Camus et Malraux, deux écrivains surestimés ?

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Les 36 lettres entre Malraux et Camus n’ont pas un gros intérêt : dialogue d’un jeune auteur, et d’un éditeur suffisant. Mais on suppose que c’est le quarantième anniversaire de la mort de Malraux qui nous vaut cette publication, accompagnée du texte d’un dialogue radiophonique avec des étudiants soigneusement choisis, on le suppose, pour assurer la promotion des « Antimémoires » (un livre pompeux et assez vain, sans doute un des meilleurs de Malraux, le plus « malrucien », en tout cas, dans lequel il se pavane en toute autosatisfaction).. Par Christophe Mercier. Lire la suite

Sartre et Camus, le choc des titans


sartre 2Superbement présenté par Arlette Elkaïm-Sartre, ce quatrième volume de 1964 de la série des Situations de Sartre – commencée après la Seconde Guerre mondiale, Situations I. Essais critiques, en 1947, et achevée quatre ans après sa mort, Situations X. Politique et autobiographie, en 1976 – s’ouvre par un passionnant texte de Sartre, « L’Artiste et sa conscience », consacré à la musique, en particulier à la musique dodécaphonique, système sériel des douze sons inventé par Arnold Schönberg. Après le jazz et Chopin, Sartre s’intéresse en effet à la musique atonale et dodécaphonique. Lié au chef d’orchestre et compositeur René Leibowitz, introducteur en France de la musique sérielle, Sartre lui consacre cet article en 1950 et pose ici le débat sur l’art et la politique. Le musicien exprime-t-il les contradictions de son temps ? Si « la musique est un art non signifiant », comment éviter l’abstraction et le formalisme ? « Bref, la musique moderne exige une élite et les masses travailleuses exigent une musique. Comment résoudre ce conflit ? » S’il est sensible aux questions esthétiques, Sartre manifeste surtout, par son compagnonnage avec le Parti Communiste français, le souci de faire advenir un progrès décisif en faveur du monde ouvrier, comme l’illustrent ses textes « Sommes-nous en démocratie ? » et « Les communistes et la paix ».

sartreL’engagement de Sartre dans la vie politique se fait donc de plus en plus précis, et sa position prorévolutionnaire se retrouve au cœur d’un des plus célèbres textes de ce volume des Situations IV, sa « Réponse à Albert Camus ». Sartre et Camus se sont rencontrés en juin 1943, au Théâtre de la Cité, lors de la générale de la première grande pièce de Sartre, les Mouches, montée par Charles Dullin. La poignée de main fut franche entre els deux hommes qui se lient rapidement, comme l’évoque dans ses mémoires Simone de Beauvoir. Sartre demande même à Camus de mettre en scène sa pièce Huis Clos et de jouer Garcin, le rôle principal. Pourtant, les deux amis portent un regard différent sur le monde : sentiment de l’absurde pour Camus contre sens du tragique chez Sartre. Même leur théâtre s’oppose : Sartre vise davantage la fonction cathartique de la scène, qui libère les passions, quand Camus privilégie la leçon et l’intention didactique. Et le désaccord éclate à l’automne 1951, lorsque Camus publie l’Homme révolté, qui oppose à la révolution violente la révolte morale, la maîtrise et l’éloge de la mesure. C’est le choc des titans. Dans les Temps modernes, en mai 1952, Francis Jeanson écrit sur le livre un article virulent, « Albert Camus ou l’âme révoltée », qui dénonce « l’humanisme vague » et le « refus de l’histoire ». Blessé, Camus ; proteste le 30 juin 1952 par une lettre à « Monsieur le directeur », car Sartre est, selon lui, solidaire de Jeanson : « Mon livre ne nie pas l’histoire mais critique seulement l’attitude qui vise à faire de l’historie un absolu », se défend Camus, qui conclut : « Je n’ai lu ni générosité ni loyauté à mon égard, mais le refus de toute discussion. » A son tour, Sartre répond en août dans les Temps modernes. Sa lettre, reproduite au cœur du quatrième volume des Situations, commence avec ironie par « Mon cher Camus ». A la lucidité de Camus sur l’histoire, Sartre invoque l’exigence de radicalité et le refus du compromis. Deux philosophies s’opposent, une pensée de l’individu (Camus) contre le sens du collectif (Sartre). L’historie a-t-elle un sens, une direction et une finalité ? Etre dans l’histoire, c’est lutter pour un projet : « Les hommes sont engagés dans des projets à court terme éclairés par des espoirs lointains », écrit Sartre dans sa « Réponse à Albert Camus ». L’homme découvre ses valeurs dans l’action : « On ne discutera pas s’il y a ou non des valeurs transcendantales à l’Histoire : on remarquera simplement que, s’il y en a, elles se manifestent à travers des actions humaines qui sont par définition historiques. »

Rejeté par une partie des intellectuels français, comme l’illustre les roman les Mandarins (1954) de Simone de Beauvoir, qui prend ses distances avec lui, Albert Camus, déçu de son ami, note dans ses carnets : « Sartre ou la nostalgie de l’idylle universelle. » Le 22 février 1952, Camus et Sartre sont ensemble une dernière fois, salle Wagram à Paris, pour protester contre la condamnation à mort de syndicalistes espagnols par le régime franquiste. A propos de Camus, « on s’amusait bien ensemble », reconnaît-il finalement au soir de sa vie.

