Les avatars de l’argent


Les avatars de l’argent

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Entretien avec Jacques Le Goff à propos de son dernier ouvrage, le Moyen Âge et l’argent.

Le Moyen Âge et l’argent, de Jacques Le Goff

Baptiste Eychart. Une question d’ordre personnel et historiographique pour commencer : après un intérêt pour les questions sociales et économiques du Moyen Âge concrétisé un Que sais-je ?, Marchands et banquiers au Moyen Âge, vous vous êtes tourné vers une histoire sociale des mentalités et vers une anthropologie historique qui ont marqué vos plus grands ouvrages. Pourquoi revenir sur les lieux plus de quarante ans après vos premiers écrits ?

Jacques Le Goff. J’étais déjà revenu, dans mon ouvrage La Bourse et la vie, sur ces questions économiques. Les problèmes qui m’intéresseraient alors, c’étaient surtout les rapports entre l’argent, la religion, la société et la culture. Les aspects sociaux et culturels de l’argent en fait. Dans me petit Que sais-je, j’avais accordé pas mal de place au mécénat et à tout ce que l’argent avait permis de réaliser dans le domaine culturel. Et puis en effet, j’ai abandonné ce domaine à proprement parler et tout simplement, comme il arrive si souvent dans la production universitaire, j’ai répondu à une demande. Laurent Theis, un de mes anciens élèves, qui s’occupe du domaine de l’histoire chez Perrin m’a demandé d’écrire un ouvrage sur le Moyen Âge et l’argent, avec en arrière plan plus ou moins l’idée de la crise que nous connaissons actuellement. Comme je ne peux plus sortir, j’ai eu recours à ma bibliothèque et à des textes photocopiés que l’on m’a fait parvenir. J’ai d’ailleurs pu constater que pour une vue d’ensemble que s’efforce d’être cet essai, il n’y a pas grand chose. J’ai tenté une synthèse et comme j’étais toujours très intéressé par les aspects sociaux, culturels – ce qu’on appelle aussi les « mentalités », notion importante et relativement nouvelle mais aussi ambiguë comme je l’ai écrit dans ma contribution Faire de l’histoire –, et notamment ce que l’argent représentait pour les gens du Moyen Âge.

BE. Dans votre nouveau livre, Le Moyen Âge et l’argent,  vous avez une formule très clair : « l’argent n’est pas un personnage de premier plan de l’époque médiévale ». Dans ce cas, comment concilier ce constat avec cet intérêt pour l’argent au Moyen Âge qui est le thème de votre livre ?

JLG. Une chose que je pressentais et qui m’est apparu en étudiant la question, c’est que l’argent est une notion que le Moyen Âge a ignorée. Cette notion ne s’est en fait imposée que très tardivement : on peut dire que ce fut au XVIIIe siècle. Il n’y a d’ailleurs pas de mot au Moyen Age pour désigner « l’argent » : quand on parle d’« argent » on parle de « métal précieux ». Si, comme je l’ai montré dans plusieurs de mes livres, la notion de « travail » apparaît à cette époque, celle d’argent non. Le premier grand livre où il est vraiment question d’argent au sens moderne du terme est La richesse des nations d’Adam Smith en 1776.

En revanche, il ne faut pas confondre l’argent avec l’usage de la monnaie. Une fausse idée que l’on avait sur le Moyen Âge c’est que la circulation des monnaies avait été très restreinte et, en particulier, dans les campagnes. Le Moyen Âge, plus ou moins défini traditionnellement par la féodalité, semblait exclure les monnaies du système féodal. Ce que je pensais depuis longtemps s’est avéré de manière très nette : le système féodal a été profondément pénétré par l’usage de monnaie qui circulaient jusqu’aux campagnes et il n’existait pas de paysans ou de pauvres citadins qui n’auraient jamais eu de monnaie en main. Toutefois, si on y utilisait de la monnaie notamment pour acquérir des biens cela n’a pas fondé un monde autonome qui serait celui de l’argent. Dans les textes en latin, on utilise le mot de pecunia qui veut dire la « monnaie » et non l’argent. Et cela est valable pour les différentes langues vernaculaires du Moyen Age : par exemple « money » en anglais, ne prend sa signification actuelle que tardivement. En français, on dit « les sous ». Et cela est valable pour les différentes langues vernaculaires du Moyen Age : par exemple « money » en anglais, ne prend sa signification actuelle que tardivement. Mon problème a été de montrer comme concilier l’absence d’un domaine désigné par l’argent et la circulation accrue de monnaie. Cela peut sembler paradoxal mais c’est le paradoxe dont a vécu le Moyen Âge.

