculture, il découvre Shakespeare. C’est la révélation. La littérature le passionne, le happe, le dévore. Il n’est pas un génie. Il travaille comme un bagnard. Il a le courage et la curiosité insatiable des défricheurs et des affamés. Il apprivoise les langues grecques et latines. Il devient spécialiste de la langue anglaise médiévale et renaissante. Il se lie d’amitié avec plus riches que lui. Quand la Grande Guerre éclate, ses amis s’engagent. Il reste, en fidèle soldat des belles-lettres, commet des livres qui n’obtiennent aucun succès. Sa passion est remarquée. On lui propose un poste. Il accepte. Pendant qu’il peaufine ses cours, corrige ses copies, anime des séminaires dans le microcosme de son village universitaire d’adoption, la grande histoire dévore pays et vivants. Tout près, la crise financière et la récession font rage. Puis l’autre guerre, fille terrible et terrifiante de la première, décime les promotions d’étudiants. Il souffre devant « des listes de noms de soldats morts » qui « défilaient sous ses yeux. Parfois c’était seulement un patronyme qui lui disait vaguement quelque chose, parfois il pouvait y associer un visage et, d’autres fois, un mot, une voix résonnaient encore ». Malgré ce gâchis, il tient « son sillon », étudie et enseigne, enseigne et étudie. Les tourmentes ne l’épargnent pas : mariage raté ; fille veuve aussitôt que mariée, mère et alcoolique ; collègues jaloux, humiliations, marginalisation. Ce Christ de l’université danse au bord des abîmes. On pourrait penser à une de ces vies ratées magnifiées par les littératures réalistes. C’est tout le contraire : sa vie d’abnégation est visitée par les éblouissements. Car même un amour impossible reste un amour, car même une paternité douloureuse reste une paternité, car la révélation des livres et de la culture reste à jamais une révélation.

Jean-François Nivet

Stoner, de John Williams, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anna Gavalda.
Éditions Le Dilettante, 384 pages, 25 euros.