Le journal « Les Lettres Françaises »


Comment renaît un journal et pourquoi

Ce journal aura donc connu plusieurs vies. Hebdomadaire de 1942 à 1972, puis mensuel de 1990 à 1993, il reparaît ce 19 mars 2004. Il sera désormais disponible chaque mois, inséré dans l’Humanité. Etrange destin que celui des Lettres Françaises ! Comme si l’idéal dont il est porteur ne voulait pas, ne pouvait pas mourir malgré toutes les tentatives de le réduire au silence. J’ai déjà – longuement et à plusieures reprises – raconté cette histoire, l’histoire de la résistance intellectuelle à toutes les formes d’oppression de la jeunesse, de la création, de la pensée. Il ne faut chercher dans cette volonté acharnée qui m’anime depuis 1972 à faire revivre les Lettres Françaises aucun ressentiment, esprit de revanche ou nostalgie.

Les circonstances historiques et politiques des années 2000 n’ont rien à voir avec celles de la Seconde Guerre mondiale et celle de l’autre guerre qui suivit appelée encore guerre froide. Quelque chose de nouveau se cherche, est en train d’advenir au prix d’une lutte cruelle, sans merci, qui déchire et ravage la planète. « Globalisation » ou « mondialisation », quels que soient les termes dont on habille la recomposition des empires qui se disputent la manipulation et l’exploitation des peuples, il apparaît avec une extrême gravité que l’enjeu de cette bataille, j’allais écrire gigantomachie pour faire référence aux temps pré-homériques, est l’avenir de l’homme menacé jusque dans sa liberté de respirer. Aliéné dans son existence d’individu singulier, autonome, de plus en plus étranger et indifférent à un universel qui loin d’en faire une marchandise devrait lui permettre au contraire de s’épanouir dans la liberté et l’accueil sans réserve de l’autre. Les armes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui, beaucoup plus redoutables et sophistiquées que les canons, au service d’une police planétaire qui porte l’agression, la peur, en un mot la mort dans les esprits et dans les coeurs. La résistance intellectuelle est docn plus que jamais à l’ordre du jour. On le voit bien dans notre pays (mais partout ailleurs aussi), quand des dizaines de milliers de gens s’insurgent contre « la guerre faite à l’intelligence ».

Les Lettres Françaises à leur manière doivent être à l’avant-garde de ce combat et avec d’autres organisations bien sûr faire front contre l’inculture, la misère de la pensée, l’abêtissement programmé et généralisé par « le marché ». Disant cela, le poète que je suis ne rêve pas ou si les rêves le conduisent à tenter l’impossible, c’est pour mieux affirmer leur puissance, car, l’aurait-on oublié dans ces temps où les épiciers font la loi, il faut prendre garde aux rêves des hommes. Et à vouloir les étouffer on oublie que « d’eux naissent inventions et folies, crimes et grandes actions ».

Voici donc le premier numéro des Lettres Françaises qui annonce – modestement – le départ d’une nouvelle aventure. Une équipe composée de jeunes gens a décidé de relever le gant, de parier pour l’intelligence. Nous sommes tous bénévoles, nous n’avons pas d’autres armes que notre enthousiasme, nos oeuvres et nos écrits. Les écrivains ont une arme, disait Aragon, qui est la langue. Il faudra nous aider, nous en reparlerons. Ces nouvelles Lettres Françaises ne sont pas « un refuge au milieu de l’Histoire en mouvement, mais une part du combat de tous ».

Jean Ristat

19 mars 2004