Detroit : Une étude de la révolution urbaine

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Le 8 juillet 1968, une grève sauvage éclate dans une usine Chrysler de Detroit, pour protester contre l’augmentation des cadences. Elle est lancée par les milliers d’ouvriers Afro-Américains traités comme des citoyens et des salariés de second ordre. Là aussi, des ouvriers blancs se joignent à eux… Par Sébastien Banse Continuer la lecture

Correspondance d’Orwell

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On ne s’apprête pas à lire les lettres d’un auteur que l’on aime sans un peu d’appréhension. C’est ce qui se rapproche le plus d’une rencontre, et l’on craint d’être déçu. Ici, les familiers d’Orwell ne risquent rien à se plonger dans cette correspondance qui livre le portrait d’un homme pudique, constant dans ses amitiés comme dans ses idées… Par Sébastien Banse Continuer la lecture

L’Union européenne, ou le libéralisme censitaire

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À l’origine du livre de l’historien Perry Anderson, le Nouveau Vieux Monde, on trouve une déception qui touche à son objet d’étude même : l’Europe et la construction européenne. Elle est exposée avec distance, érudition et finesse dans ces 700 pages dont on doit se réjouir qu’elles aient été traduites. Car il s’agit de comprendre com- ment un projet aussi ambitieux que celui de la construction européenne a pu enfanter une confédération totalement subordonnée au capitalisme dominant et à l’ordre impérial américain… Par Baptiste Eychart Continuer la lecture

Des livres et des affaires


Des livres et des affaires

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« Les mêmes noms et les mêmes enseignes jalonnent ce court essai. Si d’autres vont les rejoindre, ceux-là nous accompagneront jusqu’au bout. Ils font la pluie (sur les idées) et le beau temps (sur les affaires) du « monde du livre ».

Gallimard, Hachette, Grasset, Actes Sud, Seuil, Lagardère, La Martinière… Voici quelques-uns, parmi d’autres, de ces noms et de ces enseignes qui ont retenu l’attention de l’auteur, Thierry Discepolo, l’un des fondateurs de la revue Agone et des éditions du même nom. Son livre, solidement documenté (1), va à l’encontre de la présentation habituelle du milieu de l’édition, auquel les commentateurs et journalistes réservent d’ordinaire un traitement romantique. Ici, à la légende des « grands éditeurs », aux exploits littéraires des hommes de lettres se substitue l’analyse des aspects matériels du métier, « garants des conditions concrètes de mise en circulation et de diffusion des livres et des idées ».

Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs

Par l’étude de ces enseignes éminentes, Thierry Discepolo met à jour un certain nombre de tendances problématiques qui prennent toutes leur source dans la recherche d’un profit maximal : la centralisation toujours plus intense de la production, par le jeu des fusions-acquisitions ; le gigantisme des groupes d’édition et leur niveau d’imbrication avec l’industrie, notamment la fusion de leurs activités avec celle du divertissement ; la surproduction nécessaire, qui « constitue en particulier un instrument d’occupation du terrain : la surface en mètres carrés de tables d’exposition et en mètres linéaires d’étagères de librairies est limitée. Ainsi les livres se poussent-ils les uns les autres d’une parution à l’autre ; et le plus gros producteur se donne les moyens de rendre les concurrents moins visibles. Naturellement, la surproduction dépend des capacités de financement : plus le groupe est grand et plus importants sont ses moyens ».

Si la taille n’est pas garante de la vertu, et si les « petits éditeurs » sont parfois tentés d’imiter les « grands », il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas grossir exponentiellement sans que soient opérés des choix purement commerciaux, étrangers au contenu des livres, et que « c’est en changeant d’échelle que les grandes entreprises façonnent un monde où la question même de l’existence de ce type de concurrence parasite finit par ne plus se poser ».