Même si on refuse l’idée que la Moyen Âge fut un monde d’économie naturelle, fondée sur l’autosubsistance ou sur l’économie du don, il semble bien qu’il y a un moment pivot où la monétarisation s’est accélérée. Quel est ce moment ?

Au début du Moyen Âge, durant le Haut Moyen Âge, les besoins en monnaie sont faibles et ce sont les monastères qui les satisfont car ils maintiennent une certaine activité commerciale qui leur procure un peu d’argent. Mais la grande partie de ce qui pourrait constituer de l’argent est conservée sous forme de lingot ou d’orfèvrerie. Les trésors des cathédrales et des seigneurs sont des réserves monétaires. Un article de Marc Bloch a bien montré que lorsqu’on a besoin de monnaie, on fait fondre ces objets d’art, pratique qui avait amené Marc Bloch à remarquer que pendant longtemps le Moyen Âge n’avait pas eu l’idée de « l’Art », puisque l’art de l’orfèvre était considéré sans valeur.

D’autre part, il y a eu dans l’Occident médiéval, un problème important entre l’or et l’argent. Cet or que l’empire romain se procurait dans des régions lointaines a quasiment disparu dès l’Antiquité tardive et ainsi Charlemagne a supprimé la monnaie d’or au profit du monométallisme de l’argent.

Il y a deux grands événements au Moyen Âgequi accélèrent la circulation de monnaie et qui rendent son usage plus fréquent. Ces deux évènements, qui se produisent aux XII-XIIIe siècles, sont la reprise du commerce, et en particulier du commerce méditerranéen, et en même temps l’essor des villes, qui sont des lieux qui ont réclamé une circulation monétaire accrue. Toutefois il ne faut pas oublier que dans la chrétienté, jusqu’à l’exploitation des mines de Bohème à partir du XVe siècle, les mines de métaux précieux étaient rares et peu fécondes. Comme les moyens techniques d’exploitation de ces mines étaient très limités, il y avait un manque de métal précieux et les historiens disent que souvent la chrétienté a été au bord de la famine monétaire. Elle n’y est pas véritablement tombée, notamment en obtenant du métal précieux par des sources étrangères, en Afrique par exemple. On sait qu’une des raisons des expéditions lointaines (dont celle de Christophe Colomb mais il y en a d’autres), c’était pour rechercher des mines d’or et d’argent et que c’est l’abondance des métaux précieux d’Amérique qui a permis au XVIe siècle que commence à naître le capitalisme, un terme et une réalité que j’estime tout à fait impossible pour caractériser le Moyen Âge, me séparant ainsi d’un de mes grands maîtres, Fernand Braudel, qui voyait, lui, un précapitalisme au Moyen-Âge.

Cela signifie que si, ni le capitalisme, ni un proto-capitalisme n’ont pu naître à l’époque, le féodalisme reste bien en place et qu’il n’est pas ébranlé par la monétarisation, voire même qu’il peut continuer à se développer…

Il y a dans ce j’ai appelé le « Moyen Âge central », un lent recul de certains des aspects du système féodal. Ainsi au treizième siècle, une des bases de la féodalité, à savoir le servage, a pratiquement disparu, sauf rares exceptions comme les serfs du chapitre épiscopal de Paris, du fait des affranchissements. Par ailleurs, les liens internes aux couches seigneuriales – ce qu’on appelle la « vassalités » –, reculent. Rappelons qu’une des raisons des la Guerre de cent ans, c’est le refus du roi d’Angleterre de se reconnaître vassal du roi de France pour les possessions qu’il avait sur le continent à partir du début du XIVe siècle. Toutefois ce n’est pas l’argent qui est la cause de ces disparitions, mais des raisons sociales et politiques. Et, le féodalisme reste bien présent à l’époque, malgré le développement de l’utilisation de l’argent. Il connaît même un nouveau développement dans l’est de l’Europe.

