Jacques Vaché, le dandy au browning

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L’amitié brève d’André Breton pour Jacques Vaché a eu une telle importance, les lettres de Vaché ont représenté pour lui un tel manifeste existentiel que le surréalisme de Breton en est issu. L’édition intégrale des « Lettres de guerre » donne de Vaché une image plus complète… Christophe Mercier Continuer la lecture

Aragon – Breton : « Et écris-moi, je suis si nu ! »


« Et écris-moi, je suis si nu ! »

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Les Lettres Françaises, revue culturelle et littéraire

Aragon, Lettres à André Breton, 1918-1931

Ils s’étaient rencontrés à la fin de septembre 1917, au Val- de-Grâce. Il y avait entre eux la poésie, déjà la révolte et le refus que la poésie ne soit que cela – que littérature. Ils se déchirèrent en mars 1932, séparés, a-t-on dit, par la politique. Se quittèrent-ils pour autant ? Dans l’existence, c’est certain. Avec hauteur pour l’un, mutisme pour l’autre, longtemps, taisant leur plaie. Ils se sont considérés du coin de l’œil toujours, l’un polémiquant, l’autre dans un silence dont il ne sortira que tard, après la mort de l’ancien ami, pour des évocations disant, bien plus que la nostalgie d’une jeunesse, la tendresse enfouie… Qui, « ils » ? Faut-il continuer ? Depuis longtemps déjà, les deux jeunes poètes de 1917 sont entrés dans la légende et leur amitié brisée constitue l’une des pages les plus fameuses de l’histoire littéraire du siècle dernier. Non sans mélectures. Les éditions Gallimard viennent de publier, sous le titre Lettres à André Breton, 170 lettres d’Aragon à Breton échelonnées du 18 mai 1918 au 2 septembre 1931, dans une édition présentée et annotée par Lionel Follet.

Si l’on connaissait déjà quelques pièces partielles d’un bref et révélateur moment de crise entre les deux amis, en janvier 1919, quand Aragon se posait en mal-aimé et trahissait par l’intensité de son chagrin une amitié aux allures passionnelles, l’étendue ici de la correspondance révélée et commentée avec l’érudition irréprochable du spécialiste couvre une période autrement considérable. Il y manque, pour les amateurs de linéarité, les réponses de Breton, encore soumises pour quelques années au silence des archives. La voix seule d’Aragon, donc, se donne à entendre. Est-ce effet de cette solitude ? Il semble que l’une des constantes des lettres, et peut-être de la relation entre les deux amis, tient dans l’appel incessant d’Aragon à son destinataire, non sans chantages et danse des sept voiles : « Aussi de temps en temps je veux éprouver ton amitié et je demande : quelle est la couleur des arbres, et si tu me dis tricolores je saurai bien que tu mens. Mais tu réponds durement, avec des mots très purs. Alors je reprends TA main. »