Puisque les œuvres intellectuelles ne peuvent être abstraites des conditions de leur élaboration et de leur mise en circulation, n’est-il pas contradictoire – ou plutôt hypocrite– de publier des livres qui se veulent ou s’affirment critiques, dans des maisons qui appartiennent à des groupes qui mettent ces mêmes principes à mal quotidiennement, par leur fonctionnement d’entreprise, par leur but avoué d’accumulation de valeur ? L’industrie de l’édition se doit pourtant de se présenter dans les habits étincelants de la raison et du progrès. Les légendes ne manquent pas pour que la « narration » rachète tous les faits. Thierry Discepolo pointe ces contradictions, ces paradoxes qui se résolvent dans la logique de marché : le plaidoyer pour la librairie indépendante, de qualité, et la cour menée auprès des grandes surfaces, justifiée par la « démocratisation de la culture » ;  le transfert (au sens footballistique) des auteurs entre les différents éditeurs (2), des petits vers les grands en cas de succès initial, et parfois dans l’autre sens, quand le temps se gâte ou quand la mode est passée ; les prétentions à l’indépendance intellectuelle et éditoriale au sein de groupes, dans des situations de dépendance économique.

En interrogeant le paradoxe de produire en masse de la littérature militante pour les masses et en soulignant la contradiction des écrivains réputés contestataires au service des grands groupes, qui participent à leurs profits et leur fournissent d’invraisemblables alibis intellectuels, Discepolo plaide pour que les auteurs ne soient pas exonérés de cette question de la pratique : « Tout auteur soucieux des effets politiques directs et indirects de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il oeuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? Et si cette participation renforce la valeur d’une démonstration dont la diffusion dépend de fait du bon fonctionnement du système dont il a été démontré qu’il est nuisible au monde dans lequel on vit ? »

En effet, la quête de succès rapides et spectaculaires amène les maisons d’édition « sans éditeurs » à produire de manière industrielle un grand nombre d’ouvrages au détriment de la cohérence, de l’excellence d’une « ligne éditoriale » pourtant vantée par certaines des enseignes qui doivent l’essentiel de leur renommée à des faits de gloire littéraires d’une autre époque. « La diversification de l’offre de chaque maison est indispensable pour entrer dans le plus grand nombre de lieux et pour placer le plus grand nombre d’exemplaires possible. Une diversité qui peut produire de curieux mélanges » (3).

Cette analyse des effets de la dépendance financière à un groupe sur l’indépendance intellectuelle, ainsi que celle du discours qui est tenu en faveur des « avantages » de cette dépendance, ne tombe pas ex cathedra. Si Discepolo ne pose pas son propre travail en modèle dans son ouvrage, l’activité des éditions Agone n’en fournit pas moins l’exemple d’un autre modèle de fonctionnement, et une réponse à la question posée par son livre : « la diffusion de ‘bonnes idées’ et d’analyses ‘justes’ suffit-elle ? La manière de faire des ‘bons’ livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? » : « Notre pari fut de ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité, de ne pas choisir un auteur sur le seul critère de sa notoriété et de ne pas traiter un sujet en vertu de sa seule actualité. Au moment où le marché du livre se caractérise par un emballement productiviste qui pousse les éditeurs, pour imposer leurs marques, à publier toujours davantage d’ouvrages de moins en moins maîtrisés et dont la durée de vie est toujours plus courte, nous avons opté pour la lenteur d’une politique de fonds. Ce projet éditorial répond aussi et surtout à un projet politique: proposer des œuvres qui fournissent au plus grand nombre des outils pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. » (4)

Sébastien Banse

(1) Il y a, parmi les annexes, une précieuse Chronologie 1826–2011 des créations, fusions et  rachats des éditeurs et diffuseurs-distributeurs cités.

 
 (2) Dernière cocasserie éditoriale en date, survenue depuis la parution du livre : Fâché avec le PDG su Seuil, Jacques-Alain Miller, gendre et ayant-droit de Lacan a choisi de quitter l’éditeur historique de l’auteur pour rejoindre La Martinière, comme l’explique Alain Beuve-Méry dans le Monde du 10/09/2011 :
«  Jacques Lacan est l’un des auteurs emblématiques du Seuil, maison à laquelle son oeuvre est attachée. 22 volumes de lui y sont d’ores et déjà publiés, et chaque séminaire se vend en moyenne autour de 10 000 exemplaires. Afin de conserver cette oeuvre prestigieuse au sein de son groupe, Hervé de La Martinière, PDG des éditions du même nom, dont le Seuil est une filiale, s’est entremis. « J’ai une profonde admiration pour le travail de Jacques-Alain Miller, explique-t-il ; je lui ai proposé de changer d’éditeur, mais de rester dans notre groupe« . L’affaire s’est conclue, mardi 6 septembre, sur un coin de bureau. L’éditeur a écrit : »Jacques-Alain, je suis ravi de vous accueillir au sein des éditions La Martinière. » Ce à quoi le psychanalyste a répondu : « Hervé, le plaisir est partagé, j’entre aux éditions de La Martinière avec Lacan et l’ensemble du champ freudien. » D’où cette curiosité : plus connues pour leurs beaux livres que pour leurs essais en sciences humaines, les éditions La Martinière devraient accueillir les prochaines parutions signées Lacan ».
 

