L’Allemagne et le XXème siècle artistique

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Sous-titré « Sur l’Allemagne et ses productions intellectuelles, du XIXème siècle à la fin des années 30 », le livre de Lionel Richard, « D’une apocalypse à l’autre » (éditions Aden) dresse un panorama détaillé des divers mouvements artistiques en Allemagne et de leur complexité… Par François Eychart Continuer la lecture

Un roman d’avant la catastrophe


 

Un roman d’avant la catastrophe

Tableau de l’Allemagne de Weimar, Quoi de neuf petit homme ? de Hans Fallada touche à des comportements de crise qui s’observent aussi dans la France d’aujourd’hui.

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L’Allemagne ne cesse de poser problème. Pas celle d’aujourd’hui dont l’évolution est assez semblable à la nôtre, mais celle des années 30 qui ouvre sur la période brune dans laquelle on a tendance à voir la quintessence de ce qui a menacé notre civilisation. Le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell montre que la capacité de fascination du Moloch hitlérien reste inentamée. L’attrait pour ce genre d’ouvrages est d’ailleurs renforcé par le fait qu’ils intègrent les travaux des historiens, ce qui permet de pénétrer dans les arcanes d’une horreur dont on ne connaissait qu’une partie. Mais si les œuvres récentes s’imposent, il ne faudrait pas pour autant oublier que certains romans, écrits à l’époque des faits – par exemple La septième croix d’Anna Seghers –, constituent des chefs-d’œuvre nullement déclassés.

Les lecteurs de Seul dans Berlin retrouveront les qualités d’écriture et d’intrigue qui les ont marqués. Alors que ce roman racontait la fin de l’histoire du monstre, Quoi de neuf ? traite du début de la crise. Entre ces deux romans il nous manque toute une partie de l’œuvre de Fallada (par exemple Loup parmi les loups ou Gustav de fer) que les éditeurs français devraient réimprimer.

Quoi de neuf, petit homme ? est un roman d’avant la catastrophe. Son grand mérite est de la cerner et de l’exposer dans les menus aspects de la vie quotidienne alors qu’elle n’était pas encore consommée et que rares étaient ceux qui pouvaient dire comment tout finirait.

Il faut en effet imaginer la profondeur de la crise qui touche l’Allemagne dans les années 20. C’est un pays vaincu dont la jeunesse a été décimée et dont les milieux populaires gardent les stigmates des privations très dures qu’il a fallu supporter. La chute de l’empire des Hohenzollern a provoqué dans les esprits un séisme dont l’onde de choc n’est pas morte, entretenue par les partis nationalistes qui exploitent les contraintes odieuses du traité de Versailles et s’en prennent à la République. Tout cela surinfecté par la rapacité des grands industriels.

Dans ces conditions, comment un simple employé plutôt insouciant peut-il envisager sa vie quand il vient de rencontrer une jeune fille qui lui fait tourner la tête ? Et d’abord comment affronter la nouvelle qu’elle est enceinte ? En optant pour épouser celle qu’il nomme Bichette Johannes Pinneberg ne fait que se conformer à la tradition, quoiqu’il lui en coûte certainement de mettre fin à une vie de garçon qui n’est pas déplaisante. Alors que Johannes (qu’elle appelle non sans finesse Le môme) est inséré dans un milieu d’employés peu revendicatifs, Bichette vient d’une famille ouvrière où l’on est fier d’une combativité de classe. Quand elle le présente à sa famille, ses parents font sentir qu’ils auraient préféré un gendre ouvrier. Il eût été un allié alors qu’un employé est considéré comme un faible louvoyant entre les obstacles.