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

André Breton, Louis Aragon, avec René Hislum et Paul Eluard

Deux massifs surtout forment l’essentiel du livre, et par là même l’apport décisif de cette publication : les années 1918- 1919, quand Aragon écrit depuis le front ou, plus tard, son affectation alsacienne, et les longues lettres détaillées écrites depuis Moscou, à l’automne de 1930, qui rendent compte du congrès des écrivains dit « de Kharkov », épisode fondamental pour l’histoire du surréalisme et la biographie d’Aragon. C’est dire l’importance de ce livre, si l’on veut le considérer comme un document. Pièce en mains, donc, Lionel Follet peut dans son introduction rompre avec les lectures et interprétations polémiques, outrancières, concernant ce fameux congrès. Rappelons donc, une fois encore, ce qu’il nous fut permis de supposer sur cette affaire, et qu’on est heureux de voir confirmé : non, Aragon – ni Sadoul, qui l’avait rejoint – ne s’est pas vendu aux autorités soviétiques à cette occasion. Trouvant le moyen par raccroc de se faire inviter à un congrès de littérateurs comme l’Union soviétique commençait à savoir les produire, alors qu’il s’était rendu avec Elsa Triolet à Moscou pour rendre visite à Lili Brik après le suicide de Maïakovski, Aragon a espéré y conquérir une reconnaissance des positions surréalistes en matière de création et faire du groupe, contre l’influence de Barbusse et d’écrivains plus traditionalistes, le véritable correspondant en France de l’avant-garde révolutionnaire. Les lettres montrent que tout se fit dans l’urgence et qu’Aragon s’est un peu naïvement (l’avenir l’aidera à progresser sur ce point…) félicité des succès de tribune – « le rapport sera publié in extenso », se réjouit-il le 20 novembre 1930 – en oubliant que, dans les labyrinthes de la politique, l’essentiel se joue en coulisses. Ainsi fut-il conduit, le théâtre de voix fini, et sous peine de voir perdus tous les bénéfices qu’il croyait avoir obtenus pour le surréalisme, à signer une déclaration se désolidarisant du Second Manifeste « dans la mesure où il contrarie le matérialisme dialectique ». L’apprenti stratège fut donc manipulé et les débutants en pratique du pouvoir défaits de leurs espérances. Peut-on espérer l’affaire close, et les polémiques ?

Bien plus passionnante est la découverte des lettres expédiées depuis le front. Elles confirment en grande partie ce qu’Aragon avait pu dire de sa guerre, la première, de l’étrange intensité de vie qu’il y connut : « Tout est ici étourdissant, vois-tu », note-t- il depuis le front. Il faut tenir compte évidemment de l’ironie, du dandysme juvénile et du choix, expliqué par Aragon plus tard, de ne pas faire « l’honneur » à la guerre de lui accorder attention. Mais même à compter avec cette défense bien compréhensible, la lecture de ces lettres est saisissante : la grande affaire est l’écriture, l’envoi de textes, les jugements. C’est aussi que par la rédaction des lettres, le soldat anéantit la guerre qui l’entoure, d’où l’entrain, la vivacité de certaines missives, faites pour séduire incontestablement, et s’étourdir en même temps : « Le temps merveilleux. Les tranchées. Ce petit bout de boyau. (…) Mais comme un homme que l’amour fatigue, le canon ne dit qu’un mot, et se recueille pour de futurs. » Les explications de l’éditeur permettent à qui veut s’y plonger de découvrir ici l’étendue des citations cachées, des références et effets de connivences entre les amis, dans une plume parfois un peu saturée, comme le sont les écritures commençantes. Les érudits chercheront (et trouveront) de quoi préciser où en étaient les admirations, les reconnaissances et les répudiations d’un jeune génie cherchant encore son propre chemin. On découvre ainsi la complexité de la relation à Apollinaire et l’on peut éprouver le petit plaisir de prendre la mémoire du vieil Aragon en flagrant délit d’enjolivement.

Pour qui connaît en effet la page émue par laquelle Aragon disait avoir été « aveuglé » par un petit bout de papier reçu de Breton lui écrivant : « Mais Guillaume Apollinaire vient de mourir », l’exclamation du 17 novembre 1918 aurait de quoi surprendre : « Apollinaire est mort Hourrah et c’est compris ! » Nulle duplicité cependant du jeune homme écrivant dans le même temps un hommage au défunt : le texte public dira aussi les limites d’un héritage, et le sentiment, aussi injuste qu’on voudra (cet âge est sans pitié), que l’auteur d’Alcools ne faisait que se survivre.

Mais cette correspondance n’est pas qu’un document d’histoire littéraire. Entre les inévitables échanges d’informations qui font parfois la pesanteur du genre, c’est, d’abord, une écriture qui s’essaie, joue et jouit de diversités qu’offre le genre ouvert de la lettre, s’amuse d’un jour à l’autre à se contredire, explore le décousu.