(3) Thierry Discepolo en donne suffisamment d’exemples. J’en ajoute un autre, auquel je cherche encore une explication : que fait la biographie d’Harvey Milk par Randy Shilts, chez M6 éditions, au milieu des livres de cuisine ?

(4) Extrait de la présentation des éditions Agone. Fondées à Marseille en 1998, huit ans après la revue du même nom, les éditions Agone ont choisi le principe de l’autogestion. On peut citer, dans leur catalogue, pêle-mêle : Howard Zinn, Noam Chomsky, George Orwell, Pierre Bourdieu, Stig Dagerman, Jean-Pierre Garnier… Thierry Discepolo a également développé sa conception du métier d’éditeur dans un article intitulé « Tout ça n’est pas seulement théorique », publié dans le numéro 44 de la revue Agone. Une discussion avec Eric Hazan et les gens d’Article 11 abordait également certaines de ces questions. Notons enfin qu’un extrait du présent ouvrage est disponible sur le site d’Acrimed, le sommaire et la conclusion le sont chez Atheles.org.

Thierry DiscepoloLa trahison des éditeurs, éditions Agone, 2011, 205 pages, 15 euros.


Sur la Toile, récemment… (3)


Sur la Toile, récemment… (3)

 

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En avril 2008, Michel Vanoosthuyse avait publié dans nos colonnes un texte consacré à Ernst Jünger, plus précisément à sa réception actuelle. L’article s’intitulait L’homme aux fadaises de marbre canonisé.  Michel Vanoosthuyse connaît bien le problème pour lui avoir consacré un ouvrage aux éditions Agone, Fascisme et littérature pure. Le blog des éditions Agone a remis à disposition du lecteur curieux cette tribune qui remet les choses – ou plutôt les auteurs – à leur place.

 


Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?


Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?

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Revue culturelle et littéraire les lettres françaises

Mark Twain

Hemingway a dit un jour que toute la littérature américaine était née des Aventures de Huckleberry Finn, et Faulkner a déclaré, devant un parterre d’étudiants : « Évidemment, c’est Mark Twain qui est notre grand-père à tous. » Les deux géants que, littérairement, tout oppose, se rejoignent sur un point : sans Twain, la littérature américaine n’aurait pas été la même.

Aux États-Unis, sa popularité n’a jamais faibli, et les éditions de ses livres sont innombrables. En France, cependant, on a longtemps eu du mal à trouver ses deux romans les plus célèbres, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, autrement que dans des collections pour enfants (et les adaptations à la télévision française dans les années soixante étaient clairement des feuilletons pour la jeunesse). D’autres titres moins célèbres (Un Yankee à la cour du roi Arthur, le Prince et le Pauvre) ont souvent été adaptés plus que traduits. Quant à Pudd’nhead Wilson, son troisième chef-d’oeuvre, monument de noirceur,  il est toujours très peu lu chez nous – sans doute le titre peu engageant de la seule traduction qui en existe, Wilson Têtede- Mou, y est-il pour quelque chose ?

