Alain Badiou rouvre le « cas » Wagner (II)

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Il y a depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours une construction du cas Wagner que Badiou va démonter (déconstruire), après en avoir exposé les principaux éléments. Il en retient quatre : le rôle du mythe, de la technologie, de la totalisation et de la synthèse… Par Jean Ristat. Continuer la lecture

De l’irréductibilité d’une idée, ou l’hypothèse du communisme


De l’irréductibilité d’une idée, ou l’hypothèse du communisme

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Tout roi a son théâtre, tout philosophe écrit le sien. Du philosophe-roi, Platon dit qu’il s’emploierait toujours à bannir le théâtre de la Cité. Sartre fixa un autre paradigme philosophique, dont le théâtre allait devenir partie intégrante. Et Badiou, en digne héritier de Sartre, irait bientôt, après s’être exposé aux ouvrages de pure littérature, s’abandonner aux charmes du théâtre. À L’écharpe rouge (écrite en 72, jouée en 84), succédèrent L’incident d’Antioche (82, inédit et non joué), Ahmed le Subtil (83, joué en 93), puis, commandés par la Comédie de Reims, Ahmed se fâche (95), Ahmed philosophe (95), Les Citrouilles (96). Fruits d’un compagnonnage décisif, avec François Regnault depuis toujours en ce qui concerne la pensée de la théâtralité, ces pièces n’auraient peut-être pas eu le destin mérité ni même existé pour certaines sans le discernement d’Antoine Vitez et de Christian Schiaretti. Après les fresques épiques et tragiques, vinrent ainsi les farces et les comédies.

On dit de Platon qu’il brûla, inauguralement, l’ensemble des tragédies qu’il avait écrites. Badiou, tout platonicien qu’il se déclare et si attaché à combattre les sophistes, peut quant à lui conjoindre philosophie et théâtre dans la postérité de Brecht, car celui-ci « rend théâtralement actives les dispositions anti-théâtrales de Platon », dès lors que la mimésis peut être écartée de la définition du théâtre, via la distanciation. 
Badiou entend continuer d’œuvrer à un théâtre dialectique et d’émancipation, où le matérialisme dialectique cèdera bientôt le pas à la dialectique matérialiste telle que Logiques des Mondes en déploiera bien plus tard la pensée dans l’ordre de la philosophie.

De L’écharpe rouge qu’il venait de porter à la scène, Antoine Vitez déclarait : « enfin le communisme peut être un matériau pour l’art ». 
Produites au creuset de la matérialité théâtrale, les Idées-Théâtre relèvent d’un théâtre de la dialectique, selon ce que la langue est en mesure d’envelopper des situations. Aussi L’écharpe rouge et L’incident d’Antioche ne sont-elles pas la simple narration, pour l’une, du devenir du communisme assumant la figure du Parti, pour l’autre, d’un devenir plus militant du communisme, qui en surmonte les désastres. Elles sont, plus essentiellement, à l’épreuve de leur propre invention de langue, une pensée de sa dialecticité, langue épique d’un temps où le collectif consiste encore, fut-ce aux limites, selon une figure d’Un. 
Platonicien du multiple, Alain Badiou cherchera ensuite à conjoindre, dans la trame d’une nouvelle écriture, ces exigences dialectiques héritées d’une politique d’émancipation, et celles d’une prise sur le multiple pur des situations, ouvertes à leur aléa, et non plus restituées dans la figure totalisante d’une langue qui l’enveloppe selon l’idée de sa synthèse et de sa résolution ultimes.

C’est en ce point que surgit la figure d’Ahmed. Création d’un type théâtral inédit, accordé à la comédie comme à la farce, il est cette figure générique de l’étranger dont la présence inventive et diagonale à toutes les situations viendra jeter sur elles un jour incalculable. Il n’est, ainsi qu’il le déclare en conclusion d’Ahmed se fâche, ni Xanthias, ni Arlequin, ni Sganarelle, ni Figaro, mais tous à la fois, « corps immortel des vérités successives », étant celui dont la maîtrise de la langue vient, par le travers des situations, selon l’expression d’Antoine Vitez, produire « une élucidation de l’inextricable vie ». Cette maîtrise de la langue, dont l’intégrale invention est soulignée de ce qu’elle appartient à celui qui d’ordinaire est désigné comme n’y ayant nulle part, rejaillit ainsi sur toutes les impasses mises en jeu par la farce : langue de part en part affirmative, elle dessine ce qu’Alain Badiou appelle un théâtre de la capacité. 
Rendu nécessaire par la conjoncture politique et théâtrale, qui conviait aux formes compassionnelles et chorales, un tel théâtre ne l’emporte pas sur elles du simple fait d’une combativité accomplie, mais aussi parce qu’il est appelé à donner vie à l’hypothèse communiste restée refoulée au flanc du théâtre d’émancipation.