Les pépites dès lors abondent : « C’est un contemporain. Il faut tuer les contemporains », « Qui nous délivrera du style ? », « Ce qui m’étonne, ta voix est la seule qui ne s’altère pas par la poste », « Ce qui me dégoûte chez les poètes, c’est que ce sont des rusés ou des futés »… C’est aussi et déjà toute l’âme d’Aragon dans le scintillement d’une douleur qui ne se dit que par le jeu avec elle-même : « Chlore, ô chlorose. Toussant, ah, inutile de jouer avec les sons, ils ne rebondissent plus. Le mot : feuillée se détourne tristement de son sens.

Il faut bien que je me détourne de mes sens. Le vent frais du soir sur ma figure chasse le démon des lettres. Il pleut très doucement. Louis. »

Les Lettres à André Breton sont du Aragon. C’est tout dire.

Olivier Barbarant

Lettres à André Breton, 1918-1931,
de Louis Aragon.
Édition établie, présentée et annotée par Lionel Follet. Gallimard, 472 pages, 23,90 euros.

Alexandre Kojève, portrait du philosophe en jeune homme


Alexandre Kojève, portrait du philosophe en jeune homme

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Longtemps, Alexandre Kojève est resté pour le public l’homme d’un seul livre, la magistrale Introduction à la lecture de Hegel, publiée au lendemain de la Libéra­tion par les soins de Raymond Queneau. Issu des légendaires conférences sur la Phénoménologie de l’esprit professées à l’École pratique des hautes études entre 1933 et 1939 et suivies par des auditeurs aussi remarquables que Caillois, Merleau-Ponty, Aron, LacanBataille, Jean Hyppolite et même, à l’occasion, André Breton, pour ne citer que les plus célèbres, ce volume a tôt fait de devenir le maître livre pour des géné­rations de lecteurs de Hegel, qui y trouvèrent notamment la clé de la célèbre dialectique du maître et de l’esclave. Quant à son auteur, il embrassa, au sortir de la guerre, une carrière de haut fonctionnaire qui ne contribua pas peu à épaissir le mystère et, du même coup, à accroître la fascination exercée par ce philosophe qui semblait s’être « opéré vivant » de la philosophie, pour paraphraser la formule de Mallarmé au sujet de Rimbaud. Pour être tentante, la comparaison est toutefois trompeuse, puisque Kojève ne s’enferma pas dans un silence complet, publiant au fil des ans quelques articles majeurs dans Critique, où il signala notamment l’importance de l’oeuvre romanesque de Raymond Queneau. Mais surtout, comme l’annonça la publication, à la veille de la disparition de Kojève, en 1968, du premier volume d’une monumentale Histoire de la philosophie païenne, le livre sur Hegel ne représentait que la partie émergée d’un iceberg spéculatif dont la base ne fait que s’accroître à mesure que paraissent de nouveaux inédits.

