Dans les geôles du Tsar

Dans les geôles du Tsar

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Né en 1842 dans une famille de la haute noblesse moscovite, c’est en tant que lieutenant des Cosaques que Pierre Kropotkine a son premier contact avec les geôles du tsar. Chargé d’un rapport sur l’état des prisons russes, il découvre l’état de délabrement et les conditions inhumaines dans lesquelles sont enfermés puis déportés les détenus. Quelques année plus tard, converti à l’anarchisme, c’est en tant que prisonnier qu’il prend conscience de toute l’horreur du traitement réservé à ceux que la justice a condamnés. Dans une série d’articles destinés à la presse anglaise regroupés ici en un volume, il dénonce d’abord l’arbitraire des décisions de justice, les procès arrangés ou expéditifs voire même remplacés par de simples décisions administratives de déportation. Il décrit ensuite l’incroyable série de sévices endurés par les prisonniers, l’état de délabrement des établissements pénitentiaires surpeuplés, les privations et les conditions sanitaires déplorables qui conduisent au typhus, au scorbut, à la phtisie, la longue route glacée jusqu’en Sibérie; la cruauté des gardiens, véritables tortionnaires.

Au-delà du terrible récit de ces souffrances, Kropotkine dessine la critique de tout un système. A un panégyriste anglais louant l’Etat russe et ses réalisations, il répond : « Tout ce que l’Empire russe est capable de faire, en effet, c’est de construire des prisons où les détenus se font rançonner et fouetter par des déments et des bâtiments tout juste bons à être rasés cinq ans après leur construction. » La crauté et la corruption du personnel pénitentiaire ne sont pas un malheureux hasard, mais la conséquence logique d’un système lui-même cruel et amoral et qui promeut donc les individus doués des qualités qui le servent.

Kropotkine entreprend de dévoiler les véritables raisons de la déportation en Sibérie et des travaux forcés : écarter les opposants politiques et les intellectuels dissidents, coloniser les territoires éloignés et mettre en valeur des gisements ou des sols dans des conditions difficiles à très bon prix. Les pages qui décrivent le système mis en place en Sibérie pour exploiter les déportés sont éloquentes. Les condamnés sont tués à la tâche dans les mines de la Couronne ou loués pour une bouchée de pain à des entreprises privées. Une fois libérés, les exilés contraints de rester en Sibérie sont enrôlés dans les mines ou les fermes à nouveau, en les enivrant ou en les forçant. Les salaires sont si misérables que seuls l’avance sur salaire et le crédit leur permettent de survivre, les enchaînant ainsi encore un peu à leurs exploiteurs. Il faut, pour que perdure ce système extrêmement rentable pour le tsar et quelques grands entrepreneurs, qu’aucun contrôle ne soit possible ou efficace. Ainsi, les hommes honnêtes sont systématiquement démis de leur poste par l’administration ou bien chassés par leurs confrères corrompus qui les voient comme des trouble-fêtes. Et les inspections ne sont pas plus utiles, car les prisonniers savent bien que « les inspecteurs s’en vont et que les gardiens restent. »

De la Maison centrale de Claivaux où il est enfermé quelques années après son évasion des geôles de l’Empire, Kropotkine tire les mêmes conclusions, en dépit de meilleures conditions de détention. Il en profite pour observer toute l’hypocrisie de ce système qui prétend favoriser la rédemption et la réinsertion mais qui prépare en fait les détenus à la récidive par une longue promiscuité avec le vice et l’injustice et par la rupture des liens sociaux et familiaux. La seule chose que les condamnés apprennent, c’est que cette société, du sommet à la base, récompense les crapules : « Monsieur, il y a ici de petits voleurs, mais les gros sont en liberté ; les juges qui m’ont condamné ont beaucoup de respect pour eux. » Il ne s’agit plus alors de morale, mais uniquement d’habileté : il s’agit d’être une crapule qui ne se fait pas prendre.

Pour que les conditions de détention changent enfin, conclut l’auteur, il faudra bien plus que des mesures isolées ou de simples bonnes volontés individuelles, il faudra que survienne « une complète transformation des conditions fondamentales de la vie ». Les prisons ne peuvent évoluer indépendamment du reste de la société et seul un changement radical permettra de mettre fin à un tel système de répression et de soumission à la domination en place, que ce soit en France ou en Russie. « Cachés derrière les murs épais de la forteresse, les geôliers peuvent faire ce que leurs maîtres leur demandent. Jusqu’à ce qu’un 14 juillet russe ne vienne balayer toute la pourriture de cette institution finissante… »

Sébastien Banse

Pierre Kropotkine, Dans les prisons russes et françaises, Editions le Temps des cerises, Paris, 2009 traduit du russe par Philippe Paraire. 287 pages, 15 euros.