Car si un privilège semble conféré à la langue sur toute vérité, le théâtre ne vient pas s’y abolir, pour cette raison qu’il ne voisine à aucun moment avec cette sophistique des puissants dont la langue reste l’instrument de domination : pour retourner les logiques de domination contre les puissants qui en usent ainsi, le maniement virtuose de la langue française par Ahmed ne travaille pas à l’inversion du rapport de force entre dominants et dominés. Car il œuvre plutôt à cette capacité qui consiste à se soustraire à cette emprise, d’y être insurpassable. Il ne suffirait pas encore cependant qu’Ahmed l’emporte sur tout autre par le génie qui est le sien de dénouer ainsi les situations les plus inextricables. Car la position d’Ahmed reconduirait alors la solitude caractéristique de tout personnage de farce, et mettrait à mal l’ambition première d’un théâtre d’émancipation, abandonnant toute autre figure à sa dépendance à l’égard de cette capacité d’Ahmed. Mais l’invention d’Alain Badiou réserve une échappée magnifique à cette solitude par ailleurs évidente. Car si Ahmed use toujours du langage qui convient selon les circonstances sans prendre en rien les allures d’un sophiste, c’est que, loin d’en tirer le moindre bénéfice et sans pour autant entrer dans une disposition sacrificielle, il devient ainsi la scène de ce qui change une liberté axiomatique en vecteur d’égalité. Car il est alors, en situation, ce qui éclaire cette Idée décisive entre toutes, l’Idée de ce que peut le désintéressement. Ahmed ne joue de cette puissance qui est la sienne, que pour s’effacer et susciter la parole, allant jusqu’à faire semblant d’être mort pour qu’enfin l’on se déclare, avant de se relever et de rappeler tout un chacun – « debout les morts ! » – à cette vie que confère l’égalité retrouvée.

Car c’est là une définition générique et essentielle du communisme dans les termes d’Alain Badiou : « la politique est de masse, non parce qu’elle prend en compte les “intérêts du plus grand nombre”, mais parce qu’elle s’édifie sur la supposition vérifiable que nul n’est asservi, dans sa pensée ou son acte, au lien que lui inflige d’être, à sa place, intéressé ». 
Ainsi le théâtre des Idées d’Antoine Vitez, si cher à Alain Badiou, peut-il effectivement jouer son rôle d’un théâtre « élitaire pour tous ».

Dimitra Panopoulos


A propos du dernier livre de Bensaïd

A propos du dernier livre de Bensaïd

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Dans Le Monde daté du 12 janvier paraissait un article consacré à Alain Badiou « nouvel héraut de l’anti-sarkozysme ». Un tel titre est réducteur, car, me semble-t-il, il enferme le propose de Badiou dans une querelle de personnes. Mais c’est faire peu de cas de son analyse qui tend à circonscrire l’idéologie dont Sarkozy est le représentant et qui l’a porté au pouvoir. Elle dépasse donc la circonstance politicienne pour faire de cet événement, à certains égards traumatiques pour beaucoup d’entre nous, un non-événement. Elle l’inscrit dans une perspective historique. Il n’y a rien par conséquent dans son travail qui ressemble à une attaque ad hominem. Un certain nombre de commentateurs ont, ainsi, esquivé le débat d’idées en dénonçant la violence du propos supposé : Sarkozy, l’homme aux rats. On se souvient, sans doute, que « l’homme aux rats » est une étude de Freud portant sur un cas clinique bien précis. Et l’on comprend certes que des experts, comme Max Gallo dans l’émission de Philippe Meyer l’Esprit public (France Culture, le dimanche matin), ne puissent pas se reconnaître comme faisant partie du peuple des rats, lesquels on le sait, sont prompts à quitter le navire au risque de couler. Mais il y a des gens dont le naufrage n’est plus à décrire, n’est-ce pas ? Il me vient plutôt à l’esprit un conte : un petit joueur de flûte possède une telle habileté à user de son instrument magique qu’il peut, avec quelques notes de musique, débarrasser la ville de Hamelin des rats qui l’ont envahie. Il les entraîne avec sa mélodie jusqu’à la mer où ils iront se noyer. Il y a des discours qui enivrent les rats d’aujourd’hui jusqu’à leur faire oublier que tout ça n’est que « du pipeau ».