Le manuscrit sur Bayle édité par Marco Filoni montre d’abord, contre toute attente, que Hegel ne fut pas le seul objet de l’enseignement de Kojève à l’École pratique des hautes études. Parallèlement à la lecture d’un chapitre de la Phénoménologie, Kojève donna, en 1936-1937, un cours sur Bayle, qu’il prolongea en préparant, en vue d’un livre consa­cré à l’auteur du Dictionnaire philosophique, un manuscrit destiné à Georges Friedmann, qui dirigeait alors la collection « Socialisme et culture » aux Éditions sociales internationales. La partie rédigée expose l’armature théorique qui devait servir de base au travail projeté d’interprétation d’une série d’ex­traits du Dictionnaire de Bayle. Malgré son inachèvement, ce manuscrit décrit un ample mouvement spéculatif qui montre à quel point Kojève a fait sienne la dialectique hégélienne. Empruntant son intitulé au livre d’Émile Meyerson, Identité et réalité, Kojève étudie le conflit entre la raison et les faits qui est au fondement du « scepticisme radical » caractéristique de l’entreprise de Bayle. Cette attitude trouve, selon Kojève, son origine et sa source dans les contradictions où s’empêtre la raison dans sa recherche d’une théorie à la fois communicable, cohérente et démontrable. Au fil de cette reconstruction, que Kojève n’hésite pas à qualifier de « phénoménologique », c’est l’ensemble de la tradition philosophique, de Parménide à Hegel, qui se voit reconsidérée à la lumière de ces aventures de la raison, « partie d’une pleine confiance en ses propres forces », finissant pourtant par sombrer, au terme d’une série d’autocritiques toujours plus sévères, dans l’abîme d’un doute radical qui ouvre la voie à « l’odyssée de la raison positiviste ». À la différence de la raison que Kojève appelle « rationaliste », cette dernière prend conscience qu’elle ne peut plus prétendre être créatrice et qu’elle doit s’appuyer sur une réalité dont l’existence ne dépend pas d’elle. Pour autant, le positivisme n’échappe pas aux contradictions qui travaillaient déjà le rationalisme, et il doit lui aussi, pour sauver la possibilité de la communication, « renoncer à l’exigence de la cohérence, et – par suite – de la démontrabilité ». Tout compte fait, le bénéfice paraît maigre, puisque l’invocation de la réalité ne permet en définitive que de substituer à la « mort silencieuse » promise au rationalisme « un bavardage purement littéraire » qui n’est pas sans évoquer la situation de l’homme d’après la fin de l’histoire, décrit par Kojève dans une note célèbre de son livre sur Hegel. La conclusion du manuscrit n’offre qu’une consolation minimale : si l’homme parvenu au stade du scepticisme radical d’un Bayle sait que « rien de ce qu’il pourra dire ne sera vrai », il lui reste la possibilité de « démontrer aux autres que ce qu’ils disent n’est pas la vérité ».

Pour situer ce travail dans le contexte des préoccupations spéculatives de Kojève, il faut se reporter à la monographie de Marco Filoni, qui propose une reconstruction minutieuse et ap­profondie de l’itinéraire intellectuel du philosophe. Le travail sur Bayle apparaît dans cette perspective comme une étape majeure dans l’élaboration systématique d’une « anthropologie athée » qui culmine dans la rédaction d’un manuscrit en russe de près de mille pages récemment redécouvert dans le fonds Kojève de la Bibliothèque nationale et qui porte le titre Sophia : philosophie et phénoménologie. Marco Filoni fait de cet ambitieux projet de système le fil conducteur de son enquête, qui commence par un portrait de Kojève en cinq tableaux, avant de suivre le fil de la chronologie. Né à Moscou en 1902 sous le nom d’Aleksandr Kojevnikov, le neveu de Kandinsky est le contemporain de la « renaissance philosophique russe », où la critique de la mo­dernité s’élabore dans un climat de renouveau spirituel et sur la base d’une conception transformée de la religion, au moment où se font sentir les premiers soubresauts révolutionnaires. C’est en janvier 1917 que Kojève, à peine âgé de quinze ans, commence la rédaction du Journal d’un philosophe, qu’il poursuivra tout au long de ses années d’études, allant jusqu’à reconstituer certaines des notes qui s’étaient perdues en 1920, lorsque le jeune homme décide d’emprunter le chemin de l’exil, vraisemblablement pour échapper à l’interdiction de poursuivre ses études. S’appuyant sur les cahiers conservés à la BNF, Marco Filoni suit pas à pas l’odyssée de Kojève à travers l’Europe de l’immédiat après-guerre, en même temps que son évolution intellectuelle. Le séjour en Allemagne marque une étape déterminante dans ce périple. Marco Filoni décrit en détail le paysage philosophique de l’époque, dominé par le conflit entre le néokantisme finissant et les premières avancées de l’existentialisme que Kojève découvre en la personne de Karl Jaspers, directeur de la thèse qu’il choisit de consacrer à « la philosophie religieuse de Vladimir Soloviev ». Plus que la réputation de celui qui passait pour « le plus grand des philo­sophes russes », ce qui suscite l’intérêt de Kojève est l’ambition systématique de Soloviev. S’il reconnaît la dette du penseur russe envers l’idéalisme allemand, et en particulier envers Schelling, Kojève s’efforce de mettre en lumière l’originalité de cette tentative de construire une philosophie chrétienne systématique qui n’en serait pas moins capable de donner toute sa place à l’homme. Marco Filoni peut ainsi souligner ce que les nouveaux projets qui voient le jour en France, où Kojève s’installe en 1926, doivent à ces années d’apprentissage à Heidelberg. Si l’épisode des cours sur Hegel était connu, bien d’autres aspects de l’incessante activité de Kojève sont évoqués dans la dernière partie du livre, qui permettent par exemple de mesurer l’ampleur et la précision de la culture scientifique acquise en un laps de temps très court par l’auteur de l’Idée du déterminisme, étude demeurée inédite jusqu’en 1990. Marco Filoni met enfin en évidence l’importance de la contribution de Kojève aux Recherches philosophiques, revue où il publie une série de comptes rendus qui ont fait mieux connaître aux philosophes français les développements les plus récents de la philosophie allemande. Ce travail d’« im­portateur » résume parfaitement l’influence à la fois discrète et décisive qui fut celle de Kojève sur la vie philosophique des décennies à venir. De ce point de vue, il serait dérisoire de vouloir totalement lever le voile sur une vie qui n’a pas fini de fasciner. Mais le mérite irremplaçable de cette monogra­phie est de donner tous les éléments susceptibles d’éclairer l’enfance de ce sage que Kojève n’eut de cesse de devenir, avant et après la fin de l’histoire.

