Alain Badiou rouvre le « cas » Wagner (III)

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La seconde leçon de Badiou est consacrée au livre d’Adorno, Dialectique négative (1966), et non pas à son Essai sur Wagner. Cela peut d’abord surprendre puisque, dans Dialectique négative, Adorno ne parle pas de Wagner. Cette absence cependant est « silencieusement à l’oeuvre dans la construction d’une place Possible pour une figure de Wagner »… Par Jean Ristat. Continuer la lecture

La revanche d’un outsider


La revanche d’un outsider

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Un outsider attire l’attention : tel est le titre qu’avait choisi Walter Benjamin pour rendre compte de l’enquête sur le monde des employés publiée par Siegfried Kracauer au lendemain de la crise de 1929. Dès 1933, Gallimard publiait une traduction (certes partielle) du roman Genêt, due à Clara Malraux et suivie quelques années plus tard, chez Grasset, de l’étude Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire. Malgré ces traductions précoces datant de l’époque où Kracauer avait pris, avec Benjamin et tant d’autres, le chemin de l’exil et survivait à Paris dans de conditions matérielles des plus précaires, il a fallu l’opiniâtreté d’un petit nombre de spécialistes et l’abnégation d’un ensemble de traducteurs pour que l’auteur des Employés finisse par attirer durablement l’attention des éditeurs français. Après l’Ornement de la masse, recueil d’essais publiés avant 1933, et l’Histoire des avant-dernières choses, dernier livre inachevé à la mort de Kracauer en 1966, c’est au tour de la Théorie du film de bénéficier d’une traduction qui paraît cinquante ans exactement après l’original.

La juxtaposition des ces quelques titres emblématiques donne en même temps les coordonnées du territoire arpenté par Kracauer. D’un bout à l’autre de cet itinéraire qu’Enzo Traverso, auteur d’un travail pionnier publié il y a quinze ans, plaçait sous le signe de « l’exterritorialité », le cinéma est l’objet d’un intérêt croissant. Auteur de près de huit cents critiques de film, publiées pour l’essentiel pendant les années de Weimar, Kracauer entreprend, à son arrivée aux Etats-Unis, une « histoire psychologique du cinéma allemand » publiée en 1947 sous le titre provocateur De Caligari à Hitler. Mais avant même de quiter la France en 1940, il avait consigné à Marseille l’esquisse de sa future Théorie du film. Cet enchevêtrement de registres de discours, souvent tenus pour incompatibles, donne à son avant-dernier livre une tonalité singulière, irréductible aux partages institués et à la division du travail  à laquelle se plient d’ordinaire critiques, historiens et théoriciens. Pas plus qu’elle ne suit le fil de la chronologie, la Théorie du film ne prétend édifier un système théorique, au point qu’elle semble bien plutôt composée, comme le remarque Jean-Louis Leutrat dans sa préface, à la façon d’une « mosaïque » faite de la juxtaposition de textes brefs, pour ne pas dire des « fiches » accumulées par le critiques professionnel au fil des séances de travail dand les cinémathèques.

« Le film est un médium visuel ». De ce principe cardinal, qui n’est qu’en apparence une évidence, découle toute la Théorie du film, son parti pris inébranlable en faveur d’un réalisme qui n’est jamais compris simplement comme la reproduction servile de la réalité extérieure, mais comme la mise au jour d’aspects du « flux de la vie » que seule la caméra est capable de nous faire découvrir, comme l’avait compris Griffith lorsqu’il déclarait : « La tâche que je me suis donnée, c’est avant tout de vous amener à voir ». En écho à cette devise, Kracauer conclut la Théorie du film sur l’affirmation d’une « inspiration matérialiste » propre au cinéma, ce médium épris de la réalité matérielle dans ce qu’elle a de plus éphémère, et doté du pouvoir de « rendre visible ce que nous n’avions pas vu, et que peut-être nous ne pouvions pas voir avant qu’il ne soit là ».