Vous faites remarquer que ce qui distingue entre autre l’utilisation de l’argent au Moyen Âge de son utilisation de nos jours, c’est que l’accès aux différents types de monnaie varie selon les couches sociales.

Tout à fait. Si les gens ne voyant et n’utilisant pas de monnaie sont rares, le type de monnaie que l’on peut utiliser est très différent selon le niveau social. Les gens qui ont le plus besoin de monnaie sont les marchands et certains bourgeois riches. Ce dont ils ont besoin ce n’est pas de la monnaie d’or, dont la valeur est supérieure à leurs besoins, mais des pièces d’argent ayant une grosse valeur et que l’on nomme de manière significative des « gros d’argent ». Ce qui a le plus circulé dans le peuple, notamment dans les campagnes, c’est une monnaie dans laquelle il y avait peu de métal précieux et que l’on appelait « monnaie noire » ou communément le « billon » et dans lequel on pouvait trouver du plomb.

Une des autres particularités monétaires est que les monnaies n’ont pas de sphère d’utilisation étroitement « nationales ». Qu’en était-il ?

Il faut distinguer la frappe de la monnaie et sa circulation. En ce qui concerne la frappe de la monnaie, au fur et à mesure que naissait l’État moderne (sous sa forme monarchique en général), les rois ont voulu et ont réussi à se réserver la frappe de la monnaie, alors que dans les premiers siècles du Moyen Âge, de très nombreuses personnes et institutions s’étaient arrogées ce droit. Les rois de France ont décrété et fait admettre qu’ils étaient les seuls à avoir ce droit sur le territoire français. Mais les autres monnaies des autres pays circulaient très largement, ce qui fait que le principal métier concernant l’argent au Moyen Âge était le change. Comme le change se faisait dans les foires notamment de Champagne, à partir du XIIe siècle, sur des bancs, les changeurs furent finalement appelés « banquiers ». On a malheureusement trop souvent confondu les banquiers médiévaux et les banquiers modernes : en fait leurs actions étaient avant tout concentrées sur le change. Le seul progrès financier technique notable est l’apparition au XIVe siècle de la « lettre de change ». C’était un papier qui indiquait que telle personne devait à telle autre personne une somme en une monnaie précisée qui devait être changée, avant une échéance donnée, en une autre monnaie. Dans les foires où les banquiers avaient échangé, notamment en Italie et en Flandres, leurs bancs pour des bureaux, on « changeait » à la demande des possesseurs de ces lettres.

Mais les besoins des puissants personnages et des villes ont fait se développer les activités des prêt. Les banquiers ont ajouté à leur métier de changeur, celui de prêteur, même s’il faut dire que souvent les emprunteurs, qui étaient des personnages puissants, ne payaient pas leurs dettes. Il n’y avait pas de moyens, pour les banquiers, de les faire payer. C’est pour cela qu’on voit se développer au XIVe siècle en Italie, des faillites de banquiers.

Ce qui démontre que malgré un certain poids économique, la puissance sociale et politique échappe à ces banquiers.

Tout à fait. On n’a pas assez insisté sur l’évolution de la plus célèbre famille de banquiers de la fin du Moyen Âge qu’étaient les Médicis à Florence. Plutôt que d’accroître leurs activités économiques, ils ont cherché à se procurer assez d’argent pour obtenir le pouvoir politique et se livrer à un mécénat culturel qu’on connaît bien. On voit que le pouvoir et le mécénat sont des valeurs supérieures à la fortune et à la richesse et ne sont pas forcément liés.