Jacques-Olivier Bégot

Identité et réalité dans le « Dictionnaire » de Pierre Bayle,
Édition établie, présentée et annotée par Marco Filoni, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 115 pages, 13,50 euros.
Le Philosophe du dimanche. La vie et la penséed’Alexandre Kojève, de Marco Filoni, traduit de l’italien par Gérald Larché, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 292 pages, 24,50 euros

N°79 – Février 2011


Les livres ne sont pas des cercueils


Les livres ne sont pas des cercueils

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Le nom de Bourgeade est si agréable à prononcer ! Pierre Bourgeade, avec le prestige évangélique du « Pierre, tu es Pierre » : j’y pensais en écoutant un prêtre ânonner les lieux communs de rigueur devant son cercueil dans une église d’où, à la sortie, on apercevait un lieu que Pierre affectionna davantage que ladite église : la brasserie Lipp. C’est là que je l’ai vu le plus souvent. J’ai très peu d’amis écrivains, j’en ai un de moins (une déclaration bien égoïste). En apprenant sa mort (une notice nécrologique dans le Monde), je découvris qu’il avait quinze ans de plus que moi alors que je nous croyais du même âge : son rire m’en persuadait. Je ne sais plus comment je sais que Jean Racine est de la famille Bourgeade. Ce n’est pas lui qui me l’a dit. Aurait-il préféré descendre de Sade ? Ce n’est pas sûr. Racine, c’est quand même plus chic. On le complimenta en écrivant qu’il perpétuait l’esprit d’André Breton et de Georges Bataille. C’est paresseux de dire ça. Bourgeade a écrit une oeuvre qui n’appartient qu’à lui. « L’écrivain érotise le monde », a-t-il affirmé.

J’ai assisté à ses funérailles, à l’église Saint-Germain-des-Prés. Je pensais à cette page     « du même auteur » dont on affuble nos livres. Tous ces titres, témoins des efforts incroyables qu’il faut faire pour aboutir à des paragraphes publiables. Les titres de Bourgeade : la Rose rose, New York Party, ces livres qui nous firent nous rencontrer. Nous avions décidé tacitement et une fois pour toutes que nous étions deux bons prosateurs et que nous n’allions pas perdre notre temps à nous complimenter. On se retrouvait (chez Lipp, donc) et on commentait ce qu’il est convenu d’appeler

l’actualité. Nous étions davantage complices que confrères. Quels éclats de rire lorsque nous découvrîmes que Françoise Verny, arrivée chez Gallimard, nous faisait miroiter à l’un et à l’autre le même prix Goncourt que nous n’avons pas obtenu (années quatre-vingt). Pour qui nous prenait-elle ?