Depuis quelques années, cependant, l’étiquette d’« humoriste » qui lui colle à la peau, et a sans doute écarté de lui les lecteurs « sérieux », commence à faire place à une image plus complexe, plus complète. Bernard Hoeppfner, qui a donné de nouvelles traductions de ces livres intraduisibles (car ce sont des livres parlés, des livres écrits à l’oreille, dans lesquels la voix et les accents des personnages occupent une place essentielle) que sont Tom Sawyer et Huckleberry Finn, y a-t-il contribué. Il y a quelques mois, il procurait enfin la première version française de Nº 44, le Mystérieux Étranger, le roman que Twain a achevé et renoncé à publier, et dont l’édition américaine complète n’a vu le jour qu’en 1969, plus d’un demi-siècle après sa mort. On y découvrait un Twain au pessimisme radical, obsédé par la mort, le temps, les danses macabres. Aujourd’hui, sous le titre la Prodigieuse procession, il nous propose un choix d’articles « polémiques » de Twain, dans lequel le journaliste qu’était, à l’origine, Samuel Langhorn Clemens reprend la plume pour stigmatiser, sans s’abriter derrière la fiction, certains aspects de la société américaine de son époque. Ces articles, pour la plupart, datent des dernières années de la vie de Twain, alors que, écrivain célèbre, riche et fêté, il traversait une série d’épreuves qui ne pouvaient que renforcer son pessimisme foncier : mort soudaine de sa fille aînée, en 1896, grave dépression de la cadette, crises d’épilepsie de la plus jeune, maladie et mort de sa femme. Sa vie s’achèvera dans le drame. La veille de Noël 1909, il est réveillé par des cris dans sa ferme du Connecticut : Jean, la plus jeune de ses filles, a été trouvée morte dans sa salle de bains. Ce jour-là, Twain dicte les pages poignantes qui closent sa monumentale Autobiographie, et décide de ne jamais plus écrire. Il attend la mort, qui survient trois mois plus tard, en avril 1910.

Au cours de ces années tragiques, Twain, s’il continue à écrire, répugne à donner à lire ce qu’il écrit et, comme Nº 44, le Mystérieux Étranger, comme son Autobiographie (dont la première édition intégrale n’est parue aux États-Unis que l’année passée), certains des textes de ce volume n’ont été révélés qu’après sa mort. Ce n’est pas le cas de tous, et bon nombre d’entre eux, publiés dans la presse de l’époque, prouvaient que le grand écrivain canonisé était resté un polémiste incisif, et redoutable, utilisant l’arme la plus puissante qui soit, l’humour.

À les lire aujourd’hui, on est frappé par leur actualité, et leur universalité. Mondialisme aidant, les tares des États-Unis ne sont plus maintenant leur apanage, et les interrogations de Twain sur les immigrés (à l’époque, les émigrés chinois en Amérique), considérés comme boucs émissaires d’une société qui a peur, sur l’impérialisme sous prétexte d’aide aux peuples sous-développés, ou sur les guerres de conquête déguisées en interventions de paix pourraient être celles d’un intellectuel d’aujourd’hui doté à la fois de lucidité et du courage de penser et de dire.

Le regard incisif de Twain ne porte pas uniquement sur son propre pays, et la Belgique colonialiste, la France de l’affaire Dreyfus, la Russie tsariste donnent lieu à des charges sans merci. Le texte qui donne son titre au volume date de 1901, et n’a été publié dans son intégralité qu’en… 1992 ! Il s’agit d’une monumentale parade carnavalesque, dans laquelle défilent des chars représentant chaque pays. Sur le char de la France (« en costume gai et minimal de ballet et coiffée d’un bonnet phrygien mité »), on voit une « guillotine, Zola sous la hache, les onze autres patriotes français bâillonnés et attendant leur tour ». Et, suivant à pied le char : « une figure mutilée, marquée “Dreyfus” ; une figure mutilée enchaînée, marquée “Madagascar” ; une figure mutilée enchaînée marquée “Tonkin” ; garde d’honneur, détachement de l’armée française portant des « têtes » de Chinois et un butin ». La parade s’achève avec « la statue de la Liberté, éclairant le monde, torche éteinte et à l’envers, suivie par le drapeau américain, roulé et orné d’un voile de crêpe ».

Qui a dit que Mark Twain était un auteur pour la jeunesse ?

Christophe Mercier

La Prodigieuse procession, et autres charges,
de Mark Twain, traduit de l’américain par Bernard Hoepffner,
Agone, 320 pages, 23 euros.

La grève générale au tournant du siècle


La grève générale au tournant du siècle

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Alors que les voies d’une difficile mais indispensable abolition du capitalisme font de nouveau l’objet de recherches actuelles, il est troublant de constater qu’un débat revêtant les mêmes enjeux a déjà été tenu il y a un siècle. Ce sont les termes et le contenu de ce débat que Miguel Chueca a choisi de présenter aux lecteurs d’aujourd’hui, en rassemblant et un commentant avec érudition un ensemble de textes, prenant la  forme d’un recueil intitulé Déposséder les possédants.