Jacob Fugger, dit Le Riche (1459-1525)

Vous avez plaidé pour un long Moyen-Âge durant lequel la lecture des polarisations sociales se ferait tout d’abord par les catégories de potentes/humilies puis par celle de dives/pauper. Que recouvre cette distinction au niveau social et à quel moment un tournant a-t-il lieu ?

La transition entre l’usage médiéval de la monnaie et les débuts de pré-capitalisme voit apparaître une nouvelle notion : celle de « riche ». Cette notion était ancienne mais pendant longtemps elle signifiait « puissant », riche en terres, en maison, en pouvoir. Elle ne signifia « riche en argent » que tardivement. Le premier vrai « riche » connu dans toute la chrétienté, fut Jacob Fugger, dit « le riche », mais nous sommes au XVIe siècle.

De manière paradoxale, la place plus importante de l’argent, si elle n’a pas ébranlé le système féodal a profondément inquiété les contemporains. L’Église s’est montré très hostile à la figure de l’usurier. Pourquoi ?

Pour l’Église, l’usurier était un gibier d’enfer et ce jusqu’au XIVe siècle. Les sculptures le montrent avec sa bourse autour du cou, pleine de monnaies qui l’emporte irrésistiblement vers l’enfer. Toutefois elle, a accepté peu à peu, à partir du XIIIe siècle, et un peu en contradiction avec les ordres mendiants dont l’idéal était la pauvreté, le prêt à intérêt, qu’on appelait l’usure et qui auparavant était complètement condamnée. Il s’est agi dorénavant de l’encadrer, même si l’usurier ne fut pas réhabilité.

L’hostilité à l’égard de l’usure a croisé le sort des Juifs en Occident. Dans les villes, on s’adressait souvent à des prêteurs à la petite semaine qui étaient des Juifs. Ils ont laissé dans l’imaginaire, l’équivalence entre « juif » et « argent », « juif » et « richesse ». C’était évidemment faux car même si les Juifs ont eu un rôle de petits prêteurs dans les villes et dans les campagnes, ils n’ont jamais joué le rôle de grands prêteurs qui a été pris en charge par les chrétiens en fait.

La chose est d’autant plus intéressante que vous faites remarquer qu’un des principaux objectifs de la papauté fut d’améliorer ses finances, alors qu’à ses côtés s’épanouissaient les ordres mendiants. Y avait t’il hypocrisie ?

La papauté n’a jamais beaucoup compté sur les ordres mendiants. Certes, elle a utilisé les ordres mendiants pour la prédication de la foi chrétienne mais non pour prôner une pauvreté générale. Dès le XIIIe siècle, elle a surtout utilisé les dominicains comme inquisiteurs dans la lutte contre l’hérésie dans laquelle l’argent n’avait quasiment rien à voir. L’Église a été le premier État puissant par sa richesse au sens moderne car elle était la seule institution qui avait le pouvoir, non seulement réelle mais aussi spirituelle, de lever de l’argent sur toute la chrétienté. C’est elle qui a été la première à organiser de manière rationnelle ses finances : la première chambre des comptes a été fondée à la fin du  XIIe siècle par le Saint Siège. Donc l’Église a toujours été une grande utilisatrice d’argent mais au XIIIe siècle elle a mis au point un système qui mettait en évidence que, si l’argent n’était pas, comme on l’avait dit auparavant, une tentation diabolique, il devait toujours être compensé, « racheté » en quelque sorte, parce que nous appellerions la « charité », en rappelant que caritas veut dire « amour » en latin. La circulation croissante de l’argent a coïncidé avec l’augmentation suscitée par l’Église de dons charitables et en particulièrement de l’aumône. L’aumône est devenue la réhabilitation nécessaire de l’usage de l’argent et en définitive, comme j’ai essayé de le montrer dans mon livre, l’argent ne pouvait pas prendre la forme de « capital ». Deux historiens, Anita Jalabert et Alain Guerreau ont montré que l’Église avait enseigné que ce qui devait guider l’usage de la monnaie, ce n’était pas la recherche de la richesse, ni une forme de capitalisme mais la grâce et donc la grâce de Dieu. Le capitalisme européen, notamment le « capitalisme rhénan » inclut dans les pratiques économiques, une préoccupation financière et religieuse. Alors que, issu d’un certain protestantisme, le capitalisme américain n’a pas cette préoccupation.