Le Môme et Bichette s’engagent vite dans une longue dégringolade imposée par la crise du capitalisme qui écrase tout le monde pour tirer son épingle du jeu. Dans un Berlin où les exclus et les miséreux craignent le regard du moindre policier mais côtoient des excentriques et des spéculateurs qui perdent en une nuit une année du salaire d’un employé, la morale d’antan a volé en éclats. Il en reste des morceaux épars servant à regrouper les nostalgiques de la grande Allemagne qui s’organisent pour remettre de l’ordre dans un pays qui descend la pente et hoquette sur ses valeurs  anciennes.

Bichette mène combat pour que son mari conserve des principes, ne s’engouffre pas dans des trafics qui le déclasseraient définitivement. L’héritage idéologique et moral de sa famille parle en elle. Quoique la politique n’intervienne presque jamais au sein du couple, quand le Môme réfléchit à l’attitude de sa femme il constate qu’elle est du côté du KPD. Fallada fait de cette femme une belle figure de combattante pour qui les seuls gages de survie sont les valeurs auxquelles elle est attachée.

Ce roman du bord du gouffre fait sentir l’équilibre instable et menaçant des forces qui travaillent l’Allemagne. « Les plus pauvres, les plus durs étaient soit communistes, soit nazis… Pinneberg n’avait toujours pas pu se décider pour l’un ou pour l’autre, il s’était dit que le plus simple était de se faufiler comme ça, mais il semblait que c’était justement ce qu’il y avait de plus difficile. » Peut-être faut-il voir dans ce constat une anticipation du choix qui attend Fallada et qu’il ne fera pas. A l’encontre de bien des intellectuels allemands de l’époque il n’a pas quitté le Reich, victime sans doute des illusions qui suggéraient que Hitler ne durerait pas, puis il s’est résigné. Il est vrai qu’il aurait fallu partir tout de suite, la porte sur l’exil se refermant très vite. S’il ne s’est pas compromis avec les nazis, (il eut même des ennuis), il a d’une certaine manière payé le fait d’être resté en Allemagne puisque les éditeurs français se sont empressés de le publier massivement entre 1940 et 1944 pour complaire à Vichy en gonflant leur catalogue d’œuvres germaniques, souvent hâtivement traduites. En 1945 à la demande de Johannes Becher, (futur ministre de la culture de la RDA), Fallada s’est installé à Berlin-Est. Il avait enfin fait son choix ou plutôt il manifestait enfin son choix. Il meurt en 1947 ayant écrit Seul dans Berlin que Primo Lévi présentera comme « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ».

Fallada excelle à rendre la vie des déclassés et des petites gens qu’il adosse à l’histoire tout en évitant qu’elle n’en soit que le reflet. C’est ce qui donne à ce roman sa force et son attrait. Quoi de neuf petit homme ? est à rapprocher des ouvrages de Glaeser, de Döblin, d’Anna Seghers et quelques autres, parmi les meilleurs. D’autant que le monde de Fallada ressemble par bien des aspects à celui que notre société produit.

François Eychart

Hans Fallada, Quoi de neuf, petit homme ?, traduction de Laurence Courtois, Editions Denoël, 444 pages, 22 euros. Rappel : Seul dans Berlin, Folio.

 

 

 


Chevallier d’apocalypse


Chevallier d’apocalypse

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Après la Peur, récit dantesque sur la Grande Guerre, Le Dilettante réédite, sous le titre Mascarade, cinq nouvelles de l’oublié Gabriel Chevallier.