Entre la fondation de la CGT (1895) – alors d’obédience syndicaliste révolutionnaire –, et celle de la SFIO (1905) – officiellement marxiste –, les différentes composantes du mouvement ouvrier français se sont affrontées sur un point : la place de la grève générale comme hypothétique voie vers la révolution sociale. Durant quelques années, la CGT en fit l’horizon incontournable de sa stratégie, au point de créer un Comité de la grève générale, dont l’objectif était d’assurer la propagation de ce que les partisans du socialiste Jules Guesde appelaient avec mépris le « grève généralisme ». La virulence des propos échangés entre syndicalistes et socialistes fut d’emblée un des aspects du débat ; une virulence qui tranche par ailleurs avec l’œcuménisme que l’on trouve de nos jours au sein de la pensée critique et radicale.

Or si la critique à l’époque a tourné à la polémique voire aux anathèmes, elle a conservé un noyau rationnel qui explique la fécondité d’une relecture, un siècle plus tard, des arguments des partis en présence. Il s’agissait alors de trouver une stratégie de substitution aux révolutions du XIXe siècle, – celles des pavés et des barricades –, et la grève générale est apparue aux yeux d’un Fernand Pelloutier ou d’un Georges Sorel comme la seule solution réaliste stratégiquement, et émancipatrice politiquement. Résumons sommairement les raisonnements : face à un État bourgeois et policier plus efficace que jamais, il est indispensable de diffuser partout dans le pays, dans chaque cellule de son corps économique, la subversion qu’occasionnerait un arrêt généralisé du travail. La grève générale multiplierait les fronts de lutte à tel point que la concentration des forces de répression ne serait plus opérante. Par ailleurs, face aux prétentions des socialistes parlementaires à monopoliser la représentation ouvrière pour mieux la canaliser à l’intérieur des processus électoraux, la grève générale poserait comme décisive l’activité autonome des travailleurs.

On voit ici qu’outre la stratégie révolutionnaire se jouait aussi la question de l’hégémonie d’un groupe politique – syndicaliste ou socialiste – sur tout le prolétariat de l’époque. L’hostilité des guesdistes ou celle, plus argumentée, d’un Jaurès à la stratégie de la grève générale, se comprenait très logiquement. Mais cette hostilité n’excluait pas une pertinence réelle dans les critiques : dans un article reproduit ici, Jaurès objectait que la stratégie de la grève générale éparpillerait les forces révolutionnaires plus qu’elle ne les regrouperait, et évacuait, dans tous les cas, la question de la conquête d’une majorité populaire réelle acquise à la cause du socialisme. Toutefois Jaurès n’excluait pas le recours ponctuel à l’arrêt du travail, et l’on sait d’ailleurs que le déclenchement de la grève générale faisait partie des modes de riposte envisagés par l’Internationale socialiste face à un risque de conflit mondial. En 1914, il n’en fut rien, mais l’idée semblait avoir perdu de son actualité plus tôt, dès 1909, après l’échec des grèves de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges. La révolution d’Octobre, concrétisant la stratégie de double pouvoir des bolcheviques, entraîna finalement la marginalisation durable de l’idée de grève générale. Il n’en reste pas moins que les questions qu’elle posait implicitement ou explicitement (rôle des producteurs et place de la violence dans la révolution, rythmes révolutionnaires et modes de contrôle des moyens de production, etc.) ne sont pas dépassées. Ce recueil nous le rappelle sans doute au bon moment.

Baptiste Eychart

Déposséder les possédants. La grève générale
aux temps héroïques du syndicalisme
révolutionnaire (1895-1906), textes rassemblés
et présentés par Miguel Chueca, Agone,
268 pages, 18 euros.