Entretien réalisé par Baptiste Eychart.

Jacques Le Goff, Le Moyen Âge et l’argent, Perrin, 2010, 20 €, 245 pages.

Janvier 2011, N°78.

 


Une archéologie du capital


Une archéologie du capital

Entretien avec Ellen Meiksins Wood à propos de la traduction de son livre, L’origine du capitalisme.

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Votre ouvrage se propose d’expliquer la transition au capitalisme qui s’est instauré en Europe puis au niveau mondial. Vous mettez au premier plan la question de son « origine »…

Ellen Meiksins Wood. Il y a une tendance très répandue à faire comme si le capitalisme avait toujours existé. L’idée dominante est que, même si l’on admet que le capitalisme n’est pas enraciné dans la nature humaine, ses racines sont au moins présentes dans les actes d’échange les plus simples. De la sorte, il n’a pas vraiment d’origine. J’ai voulu insister sur le fait que le capitalisme est un forme sociale très spécifique, très différente de toutes celles qui existaient auparavant. C’est un phénomène historique avec un commencement – une « origine » –, et probablement une fin. Et c’est le résultat d’une transformation en un lieu et un moment donné. Mais il s’est étendu à travers le monde car c’est un système économique doté d’une capacité tout aussi unique d’auto-expansion qui l’impose finalement comme une nécessité.

Le point de départ de votre analyse est une critique des modèles d’explication de l’apparition du capitalisme, notamment le « modèle de la commercialisation » mais aussi le « modèle anti-eurocentrique » de certains théoriciens…

Ellen Meiksins Wood. Le modèle de la commercialisation est, d’une manière ou d’une autre, la mode d’explication (ou de non explication !) du développement du capitalisme le plus répandu, d’Adam Smith à, par exemple, Fernand Braudel. Si le capitalisme est né des premiers actes d’échange alors très simples, le système capitaliste se réduit à une accumulation et un accroissement de ces actes : plus de commerce, plus de cités, plus de marché etc. Mais ceci obscurcit tout ce qui est spécifique au capitalisme. Bien sûr que le capitalisme avait besoin de commerce et de marchés etc. Mais l’Angleterre, où le capitalisme a émergé, était loin d’avoir l’économie commerciale la plus développée au monde, et il y a eu des sociétés au commerce très développé qui n’ont pas produit les contraintes systémiques spécifiques au capitalisme – les impératifs de la compétition, de l’accumulation du capital constant et la contrainte de baisser constamment le coût du travail en augmentant la productivité.

Il est vrai que certains objectent à cette théorie qu’elle relève de l’« eurocentrisme ». Cette objection suggère que le capitalisme, qu’on l’aime ou non, est l’ordre naturel des choses, ou au moins la plus belle réussite de l’histoire. Ainsi, si je nie l’émergence précoce du capitalisme en Chine, en Inde ou en France, c’est que je dénigre leurs cultures, leurs histoires et leurs contributions au bien-être de l’Humanité. Mais c’est absurde ! Je fais justement le contraire, en insistant sur le fait que le capitalisme n’est pas un phénomène naturel et inévitable, mais un phénomène historique très spécifique, et certainement pas le plus haut degré de civilisation.

Si le capitalisme est né en Angleterre et avant tout dans le secteur agricole, son apparition apparaît sous le signe de la contingence et non de la nécessité. Comment expliquez son extension au niveau mondial alors, mais aussi la « naturalisation » qu’on lui a fait subir ?