L’auteur de l’article en question, Sylvia Zappi, rend compte du succès remporté par l’ouvrage d’Alain Badiou ; plus de 17 000 exemplaires vendus, un retirage ; l’information est intéressante, il fallait la donner. Mais son commentaire, un peu pincé, m’amuse. Le succès, donc, « réassure une petite notoriété à un philosophe plutôt aride dont les présupposés politiques restent – de manière assumée – très empreints d’un marxisme-léninisme puisant aux sources les plus orthodoxes (mao-stal aurait-on dit dans les années 70) ». Succès « inespéré pour un auteur dont les ouvrages les plus austères ne dépassent pas les 3000… »

Qu’il me soit permis de souhaiter par la même occasion au Monde de faire également un tabac avec la mise en vente, chaque semaine désormais, d’un grand texte philosophique – le premier volume offert la semaine passée à tout acheteur du quotidien, un choix des dialogues de Platon, a dû, en une seule journée dépasser toutes les espérances, d’autant que le cher Platon était présenté comme « le penseur de la mondialisation ». Monsieur Badiou encore un effort !

J’en étais à parler des rats. Il n’y a pas lieu de s’en étonner, remarque à son tour Daniel Bensaïd : la « gauche frelatée n’est plus que micmacs et chevauchements, échanges et transferts au grand mercato électoral de printemps ». Après tout, notre joueur de flûte respecte parfaitement sa partition. Et avec brio. Il ne débauche personne, « on a vilipendé les transfuges. Les frontières étaient pourtant si poreuses que les Bernard Kouchner, Jean-Marie Bockel, Fadela Amara, Martin Hirsch, Jacques Attali, Jack Lang n’ont pas été infidèles à la gauche, (…) ils font au service de M.Sarkozy, avec le même zèle, avec la même application, ce qu’ils auraient tout aussi bien fait au service de Mme Royal ».

Cette « venteuse rotation », dit-il, « Bernard-Henri Lévy l’attendait. Il s’en réjouit.» Il ajoute « qu’il entend être, sinon le penseur, du moins l’idéologue » dans son dernier livre : Ce grand cadavre à la renverse.

Et Bensaïd de nous expliquer que BHL est « le bouche-trou ou le cache-misère idéologique de cette gauche recentrée et frelatée à laquelle il offre réconfort et euphorisants ».

C’est donc chez le même éditeur du dernier Badiou – Lignes – et dans la même collection que Daniel Bensaïd publie Un nouveau théologien B.-H. Lévy. Son travail d’analyse est précis, clair, concis. Incisif, il ne se perd jamais dans des querelles vulgaires ou politiciennes. Il démontre avec rigueur le discours de B.-H. Lévy. Je ne dirai pas qu’il le déconstruit, ne voulant pas abuser d’une notion – la déconstruction – que nous devons au travail de Jacques Derrida, et qu’on emploie ces temps-ci, dans le bavardage médiatique, à tort et à travers.

Daniel Bensaïd se considère « comme un militant qui essaie de penser ce qu’il fait ». Militant de la gauche radicale que fustige B.-H. Lévy, il s’affirme clairement et fermement du côté de ceux qui cherchent à rendre possible la révolution, une révolution « qui nous presse de changer le monde avant qu’ils nous écrase ». On comprend dès lors que les tenants de la gauche modérée, de la gauche centriste, de la gauche mélancolique, c’est-à-dire moderne, selon le socialiste Pierre Moscovici, « dépouillées de l’utopie révolutionnaire », veuillent en finir en la discréditant avec une gauche de gauche. On lui promet « le bûcher et l’enfer » en l’accusant de sept péchés capitaux. Et Daniel Bensaïd ne se contente pas de les énumérer ? Il répond à BHL et consorts, argumente et défend sa cause avec intelligence, honnêtement et non sans un certain courage, on le verra.

Le premier péché de la « gauche non frelatée » est l’antilibéralisme. Mieux vaudrait dire pour plus de clarté, en effet, l’anti-capitalisme. Et Bensaïd montre bien qu’antilibéralisme « désigne un large front du refus allant de la gauche révolutionnaire aux utopies néokeynésiennes, du pacifisme théologique à l’anti-impérialisme militant ». De toute façon, le libéralisme contemporain n’est jamais qu’une variante (…) de la logique du capital.

Le second péché est le nationalisme. La cause est entendue dit B.-H. Lévy. La gauche radicale « fut internationaliste, elle est devenue nationale ». A l’origine de ce discours le ‘non’ au référendum dont BHL ne se console pas. Il mêle sans vergogne le ‘non’ de gauche avec celui de Le Pen ou de Villiers. « Seule une Europe où des critères sociaux de convergence prendraient le pas sur les critères économiques pourrait réconcilier les classes populaires avec le projet européen », écrit Bensaïd.