Cette passion pour le cinéma est la forme la plus aiguë d’une attention à la réalité qui n’a jamais failli, au risque d’attirer au brillant essayiste que fut Kracauer le reproche de s’en tenir au mirage des apparences sans cercher à percer à jour leurs fondements. Assurément, Kracauer a pratiqué en virtuose la philosphie dans la forme du feuilleton, pour varier la formule d’Ernst Bloch à propos de Benjamin. Ce foisonnement, qui exprime l’inlassable curiosité d’un intellectuel toujours à l’affût d’observations nouvelles, n’est pourtant pas synonyme de dispersion pure et simple , comme entreprend de le montrer Olivier Agard. Cette synthèse, qui était attendue, offre une biographie intellectuelle d’une grande richesse en même temps qu’elle situe Kracauer dans le contexte des débats où son oeuvre a pris forme. Plus que le rapprochement avec Benjamin et Adorno, qui a souvent desservi Kracauer, l’auteur privilégie d’autres confrontations non moins déterminantes, notamment avec la tradition de la « critique de la culture » et la pensée de Simmel. Fil conducteur de tout le livre, dont il ne fait aucun doute qu’il est appelé à s’imposer comme l’ouvrage de référence, l’interrogation sur les « ambivalences de la modernité » permet de donner tout son relief à la réflexion polymorphe de Kracauer, que l’auteur situe « à égale distance du progressisme moderniste et du pessimisme culturel ». Dans cet entre-deux qui est tout sauf une confortable posture de compromis, Kracauer nous devient brusquement contemporain et nous indique, à défaut d’une solution prête à l’emploi, les coordonnées de problèmes que nous n’avons pas fini de ressasser.

Jacques-Olivier Bégot

Kracauer, le chiffonnier mélancolique, d’Olivier Agard, CNRS éditions, 392 pages, 28 euros.
Théorie du film. La rédemption de la réalité matérielle, de Siegfried Kracauer, traduit de l’anglais par D.Blanchard et C.Orsoni, édité et présenté par Philippe Despoix et Nia Perivolaropoulou, Flammarion, 392 pages, 28 euros.

Novembre 2010 – N°76.


Avec René Schérer


Avec René Schérer

Edito

par Jean Ristat

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Je relisais, il y a quelques jours, les pages consacrées à Jacques Derrida par Alain Badiou dans son livre Pe­tit panthéon portatif. D’entrée, il remarque qu’il y eut en France un « moment philosophique » fulgurant entre la fin de la guerre d’Algérie et la tempête révolutionnaire des années 1968-1976. Hélas, « la génération philosophique qui a été identifiée à ce moment a presque complètement disparu ».

Aquarelle de René Schérer

René Schérer est sans doute l’un des derniers représen­tants d’une époque que les forces réactives voudraient bien nous faire oublier. Celle, par exemple, de l’université de Vincennes, dont il nous dit qu’elle était ouverte à tous, ou­verte aussi à des contenus insolites : la politique, la sexualité. Professeur dès 1969, René Schérer y enseigne avec Foucault, Deleuze, Châtelet, Lyotard, Rancière, Revault d’Allonne, Lucien Goldmann. Son ami, Guy Hocquenghem, entre à Vincennes comme chargé de cours en philosophie en 1971. Ses interventions sur la conception homosexuelle du monde feront date. Il y renverse le point de vue jusqu’alors admis : « L’homosexualité n’est pas une maladie, une perversion de la sexualité mais une valeur positive, une affirmation du désir dans sa plénitude. » Il écrira, avec René Schérer, deux livres : en 1976, Co-ire, album systématique de l’enfance et, en 1985, l’Âme atomique. Pour sa part, René Schérer dans ses cours parle de Fou­rier, de la pédagogie et de son histoire, de l’enfance et de la sexualité. En 1972, il publie Charles Fourier, l’ordre subversif et, en 1974, son fameux Émile perverti. L’essentiel de son œuvre s’organise autour de ces thèmes. Ainsi, en 2001 et 2006, reviendra-t-il sur Fourier avec respectivement l’Écosophie de Charles Fourier et Charles Fourier, vers une enfance majeure. N’oublions pas Enfantines en 2002, livre dans lequel il rappelle que le XVIIIe siècle fut le siècle inventeur de l’enfance. « Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle s’accumulent les indices que, dans l’attitude des adultes envers les enfants, quelque chose se met à changer. » René Schérer n’a jamais cessé de philosopher sur l’enfance, même si aujourd’hui il constate qu’« il n’y a plus aucune liberté ou possibilité de penser l’enfance sans qu’on vous objecte le sexuel… ou alors, si l’on veut vraiment entreprendre une philosophie de l’enfance, on en arrive à gommer tout ce qui touche à la sexualité ainsi que le passionnel, l’émotif d’une manière générale. Ce qui n’est pas préférable non plus ».