Ellen Meiksins Wood. Tout d’abord, je n’accepte pas cette opposition entre nécessité et contingence. Je ne pense pas que l’histoire marche de la sorte. Il y a deux manières non historiques de penser. L’une est de dire que toute l’histoire relève d’une sorte de loi universelle et inévitable. L’autre est de dire que l’histoire n’est qu’accident et contingence. Pour penser de manière historique, nous devons reconnaître les faits spécifiques et les circonstances, mais aussi les causalités historiques. Quand je dis que le capitalisme est un phénomène historique spécifique, je veux dire qu’il a émergé dans des conditions historiques spécifiques, mais assurément pas par accident. Pour adopter une phrase célèbre, les « hommes font leur propre histoire, mais pas dans les conditions qu’ils auraient choisies eux seuls ». Ainsi, le capitalisme a émergé en Angleterre comme la conséquence involontaire des actes de gens – en particulier les seigneurs terriens et les tenanciers – poursuivant leurs stratégies de survie dans le cadre des conditions particulières qu’ils subissaient et dans le contexte des relations sociales de propriété propres à ce pays.

On peut s’interroger : comment un phénomène historique aussi spécifique a pu devenir universel et ainsi se « naturaliser » ? La réponse réside dans la dynamique d’expansion unique du capitalisme, dans une dynamique sans précédent de croissance économique qui avait la particularité de s’auto-entretenir. Et quand le capitalisme agraire a donné l’impulsion au capitalisme industriel, des contraintes de compétition furent imposées aux autres États. Le capitalisme donnait des avantages non seulement commerciaux mais également géopolitiques et militaires, avantages propres à une économie dynamique. Cela a forcé les États voisins comme la France à adopter un développement capitaliste comme projet politique. Et bien sûr, l’impérialisme a joué un rôle majeur dans la diffusion et la naturalisation des contraintes du capital.

A contrario de l’historiographie de gauche traditionnelle, vous semblez ne voir aucun aspect capitaliste dans la Révolution française puisque vous l’envisagez comme un simple conflit entre deux classes exploiteuses (aristocratie et bourgeoisie) pour les revenus de l’État. N’y a-t-il pas le danger ici de réduire considérablement la portée historique d’un tel événement qui marque encore les consciences deux cent ans plus tard ?

Ellen Meiksins Wood. Je ne vois pas pourquoi nier le caractère capitaliste de la Révolution française réduirait son importance historique. Vous dites que je présente la révolution comme un « simple conflit entre deux classes exploiteuses pour les revenus de l’État ». Ce que je dis est que les intérêts de classe de la bourgeoisie n’étaient pas, majoritairement, des intérêts capitalistes. Dans toutes les autres sociétés précapitalistes, le surtravail était extrait aux producteurs par le moyen d’un pouvoir « extra-économique », c’est à dire par la force coercitive directe, par différents types de pouvoirs juridique, politique et militaire. Dans la France absolutiste, les offices étaient pour la noblesse et pour la bourgeoisie une des formes dominantes de richesse. L’office, en d’autres mots, était une forme de propriété qui donnait à son possesseur accès au surtravail des paysans sous la forme des impôts étatiques ; la possession d’office était la plus haute aspiration de la bourgeoisie. Le fameux slogan « la carrière ouverte au talent » nous instruit beaucoup sur les intérêts de classe de la bourgeoisie. Quand l’aristocratie menaça de bloquer l’accès de la bourgeoisie aux offices, cela provoqua la confrontation avec la bourgeoisie. On peut, si l’on veut, désigner la Révolution française comme une « révolution bourgeoise », tant qu’on reconnaît que le bourgeois révolutionnaire typique n’était pas un capitaliste ou même pas un marchand précapitaliste, mais un propriétaire d’office ou un membre des « professions libérales ».

