Chroniques d’Amérique latine : Jacinta Escudos

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De nationalité salvadorienne, Jacinta Escudos est auteure de romans, de contes, de chroniques et d’essais. Comme le souligne le grand écrivain nicaraguyen Sergio Ramirez, l’œuvre de l’écrivaine, appréhendée dans son ensemble, traduit de manière singulière et sensible le prisme d’une réalité tout à la fois terriblement brutale et comique. Nous proposons ici un extrait du roman inédit en français et traduit par nos soins… Par Marc Sagaert. Continuer la lecture

Lettres d’Amérique latine : Max Araujo

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Né au Guatemala en 1950, Max Araujo est écrivain et promoteur culturel. Diplômé de l’Université Mariano Galvez, il est également avocat. Il est aujourd’hui vice-ministre de la culture. Le texte, inédit en français, que nous traduisons et publions ici, est extrait de l’ouvrage De balas, de bolos y de bolas (De balles, de rumeurs et d’ivrognes), édité en 2014 chez Nueva Narrativa, lequel réunit de courtes nouvelles dont certaines sont autobiographiques… Par Marc Sagaert. Continuer la lecture

Juan Villoro : A l’écoute du monde

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Nous avons proposé, dans les dernières livraisons des Lettres Françaises, deux courtes nouvelles de l’écrivain et journaliste mexicain Juan Villoro. Voici un troisième et dernier texte qui montre une fois de plus le talent de l’auteur de « Récif », « Conférence sur la pluie », « le Livre sauvage », « Mariachi », « Les jeux sont faits », tous titres disponibles en français. Traduit par Marc Sagaert et Alba-Marina Escalòn. Continuer la lecture

Chronique d’Amérique latine : Juan Villoro

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Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est romancier, dramaturge, essayiste, chroniqueur… La voix de l’ennemi est un texte publié en 2009 par la Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes. Nous en proposons la traduction en français, par Marc Sagaert Continuer la lecture

Commune de Paris : La légende rouge

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En 1897, 26 ans après la chute des Fédérés, la Revue Blanche des frères Natanson publiait une Enquête sur la Commune de Paris, menée par son secrétaire de rédaction, Félix Fénéon… Par Sébastien Banse Continuer la lecture

Lettres d’Asie (III) : Le Vietnam, de Saigon à Tam Coc


Le Vietnam,  de Saigon à Tam Coc

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Rien ne ressemble à un poste frontière d’Asie du Sud-Est, car un poste frontière d’Asie du Sud-Est ressemble à bien peu de chose. On le passe à pied, foulant la poussière d’une piste, seule veine irriguant un no man’s land inhospitalier. Quelques dollars et un tampon plus tard, on est de l’autre côté. Comme à Chau Doc, lorsqu’on vient de Phnom Penh par le Mékong. Au reste, le changement de décor est radical. Le Vietnam a pris le train de la croissance muni d’un billet sans arrêt, ni correspondance. Sur la route menant à Can Tho, pas une parcelle en friche. Les aires de repos sont pour ceux qui ont besoin de se reposer. Avec une population composée à 60 % de moins de 30 ans, le Vietnam songe à avancer. Vite.

Delta du Mékong. Le verger du Vietnam. Le long de ses innombrables canaux, on y cultive doctement tout ce que la terre a à offrir. Ses mille et un fruits se réunissent dans une gigantesque farandole multicolore sur les marchés flottants où chaque embarcation reste le temps d’écouler son stock. Le Bassac devient alors, pour quelques jours, une semaine, un vaste parking plus ou moins ordonné, où chaque variété tient sa place. Ramboutan, papaye, carambole, anone, mangoustan, jaque, longane, goyave, durian, pomme étoilée au cœur de lait, mangue, litchi, ananas… La nature prodigieuse sait aussi bien régaler les papilles que les pupilles. Même ambiance au marché Binh Tay de Cholon, l’ancienne cité marchande chinoise, aujourd’hui fondue dans l’immensité urbaine d’Hô-Chi-Minh-Ville, où s’achète tout ce qui peut se vendre. Le marché, c’est le mètre-étalon de l’Asie. Son sceau, son ADN. Une cité dans la ville, avec ses quartiers, sa circulation, son organisation. On y vit, mange et boit. On y discute, s’y rencontre, rit – et pleure, sans doute. Pour un peu, on y dormirait. Mais on vient pour faire tourner la maison. Les marchés sont les poumons magnifiques du Far-East.

À Saigon, la mue poursuit son œuvre : la ville se regarde désormais le nez en l’air. Autour de l’ancienne rue Catinat, ce ne sont plus que buildings et hôtels de luxe. Lorsque la vue se dégage, c’est qu’un nouveau projet germe derrière les longues palissades de chantier sur lesquelles sont affichés les plans du nouvel édifice. Sous peu, la cathédrale Notre-Dame et l’Opéra s’habilleront d’une ombre permanente. Que de mythes, de mystères vaporeux dont s’est nimbée, des décennies durant, la grande Saigon : fumeries d’opium, tripots secrets, trafics en tous genres, intrigues géopolitiques… La grande dame au fume-cigarette est aujourd’hui bousculée par une jeunesse pressée, énergique, animée d’une soif de vivre inégalée. Le cœur économique du Vietnam affiche un optimisme saisissant, qui se traduit par une rage de conquête hors normes. Qu’on ne lui parle plus de la lenteur asiatique proverbiale. Ici, on a pris la mesure des indicateurs du marché. Et on sait s’en servir. Le Vietnam immuable est à rechercher du côté de Hoi An, grand village de l’ancien Annam que la patine du temps a su envelopper d’élégance. Les maisons antiques s’y transmettent de génération en génération. Pas question de céder le patrimoine familial. Et quelle fierté… On serait fier à moins. Dans l’entrelacs des ruelles cheminent des esprits aussi nombreux que les écailles d’un dragon. Au crépuscule, à l’heure où les lanternes de papier dardent leurs feux, on croit entrevoir leur fuite sur la rivière Thu Bon. Pour leur plaire, on danse sur les quais sur des airs d’outre-temps, tout de soie vêtu. La carte postale est parfaite. Un peu trop, peut-être…