Adorno écrivait déjà en 1963 : « Le tabou le plus fort, ac­tuellement, est celui qui concerne tout ce que l’on définit par “mineur” qui suscita déjà des tempêtes lorsque Freud découvrit la sexualité infantile. » Je renvoie le lecteur à son ouvrage Tabous sexuels et droit aujourd’hui. Il n’est pas question ici de s’attarder sur ces sujets, mais je veux simplement souligner la nécessaire liberté d’expression sans laquelle il n’y a pas non plus de liberté de penser. La rencontre de René Schérer avec les Lettres françaises (Franck Delorieux) traite également de son exclusion en 1954 du PCF pour des raisons, non de divergence politique, mais de morale sexuelle. La morale prolétarienne, comme on disait alors, n’admettait pas l’homosexualité. C’était un autre temps, et heureusement, le PCF a bien changé. Cela n’a pas détourné René Schérer du « communisme en tant qu’idée mais de sa mise en exercice dans le Parti ». Son témoignage, m’a-t-il semblé, peut nous aider à réfléchir sur notre histoire.

On présente René Schérer un peu rapidement comme un utopiste. Certes, il s’appuie sur Fourier pour réhabiliter l’idée d’utopie « comme la recherche d’une réalité absente ». Il ajoute qu’il « sauve Marx avec Fourier… Dans l’oeuvre de Marx, ce qui est absent, effacé, est au centre de celle de Fourier : la passion, le désir ».J’ai évoqué bien rapidement une œuvre que j’invite nos lecteurs à relire ou a découvrir. L’intelligence a tout à y ga­gner. Un livre d’entretiens de René Schérer avec Geoffroy de Lagasnerie, Après tout, est une excellente introduction à son parcours.

Jean Ristat


Novembre 2010 – N°76

Après tout, de René Schérer et Geoffroy de Lagasnerie. Éditions Cartouche, 206 pages, 17 euros.


Gramsci notre contemporain


Gramsci notre contemporain

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Domenico Losurdo, vous avez écrit plusieurs livres centrés sur l’étude d’un penseur majeur de l’époque contemporaine : Nietzsche, Heidegger ou Hegel. Cependant, pour la première fois ici, vous avez consacré une biographie intellectuelle à une figure importante du mouvement ouvrier : Antonio Gramsci. Quelles sont les circonstances qui  vous ont poussé à un tel choix ?

Domenico Losurdo. Gramsci permet de mettre en crise l’idéologie aujourd’hui dominante dans ses deux versions, sa version néolibérale et sa version post-moderne, versions qui souvent se mêlent l’une à l’autre. Combien de livres ont été écrits pour démontrer que le marxisme et le communisme sacrifient l’individualité concrète et la norme morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire ? D’importants auteurs libéraux – parmi lesquels Benedetto Croce – justifièrent l’intervention de l’Italie dans le carnage de la première guerre mondiale, nonobstant la large opposition populaire au nom du droit élites héroïques de contraindre au sacrifice la masse des couards ou au nom de la fusion et de la régénération de la nation. Gramsci devint communiste à partir de la critique de cette philosophie de l’histoire ; il condamna la prétention à « transformer le peuple travailleur en matière première pour l’histoire des classes privilégiées ».