L’antiaméricanisme est le troisième péché. Bensaïd répond que « nous combattons un système, une logique, la bourgeoisie, sous quelque bannière qu’elle se présente, jamais un peuple en tant que tel ». Il a raison, à mon sens, de parler d’anti-impérialisme, qu’i soit écologique, financier et militaire et non d’antiaméricanisme.C’est à ce moment que pointe une des plus graves accusations de BHL pour qui l’antiaméricanisme est « une métaphore de l’antisémitisme ». N’est-ce pas Alexandre Adler qui situe la frontière des Etats-Unis sur le Jourdain et considère que la capitale du monde juif est New York ? Je laisse la parole à Bensaïd : « Cette manière subreptice de faire d’Israël un cinquante et unième Etat-Unis » d’Amérique n’est certainement pas un service rendu aux juifs d’Israël ni à ceux de la diaspora. Elle confirme hélas a contrario l’image de l’Etat d’Israël comme pointe avancée de l’impérialisme dans le monde arabe. »

Vien ensuite le quatrième péché, le fascislamisme, un bon concept selon son inventeur ! Après le péril rouge et le péril jaune, il y a « la marée verte de l’islamisme », affirme BHL. « Que devrait dire ou faire, face à cette marée verte, une gauche non fasciste… » Fasciste ? Je ne savais pas qu’il existait une gauche fasciste! … Mais puisque BHL le dit…

Le tentation totalitaire, le cinquième péché, « conjurée, dit BHL, depuis la chute du mur de Berlin et la déconfiture du sociétisme », est encore à l’oeuvre dans l’extrême-gauche. Mais grâce à BHL et à la « nouvelle philosophie » nous voilà sortis d’affaire. Le maoïsme de ces messieurs n’était que le simple « rejet du seul modèle totalitaire qui ait eu, dans le demi-siècle écoulé, un poids historique », écrit BHL. A qui va-t-on faire accepter une argumentation aussi débile que mensongère ? La prétendue révolution antitotalitaire apparaît aujourd’hui, « trente ans après, au vu de ses résultats comme une contre-réforme libérale, ou comme une contre-révolution conservatrice. (…) Elle débouche sur un nouvel agencement du despotisme de marché et du despostisme tout court ».

Le sixième péché tient au culte de l’histoire. « Bien plus que le marxisme, c’est l’histoire qui était notre cible. Ainsi BHL associe, dit Bensaïd, « le combat contre l’histoire à celui contre le marxisme. Contrairement à une idée (trop) répandue, Marx n’est pas un philosophe de l’histoire (…) mais l’un des premiers à avoir rompu catégoriquement avec les philosophes de l’histoire universelle : providence divine… ». Pas de conception religieuse de l’histoire. Souvenons-nous de Engels : « L’histoire ne fait rien.».

Le septième péché est le plus grave. Il a pour nom l’antisionisme. Il est mortel, on ne s’en relève pas – BHL et consorts assimilent l’antisionisme à un néo-antisémitisme. Il rabat, écrit Bensaïd, « une question politique et historique, le sionisme, sur une question radicale et théologique, l’antisémitisme ». Je ne peux me rendre compte de l’un de plus importants chapitres du livre de Bensaïd. A lui seul il pourrait faire l’objet d’un article. Mais j’invite mon lecteur à le lire attentivement pour sa précision, son honnêteté et son courage. Cette question est au coeur de la tragédie contemporaine : « Les Palestiniens chassés de leurs terres et  de leurs villages, les bombardés de Jénine, les emmurés de Gaza. »

Un nouveau théologien, B.-H. Lévy, de Daniel Bensaïd. Editions Lignes, 160 pages, 12,50 euros.

Février 2008

Badiou, Le courage de résister

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L’essai d’Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, est un des livres les plus roboratifs que j’ai lu depuis longtemps. Au sens strict du mot, il donne des forces et agit comme une médecine pour l’esprit que la dépression gagne peu à peu lorsqu’il considère la situation politique de la France et, plus généralement, celle du monde… Par Jean Ristat Continuer la lecture

N° 55 – Les Lettres Françaises du 10 janvier 2009

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Les Lettres Françaises du 10 janvier 2009, en téléchargement au format Pdf.
Au sommaire : Dossier Alain Badiou ; Winshluss, par Sidonie Han ; Paul Bowles, par Gérard-Georges Lemaire ; Louis Krémer, par Christophe Mercier ; Poème pour Pierre Lartigue, par Sapho, le style Célie Pauthe, par Jean-Pierre Han… Continuer la lecture