À propos de la signification historique mondiale de la Révolution, je serai tentée de dire que la Révolution fut d’autant plus importante qu’elle ne relevait pas du capitalisme. Tout d’abord, même si elle fut impulsée par des intérêts bourgeois, elle mobilisa inévitablement des forces populaires qui poussèrent la révolution au delà de ses limites bourgeoises. Il est intéressant de remarquer comment les intérêts matériels de la bourgeoisie l’incitèrent à articuler certains principes révolutionnaires, notamment le principe d’égalité qui pouvait être adopté par des forces plus radicales, et également lors des luttes anti-coloniales. Une bourgeoisie luttant contre les privilèges aristocratiques et pour des « carrières ouvertes aux talents » – même si l’objectif principal était de conserver ouvert l’accès aux offices –, avait de bonnes raisons d’adopter un discours d’égalité. Dans une société structurée par une hiérarchie de statuts – les trois états –, cela avait du sens pour les membres bourgeois du tiers état de poursuivre leurs intérêts de classe en insistant sur l’égalité de tous les hommes. Cela n’était pas le cas chez les idéologues du capitalisme en Angleterre. Même quand ils partaient du principe, comme John Locke, que les hommes étaient naturellement égaux, ils étaient obligés de justifier le droit de propriété et d’expliquer pourquoi l’égalité naturelle était compatible avec une énorme inégalité de fortune et avec l’exploitation coloniale. Si la bourgeoisie française a laissé un héritage d’idées révolutionnaires c’est parce qu’elle n’était pas capitaliste et que ses intérêts matériels résidaient autre part que dans la propriété capitaliste.

Par ailleurs, vous vous refusez à confondre l’apparition de l’État-nation et celle du capitalisme. Comment justifiez-vous cette position ? Cela signifie-t-elle que l’appui sur l’État-nation peut devenir une dimension d’une politique anticapitaliste ?

Ellen Meiksins Wood. Je soutiens que l’État nation moderne ne présupposait pas le capitalisme. En France, par exemple, il y a eu un État nation sous la forme d’une monarchie absolutiste, bien avant le développement du capitalisme. Mais cela ne signifie pas que le capitalisme n’a pas été soutenu par l’État dès son origine, et cela ne signifie pas non plus qu’il n’a pas besoin de l’État aujourd’hui. Le capitalisme a besoin d’une administration fiable et d’un ordre légal pour maintenir les conditions qui sont nécessaires à l’accumulation du capital. Et cela pourrait être encore plus vrai dans l’économie mondialisée d’aujourd’hui. Le capital a besoin de l’État plus que jamais pour organiser des circuits économiques que le capital ne peut gérer lui-même. Mais je ne peux pas imaginer que, dans le futur prévisible, il y ait un État global pour soutenir l’économie globale. Ainsi le capital global continuera à dépendre d’un système d’États locaux territoriaux, et cela présente des possibilités pour les politiques anti-capitalistes, à l’opposé de certaines théories de la mondialisation qui suggèrent que l’État est devenu non pertinent et que donc les politiques nationales et locales sont futiles.

Dans un dernier chapitre, vous arrivez à la conclusion que l’on a confondu avec erreur le capitalisme et la pensée des Lumières et que cette confusion permet une justification malhonnête du capitalisme. Quel est le cœur de votre argumentation ?

Ellen Meiksins Wood. Il est difficile d’être bref ici, tout particulièrement car l’expression les « Lumières » signifie beaucoup de choses différentes. Mais si nous parlons des idées classiques des Lumières françaises, je peux dire la chose suivante : une fois qu’on a pris en compte ce que j’ai dit à propos des intérêts matériels de la bourgeoisie française, qu’on a en tête les Lumières, et toutes ces aspirations à l’éducation et l’amélioration (improvement) de l’humanité, on peut confronter tout cela à la doctrine anglaise de « l’amélioration » (improvement) qui signifie amélioration de la  propriété, l’augmentation de la productivité et du profit. Cela ne signifie pas que les principaux penseurs des Lumières françaises étaient des démocrates radicaux, mais que les intérêts matériels de la bourgeoisie française, en particulier ses intérêts en faveur d’une « carrière ouverte aux talents » et tout particulièrement aux carrières d’État, a produit une idéologie différente de l’idéologie de classe d’une classe capitaliste dont l’objet principal était de poursuivre la maximisation du profit par l’intermédiaire de la compétition dans la sphère de la production.

Entretien réalisé par Baptiste Eychart


Ellen Meiksins Wood, L’origine du capitalisme. Une étude approfondie. Traduit de l’anglais par François Tétreau, Lux, 2009, 315 p.