Gabriel Chevallier

Dans l’avalanche récurrente des livres de la rentrée littéraire, il faut espérer que les libraires laisseront une large place dans leurs vitrines à Mascarade, de Gabriel Chevallier. D’autant que le titre, si approprié à notre époque, pourra sans doute servir à illustrer les comédies de distribution des prix qui nous attendent. Envoyé à dix-neuf ans sur le front d’Artois, blessé un an plus tard, réexpédié en première ligne, Chevallier finit la guerre comme simple soldat. Indemne en apparence. Car, comme tous ceux qui ont connu l’horreur des tranchées, il garde en lui l’inguérissable blessure. Mais il est écrivain. De sa blessure suintera la Peur (1930). Dix-huit ans plus tard, elle donne Crapouillot, la nouvelle qui ouvre Mascarade. Le grotesque accompagne le tragique. Nous sommes dans les Vosges, à la sortie d’un hiver. Une poignée de troufions patauge dans leurs abris moisis. Ils ont pour chef le colonel V., surnommé Crapouillot, concentré de planqué et de va-t-en-guerre. Il relaie une lubie d’état-major : le régiment n’a ni assez de morts dans ses rangs, ni assez fait de prisonniers parmi les « choucrouteux ». Les obus tombent comme une pluie de mousson, les balles sifflent comme merles au printemps, mais s’échinent à ne tuer aucun de ses gars. Effet désastreux pour sa renommée. Une bonne guerre, ce sont des cadavres hachés par la mitraille, tout au moins des prisonniers, qu’on se le dise ! Alors, de la cohorte des sacrifiés, se lève un brave type malingre de l’Allier. Il plonge sous les barbelés. On le croit déserteur. Il revient « en compagnie de trois boches conduits à coups de pied au cul », « trois idiots de Poméranie ». Sonnez trompettes, sortez médailles et cita­tions. Mais notre héros est un faux Candide. Il se fend d’un discours antimilitariste en diable, un morceau de bravoure qui illumine tout le recueil que n’aurait pas renié Mirbeau.

La cruauté incendie les quatre autres nouvelles. Adieu tranchées. Bonjour familles, dont Chevallier se délecte à faire craquer le vernis des apparences, à révéler les mensonges qui les gouvernent, les secrets qui les minent, l’argent qui les corrompt. Autant avec la Peur nous étions chez Goya, autant avec Mascarade nous campons chez Daumier. C’est une cavalcade de grotesques : un père fornicateur ; une tante riche et pétomane ; un courtier d’assurances, Raskolnikov au petit pied, qui tue une vieille dame et son perroquet pour une poignée de billets et se fait oublier, jusqu’au jour où un autre perroquet, adulé par sa femme, réveille ses pulsions de meurtre ; un placeur en cirage vindicatif et zélé patriote qui s’aventure sur la pente lucrative et lubrique du marché noir et de la collaboration ; un vieil industriel cocu qui recherche en vain un trésor enfoui jadis dans son jardin. Les hommes et les femmes de Chevallier, travaillés au corps par une société ivre de violence et de mercantilisme, finissent tous, par faiblesse, cynisme et envie, à entrer dans une impitoyable mécanique qui les broie. « La resplendissante imbécillité ne perd jamais ses droits. Elle rayonne sur les visages et donne aux foules un air d’extase. »

Il reste de ce recueil une langue étonnante et roborative, crue et truculente, une joie dévastatrice héritière des plus grands pamphlétaires. En épigraphe, Chevallier a placé ce mot de Voltaire : « Ce monde-ci est une pauvre mascarade. » Il eût pu reprendre celui de Beaumarchais qui ouvre Clochemerle : « Qui t’a donné une philosophie aussi gaie ? L’habitude du malheur. »

Chevallier qui, en sortant blessé et boueux du Chemin des Dames, croyait avoir vécu la der des ders, dut ravaler son optimisme. Il fut effrayé par l’hystérie hitlérienne qui transforma l’Allemagne en « un peuple funèbre qui sentait le cadavre » puis par les horreurs gestapistes. Lyonnais jusqu’au bout des ongles, célébré pour avoir écrit, avec Clochemerle, une inoubliable farce beaujolaise, il mourut à Cannes, en 1969, juste avant l’ouverture du Festival. Un futur biographe nous dira s’il a emporté avec lui dans la tombe sa croix de guerre et sa Légion d’honneur.

Jean-François Nivet

Mascarade, de Gabriel Chevallier, Éditions Le Dilettante, 22 euros. En librairie le 6 octobre.