À la lecture de votre ouvrage, on constate que son propos n’est pas de présenter in extenso toute la pensée de Gramsci. Le propos est plus limité et il me semble qu’on ne peut le comprendre qu’à travers votre propre recherche personnelle autour de questions clés : le libéralisme politique et la pensée conservatrice européenne, la barbarie constitutive des pays les plus développés du monde capitaliste. La pensée de Gramsci, notamment dans sa genèse, lors de sa prise de distance par rapport à ses premiers inspirateurs comme Benedetto Croce, vous aurait permis d’éclairer de manière féconde tous vos axes de recherches personnels

Domenico Losurdo. Gramsci sait bien que le gouvernement représentatif n’a jamais empêché aux Etats-Unis les horreurs du régime de la « White supremacy » et du lynchage des Noirs. Avant même la Révolution d’Octobre, il souligne le « rule of Law » dont sont si fiers les libéraux, ne s’applique pas aux peuples coloniaux, soumis à un féroce despotisme. Et cependant, tandis qu’il condamne avec forces les clauses d’exclusion de la tradition libérale, Gramsci est en même temps conscient qu’elle constitue une héritage inéluctable.

Les analogies sont fortes entre la situation politique actuelle et la période de contre-révolution vécue par Gramsci. La force de votre ouvrage est de montrer que Gramsci a eu besoin d’un retour critique sur ses positions antérieures pour mieux appréhender la situation historique de la fin des années 20 et des années 30.

Domenico Losurdo. Le Gramsci le plus intéressant est celui qui réfléchit sur la stabilité du capitalisme occidentale, malgré l’horreur de la Grande guerre qu’il provoqua. Ceci l’orienta vers la critique radicale de la théorie de l’écroulement du capitalisme et à une reformulation bien plus sophistiquée de la théorie de la révolution. Ainsi, sa vision du socialisme connut une évolution : en saluant la Révolution d’Octobre, il souligna d’abord qu’elle produirait l’égalité, même si c’était à l’enseigne tout d’abord d’un « collectivisme de la misère et de la souffrance ; neuf ans plus tard, il soutenait la NEP malgré les inégalités sociales flagrantes, au nom du nécessaire développement des forces productives.

Il s’agit aussi chez Gramsci de l’abandon d’un utopisme dangereux pour la construction du socialisme…

Domenico Losurdo. En effet, les horreurs de la guerre de 14-18 d’un côté et les espérances extrêmes produites par la Révolution d’Octobre d’un autre, stimulèrent une lecture messianique du marxisme : tout comme les classes, les États et les nations, la religion, le marché, l’argent ou le pouvoir en tant que tel, en fait chaque occasion de conflit, devaient disparaître. Mêlées avec l’état d’exception provoqué par l’agression impérialiste, ces conceptions utopiques ont rendu encore plus difficile la construction d’une société post-capitaliste fondée sur la démocratie et le règne de la loi. Gramsci a indiqué une voie qui doit être encore parcourue de bout en bout : penser un puissant projet d’émancipation qui ne prétende pas être la fin de l’histoire.

Selon vous, ce retour critique sur un patrimoine culturel ne doit pas être l’occasion d’un mea culpa des communistes car il devrait se faire dans la perspective de la lutte contre un capitalisme dont il faut penser les nouveautés. Pensez-vous que les catégories de Gramsci comme celle de « révolution passive » soient éclairantes pour comprendre la dynamique du capitalisme actuel ?

Domenico Losurdo. Il n’y a pas de raisons pour que les communistes s’abandonnent à l’autophobie et à la fuite de l’histoire. La décolonisation et, en tant qu’ils concernent l’Occident, la naissance de la démocratie et du suffrage universel, tout comme le dépassement des trois grandes discriminations historiques (raciales, censitaires et de genre), ainsi que la création de l’État social ont été des conquêtes impensables sans la contribution du mouvement communiste. Au défi représenté par ce mouvement, a correspondu en Occident l’époque de la « révolution passive » avec l’introduction de réformes importantes sous la direction et le contrôle de la bourgeoisie. Avec la disparition de ce défi, s’ouvre une période de réaction plus ou moins ouverte : il suffit de penser au démantèlement de l’État Providence, ou bien au retour, aux États-Unis, selon l’historien Schlesinger de la discrimination censitaire, du fait du poids croissant de la fortune dans le processus électoral. Mais le retour au principe d’une hiérarchisation des peuples, avec la prétention américaine à être le « peuple élu par Dieu » pour guider et dominer le monde, est aussi significatif de cette régression.