Aliocha Wald Lasowski

 

Situations, IV. Avril 1950- avril 1953, de Jean-Paul Sartre, nouvelle édition revue et augmentée par Arlette Elkaïm-Sartre. Éditions Gallimard, 450 p., 29,50 euros.


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Sénac et Kateb : amitié littéraire et rupture idéologique


Sénac et Yacine : amitié littéraire et rupture idéologique

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Jean Sénac et Kateb Yacine (de même que Mohamed Dib) débutèrent presque ensemble dans le dossier ‘’La jeune poésie nord-africaine’’ du numéro 3 d’avril-mai 1947 de Forge, une revue dirigée à Alger par Emmanuel Roblès. Préjugée de gauche parce qu’elle était imprimée par le quotidien cryptocommuniste Alger Républicain, elle était pionnière dans l’interculturalité puisqu’elle constitue la première publication littéraire ouverte aux auteurs arabophones et berbérophones. Tout de suite, Sénac s’enthousiasma pour les textes de Kateb, son aîné de trois ans, et demanda des informations à Roblès qui, prophétique, lui répond le 30 juin  1947 : ‘’Yacine Kateb a 18 ans. Il est parti en France, il y a quinze jours. Conférences à Paris. Visites à Eluard, Aragon. M’a écrit lettre enthousiaste. Je serai heureux qu’il réussisse à s’imposer. Il a un réel talent’’.

Sénac retrouva Kateb et Dib dans le premier numéro de Soleil (janvier 1950), une revue lancée par lui et des amis de Radio Algérie. S’il insère des poèmes, son duo d’amis publie des ébauches ou extraits futurs de Nedjma et de L’Incendie. ‘’Mais pour des raisons politiques qui les regardent’’, c’est-à-dire sur injonctions soit du Parti Communiste Algérien dont ils étaient les compagnons de route soit de la direction de Alger Républicain auxquels ils collaboraient, Kateb et Dib renoncèrent vite de poursuivre leur contribution pour une publication marquée encore par un humanisme militant (‘’la fraternité et l’espoir des hommes’’, écrit Sénac dans un projet éditorial). Ce renoncement idéologique n’empêche pas ce dernier d’honorer ses deux amis, dans une lettre du 10 août 1951 adressée à Jean Grenier sur recommandation de Camus : ‘’Mohamed Dib est un écrivain parfait, affermi, généreux, qui possède son style comme sa vie ; Kateb Yacine est enthousiaste et brûlant comme la poudre. Tous deux sont communistes militants à ‘’Alger Républicain’’ et je ne sais si leur orthodoxie leur permet d’envisager l’acceptation d’une bourse Rockefeller’’. Tout en admiration devant Kateb, Sénac encense davantage l’écrivain qui ‘’parle plus haut que le mot’’ tout en ‘’affirmant debout sur les barricades que l’amour finit toujours par triompher avec la joie fraternelle des hommes’’. Le diptyque amour et révolution, qui n’était pas une séduisante formule littéraire, instaure définitivement l’identité créatrice de Kateb qui sera aussi celle de Sénac.

Kateb Yacine

A Paris, entre septembre 1950 et septembre 1952, Sénac croisa de nouveau Kateb soit à l’hôtel du Vieux Colombier – résidence où ils firent tous deux de nombreuses connaissances d’artistes – soit chez le photographe de ‘’Paris Match’’ Tony Saulnier-Ciolkowski, lequel résidait – heureux hasard – à la rue Jacob, près des éditions du Seuil. Ce grand reporter, généreux avec ses deux amis, devait mourir peu de temps après dans un accident d’avion.

A la parution de Terrasses à Alger en juin 1953, une ‘’nouvelles revue algérienne’’, fondée par Sénac, Kateb figure au sommaire avec un texte dont des extraits seront insérés dans Nedjma et Le Polygone étoilé. En présence de Camus, véritable maître d’œuvre, et aussi de Dib, Feraoun, Mammeri, etc., il avait signé le 22 décembre 1952 l’éditorial, véritable manifeste pour ‘’dégager l’homme de son désarroi’’. Malgré de louables déclarations d’intentions, l’intrusion de la politique dans le champ littéraire n’est pas encore à l’ordre du jour.