L’écrivain considérable que fut Pierre Bourgeade va exister sans le secours de son charme personnel. Il n’a pas eu l’importance immédiate que lui refusèrent des critiques peu perspicaces. Je parie sur ses derniers livres, Ramatuelle, Warum, et j’ai hâte de lire ceux que je n’ai pas lus. La voix, ça ne trompe pas. Il avait une voix aussi agréable à entendre que l’était son nom de famille. Et cette voix devenait des phrases, des paragraphes, une oeuvre. Entre deux interviews par téléphone où je suis contraint de parler de moi, je me sens un peu meilleur en me recueillant pour penser au facétieux et profond, au sentimental et à l’érotique élégant que fut et que reste l’écrivain

Pierre Bourgeade. Tout à l’heure, je prends un avion pour Hongkong : j’aurais aimé le lui dire. On aurait parlé Chine et femmes et Van Gulik et politique. Depuis sa mort, j’ai offert quelques-uns de ses livres à des personnes que je chéris : les livres ne sont pas des cercueils.

François Weyergans, de l’Académie française

Avril 2009 – N° 58


Jacqueline Lamba, l’égérie du surréalisme


Jacqueline Lamba, l’égérie du surréalisme

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Jacqueline Lamba, descendante de grands armateurs de Gênes, est venue à Paris avec sa mère et sa sœur après la mort précoce de son père. Elle suit ses études aux arts décoratifs, se passionne pour Bau­delaire, Cocteau, Freud et Proust, aime le symbolisme et lit Hegel. Elle commence à pratiquer la photogra­phie et fréquente l’atelier de Lhote. Pour vivre, elle dessine des tissus ou pose pour des artistes. Un ami lui conseille de se plonger dans les écrits d’André Breton. Elle ne rêve plus alors que de le rencontrer. Ce qu’elle ne tarde pas à faire et l’auteur de Tournesol (il voit ce poème comme une prémonition à cette rencontre) est fasciné par cette jeune beauté, qui fait alors la ballerine nautique au Co­liséum. Peu après, elle s’installe chez lui, rue Fontaine. Breton l’épouse en 1934 et veut en faire la « femme élue » du surréalisme. L’année suivante naît leur fille, Aube. Ses amis la photo­graphient, à commencer par Man Ray. Elle voyage avec lui, se rendant par exemple à Prague et participe à l’exposition surréaliste de Ténériffe en 1935, elle se rend au Mexique en 1938 et se lie d’amitié avec Frida Ka­hlo. Mais, Breton ne semble pas se passionner pour son œuvre picturale. Jacqueline en souffre, mais s’obstine. Avec la guerre, elle doit suivre son mari dans son exil : la Martinique (où Breton écrit Fata Morgana, qu’il lui dédie) et puis New York. Là, Peggy Guggenheim s’intéresse à elle. Sa première exposition personnelle a lieu dans une grande galerie, en 1944. Alors que Breton, qui connaît une crise sérieuse, s’éloigne encore plus d’elle Jacqueline fait la connaissance d’un artiste, David Hare. Elle devient sa maîtresse et elle se sépare défini­tivement de l’auteur des Pas perdus. Quand elle revient en France, en 1947, elle poursuit son travail de peintre et expose à Paris et au château d’An­tibes. Mais la gloire ne lui sourit pas. Comme la majorité des femmes qui ont été liées au surréalisme, elle n’a jamais eu qu’une position subalterne. C’est peut-être ça la « révolution sur­réaliste ».

Gérard-Georges Lemaire

Peintre rebelle, Alba Romano Pace, de Jacqueline Lamba, traduit de l’italien par Pascal Varejka, « Témoins de l’art », Gallimard, 320 p.ages, 23,50 euros.