Vous mettez très bien en valeur dans votre livre, l’importance de Gramsci de par son refus d’une lecture catastrophiste de la trajectoire du capitalisme. Par cela, il serait un des premiers à rompre avec  certaines tendances présentes chez Marx, Kautsky ou Lénine : construire  une hégémonie implique donc de ne pas se contenter d’attaquer les penseurs de l’idéologie dominante mais aussi de les lire et parfois  ‘avoir recours à certains aspects de leur pensée. Voyez-vous, dans le  paysage intellectuel actuel, certains penseurs extérieurs à la tradition du mouvement ouvrier et à la pensée «critique» à la hauteur d’un Croce, Pareto ou Max Weber ?

Domenico Losurdo. Si l’on veut comprendre la logique de la « guerre humanitaire » et de l’impérialisme des droits de l’homme, l’auteur de référence est aujourd’hui Carl Schmitt qui, à partir d’une prise de position en faveur de l’impérialisme allemand (et nazi), démasque de manière brillante l’« universalisme » agressif et expansionniste de l’impérialisme rival. De manière analogue s’exprime Heidegger, bien qu’ayant recours à un langage plus « métaphysique ». Mais faire son miel de cette leçon, la gauche actuelle exprime malheureusement le besoin d’immerger ces deux auteurs dans un bain d’innocence politique et ne réalise pas tant est trouble et réactionnaire la condamnation de l’universalisme en tant que tel.  Le problème de l’hérédité est essentiel, mais il ne peut être affronter correctement seulement par une gauche se gardant de la fuite de l’histoire et de l’autophobie, c’est-à-dire une gauche capable d’assumer l’héritage de manière critique de sa propre tradition.

On a longtemps classé, sous l’impulsion de Perry Anderson, Gramsci  comme un représentant du marxisme occidental, tout comme Lukacs,  Adorno, Korsch ou Althusser ? Ces auteurs auraient partagé un certain nombre de points communs tranchant avec le marxisme orthodoxe  antérieur, celui de Kautsky, Lénine ou Trotski. Parmi ces point  communs, on peut retrouver le refus d’une lecture positiviste et  mécaniste de l’histoire, une inclinaison vers les questions politiques  et philosophiques et non plus économiques, une langue plus complexe…  Votre livre conteste cette caractérisation de Gramsci mais semble  rejeter même la notion de « marxisme occidental ». Cette notion ne vous semble pas pertinente ? Quel aurait été le marxisme de Gramsci alors ?

Domenico Losurdo. Le point de vue de Gramsci oppose « notre Marx » – un Marx combiné à la lecture de « l’oriental » Lénine –, au « marxisme contaminé d’incrustations positivistes et naturalistes », incapable avec Bernstein et Kautsky (les « occidentaux » !) de comprendre la dialectique et la nécessité historique de la Révolution d’Octobre. En outre Gramsci distingue entre un communisme dogmatique et un « communisme critique » qui s’emploie à hériter des sommets de la tradition culturelle bourgeoise, à commencer par Hegel et par la philosophie classique allemande. On voit que même dans ce cas la notion de « marxisme occidental » est trompeuse. Le dernier Staline liquide Hegel en tant qu’expression de la réaction allemande à la Révolution française, liquidation acceptée par de nombreux marxistes européens mais refusée par  Mao Tse Toung.

En fait la catégorie de « marxisme occidentale » incite à opposer positivement l’Occident à l’Orient et les intellectuels purs aux politiques engagés dans la construction d’une société post-capitaliste. On revient à la configuration que j’avais décrite au début de cet entretien : on ne peut critiquer la vision auto-apologétique de l’Occident chère à l’idéologie libérale et par ailleurs on en est réduit à fuir l’histoire, ce qui constitue le péché originel du « marxisme occidental ».

Entretien mené par Baptiste Eychart

Domenico Losurdo, Gramsci. Du libéralisme au « communisme critique » (Syllepse, 2007, 22 €).

Avril 2007


N° 64 – Les Lettres Françaises du 3 octobre 2009

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Les Lettres Françaises du 3 octobre 2009 en téléchargement au format PDF.
Au sommaire : Dossier Mohamed Mrabet ; Imre Kertesz, par Gérard-Georges Lemaire ; Victor Brauner, par Yves Kobry ; les festival des marionnettes de Charleville-Mézières, par Jean-Pierre Han… Continuer la lecture