Dès les débuts de la guerre d’Algérie, Sénac fréquente derechef Kateb rencontré régulièrement dans les cafés et bistrots de Saint-Germain-des-Prés, autour de joyeuses libations ou attisant leurs dénonciations de l’ordre colonial. A la parution de Nedjma en juin 1956, Sénac est le premier à publier dans L’Express du 13 juillet 1956 un article soulignant les multiples nouveautés du roman : une allégorie en prise avec l’Histoire de l’Algérie en train de se faire, un éclatement du récit réaliste s’opposant au Nouveau Roman code déjà dominant, une unicité d’une œuvre à venir, trois aspects qui vont être développés par la quasi-totalité des critiques et exégèses de Kateb.  Il publie aussi entre juillet 1956 et février 1957, dans des journaux et revues d’orientations politiques diverses, la première étude d’ensemble sur ‘’Kateb Yacine et la littérature nord-africaine’’. Toujours sur la brèche, Sénac y distingue déjà la littérature des Français d’Algérie (Camus, Roy, Roblès, etc.), ‘’fidèle à une tradition humaniste européenne’’, de la littérature algérienne de langue française dont les écrivains ‘’ont été appelés pour porter témoignage du drame qu’ils partageaient avec leur communauté’’. Quant à Kateb, le critique ouvre ses propos sur ‘’les polémiques passionnées’’ soulevées par son roman, à l’instar de La Statue de sel (1953) d’Albert Memmi et Le Passé simple (1954), de Driss Chraïbi. Ces controverses portent essentiellement sur, d’une part, la forme du langage de l’écrivain rompant avec les conventions de ses pairs nord-africains, et d’autre part, les malheurs du peuple algérien vivant entre ‘’cruauté inouïe’’ du colonialisme et valeurs religieuses oppressantes. Ce dernier aspect provoqua le courroux de nombreux responsables de l’UGEMA (Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens) qui ont vu une médisance vis-à-vis de l’Islam et ont considéré Kateb comme leur ‘’bête noire’’, eu égard à son soit disant anticléricalisme islamique (si l’on peut dire), en fait un rejet d’hommes religieux aristocrates et dominateurs plus que de la religion elle-même.

Les deux créateurs s’apprécient mutuellement, au point que Kateb, à son tour, loue Sénac, à titre privé (‘’Je t’embrasse la barbe’’) ou publiquement, à la télévision, dans la célèbre émission ‘’Lecture pour tous’’ (1956) de Pierre Desgraupes (‘’c’est un écrivain européen qui commence à exprimer une communauté algérienne, un jeune écrivain dont les œuvres ont une grande importance pour nous’’). A la première représentation du Cadavre encerclé les 24 et 25 novembre 1958 à Bruxelles, Sénac y était, d’autant que c’est son amie Edwine Moatti qui joue le rôle de Nedjma. Toute la troupe lui dédicace le numéro spécial de la revue Esprit où a été publiée la tragédie.

Jean Sénac

A l’indépendance, les deux poètes se retrouvent en octobre 1963 au Bureau exécutif de l’Union des Ecrivains Algériens dont la chartre est en grande partie une paraphrase d’une proposition de Kateb élaborée par le secrétaire général Sénac sans citation de l’auteur. Celui-ci prend la défense de son ami à qui ‘’on’’ a refusé de jouer Le Cadavre encerclé : ‘’Ce qu’est Kateb, sa vie, ses excès, ses déclarations folles, cela n’a pas de sens à côté de cette œuvre’’. Puis ce furent ‘’tu es belle comme un comité de gestion’’ et le dysfonctionnement  de l’union des écrivains placée sous l’égide du FLN qui suscitèrent le courroux de Kateb. Toujours en butte au lancinant dilemme de l’intellectuel face au pouvoir en contexte tiers-mondiste (‘’béni oui oui’’ inféodé à un régime ou ‘’travailleur intellectuel’’ – selon la terminologie marxisante de l’époque – au service de la collectivité libérée), Kateb fustigea donc doublement Sénac en 1967.  Ce dernier répond au ‘’révolté par contrat’’ qui n’a eu de tort que d’avoir mis ses ‘’pieds-noirs dans le couscoussier’’.  C’est la rupture pour divergences politico-littéraires entre deux personnalités aux ‘’moi’’ hypertrophiés et antagonistes. Les deux amis se séparèrent aussi tacitement qu’ils se sont connus.

Hamid Nacer-Khodja (Université de Djelfa)

N°65 – Novembre 2009

 



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