N°54 – Décembre 2008

 


Orwell politique

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Après les chroniques de George Orwell, les éditions Agone nous offrent une sélection de textes politiques de l’écrivain britannique, écrits entre 1928 et 1949, tous inédits en français. Les essais sont regroupés en six chapitres thématiques, qui respectent la chronologie…Par Sébastien Banse Continuer la lecture

Orwell ou l’inquiétude des hommes libres

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« Le prix de la liberté est une vigilance éternelle. » En même temps qu’il lance cet avertissement à ses lecteurs, George Orwell résume son parcours et son œuvre, lui qui fut tout au long de sa vie l’observateur attentif des tentatives des régimes pour aliéner les hommes… Par Sébastien Banse Continuer la lecture

Un engagement révolutionnaire au cœur de l’empire américain

Un engagement révolutionnaire au cœur de l’empire américain

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L’historien américain Howard Zinn a connu, un peu à l’instar d’Eric Hobsbawm, un succès important et imprévu avec son Histoire populaire des États-Unis. Après celle de l’historien britannique, c’est au tour de son autobiographie de paraître en français.

Contrairement au Franc-tireur d’Hobsbawm, l’autobiographie de Zinn ne vise pas tant à raconter ou analyser l’ensemble d’une vie qu’à décrire de l’intérieur un mouvement, ce « mouvement qui abolit l’état actuel des choses». C’est pourquoi la personnalité de l’historien disparaît à plusieurs reprises derrière les grandes luttes progressistes du peuple américain : son itinéraire individuel sert plutôt de fil directeur à la description d’actions politiques et de combats sociaux menés par une masse militante dont régulièrement il nous fait apparaître de très belles figures. Plus qu’un parcours personnel, dont pourtant les éléments clés sont présentés au fil des pages, ce sont des individus et leur mise en mouvement qui attirent l’attention de l’historien. Ainsi ce militant de la gauche radicale ne dissout jamais l’individu dans de grands ensembles sociopolitiques (« la masse », « le peuple » ou « le mouvement ouvrier ») puisque les « individus sont les éléments nécessaires et ma vie fut pleine de ces individus ordinaires et extraordinaires, dont la seule existence m’a donné espoir » (p. 6). C’est pourquoi l’auteur s’attache à tracer des portraits forts et touchants de militants, notamment de ces freedom riders, ces activistes noirs traversant au péril de leur vie les villes du sud des États-Unis pour y sensibiliser à la lutte en faveur des droits civiques des populations noires écrasées par un racisme suffocant que les qualités de narrateur de Zinn nous font percevoir de manière saisissante.

En cohérence avec son refus de construire cette autobiographie autour de sa propre personne, l’historien n’a pas choisi une démarche chronologique mais plutôt thématique, établie autour des grands moments des luttes populaires ayant animé son pays : la lutte pour les droits civiques, contre la guerre du Vietnam, et, plus généralement, les combats pour la transformation de la société américaine (la justice sociale, l’université, la condition ouvrière). C’est uniquement à l’intérieur de ce cadre que Zinn donne des détails sur sa vie personnelle : issu d’une famille populaire juive d’Europe de l’Est, il se familiarisera tôt tout à la fois avec la condition ouvrière et les idéaux socialistes, avant que la guerre n’interrompe son parcours. Il prend alors conscience des horreurs consubstantielles aux conflits armés et bascule dans le pacifisme. Ancien combattant, il profite d’une prise en charge par l’État de son inscription à l’université, inscription qui va lui permettre d’entamer une carrière universitaire. Il ne s’agira cependant pas d’une ascension sociale modérant ses choix politiques puisque Zinn animera alors des luttes majeures dans l’université, aux côtés de ses étudiantes noires de Spelman puis, une fois renvoyé de cette faculté, à Boston. Malgré son âge maintenant avancé, Howard Zinn s’est encore récemment mobilisé, aux côtés d’un Noam Chomsky, contre l’invasion et l’occupation de l’Irak par le gouvernement de George W. Bush.

On aurait pu regretter que sa réflexion personnelle et ses travaux de recherche ne soient que peu évoqués par l’historien lui-même, mais les éditeurs ont joint en annexe des extraits de ses livres et de ses articles visant à approfondir les analyses et à mettre en valeur une réflexion constante sur la place de l’historien militant dans la société. Rejetant les antinomies souvent hypocrites du savant et du politique (voir le beau texte Abolitionnistes, Freedom riders et stratégies d’activisme politique 1965) et refusant sciemment le choix de la « neutralité axiologique », Zinn a tendu de toutes ses forces à unir son engagement quotidien à la cause des peuples dans chacun de ses écrits, faisant de lui une figure à part dans le monde intellectuel américain.

Baptiste Eychart

Octobre 2006

Howard ZINN, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant,  éditions Agone, 400 pages, 22 euros.