À Hué, on est plus sobre. La cité impériale déroule ses vestiges paisiblement, entre ciel et terre. Inutile de vouloir plaire à tout prix. La grandeur du Vietnam est là, imposante, gracieuse et sublime. Voisin de ce joyau millénaire, le musée de la Guerre expose des machines utilisées pendant la guerre du Vietnam. Triste contraste. Un canon américain de 175 millimètres pointe son fût vers la rivière des Parfums. Il ne menace plus rien ni personne : la Cité interdite continue à laisser entrer qui elle veut. Les cyclo-pousse promènent les visiteurs d’un jour, déballant un laïus approximatif mais au charme inimitable. Les Vietnamiens sont des conteurs, des diseurs d’aventures. Celles qui ont dû se jouer à Tam Coc valent, à n’en pas douter, leur pesant de jade. Que de légendes recèle cette immensité calcaire, aux pitons karstiques fabuleux, dressés ça et là au milieu des rizières… Ces pains de sucre ombrageux dessinent une épine dorsale dans le brouillard de l’hiver. La « baie d’Along terrestre » confère son éternité au Vietnam, sa singularité empreinte de féerie. Elle scelle une idée étrange selon laquelle la lenteur accepte en mariage la frénésie de la croissance avec bienveillance. Une union sans nulle concession, pourvu que le bonheur soit enfin au rendez-vous. Et tout porte à croire que l’alliance est heureuse, car l’on vit ici comme on vide les verres de bia hoi : « Tram phan tram ! » (« Cent pour cent ! »).

 

Matthieu Lévy-Hardy

Mars 2011 – N°80


 

Lettres d’Asie (II) : Laos, jardin languide du Mékong


Laos, jardin languide du Mékong

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Le Mékong a ceci de singulier qu’il abolit toute notion d’espace et de temps. Il est un vortex où se noient la désinvolture, le consumérisme et la frénésie moderniste thailandaise. De l’autre côté, à quelques brasses de Chiang Khong, poste frontière côté thai, le Laos affiche un pouls de convalescent. Fini les enseignes criardes, les néons multicolores et les rythmes échevelés des sound-systems. Le Laos annonce une autre couleur : le vert. Omniprésent. A la surface de ses territoires comme dans les coeurs. Le Laos vit son adolescence sans crise, avec précaution. Des montagnes du nord aux « 4 000 iles » de sa pointe sud, il s’accroche à une nature dont ses habitants sont les hôtes discrets. Hostile, dure, intacte, la terre laotienne daigne seulement accueillir un peuple qui lui prend bien peu. De Houay Xay à Phongsaly, de Luang Namtha à Nong Khiaw, la montagne découvre une dentition infinie, acérée, définitive. On a seulement osé creuser quelques sillons, ces routes ou pistes où l’on roule à marche mesurée. Toujours. Parce que tout peut attendre. Parce que l’on vit à un rythme ignorant des vertus supposées de la vitesse. La lenteur comme seconde religion. Par prudence aussi car on ne peut se payer le luxe d’un accident. Le premier hôpital digne de ce nom se situe au-delà des frontières. Quelles qu’elles soient. Pourtant tout déplacement se pare des atours de l’expédition. Inutile de compter en kilomètres. C’est en heures que les distances s’évaluent.

Disctrict de Luang Namtha au petit matin. Direction Nong Khiaw. La brume digère les hauteurs, lime les crêtes, avale les pics. On n’y voit rien à trente mètres. Le répit d’une ligne droite salutaire reste enfoui dans les replis de l’espoir. Ca vous a des airs de Cordilliere des Andes à quelques encablures du Mékong… Enfin la poussière retombe. La rivière Nam Ou rigole entre deux massifs aux épaules lourdes. Les bambous font la révérence au-dessus du serpent de bitume endolori comme pour saluer les buffles égarés. Le petit peuple des routes sautille sur le chemin de l’école dans ses chemises mauve clair, ses pantalons bleus et ses jupes de soie. Il parcourt des kilomètres qui s’égrènent comme autant de décennies à rebours du dernier millénaire. Quelques antennes paraboliques rappellent qu’ailleurs, beaucoup plus loin, les autoroutes sont désormais qualifiées de numériques.

Une poignée de degrés, minutes et secondes au sud, Luang Prabang. L’ancienne capitale royale navigue, immobile et calme, sur le Mékong. On y goûte la France des années 1920-1930 avec le raffinement d’un anachronisme savamment entretenu. Pas pour tout le monde. Dans la coulisse, le Laos continue à vivre, manger et dormir à même le sol. Le décor suranné des maisons coloniales transformées en hôtels de catégorie supérieure donne l’occasion au monde entier de se parfumer d’une délicate désuétude en rupture intégrale avec le théâtre environnant. La main qui faconne les croissants du matin est la même que celle qui, dans les ruelles secondaires, prépare le Tom Yam familial. Assis dans un Chesterfield, un verre de Merlot à la main à contempler les long tail boats zébrer le « Maitre des fleuves », on reste, comme dans les aéroports, en zone internationale. Plus bas, Vientiane, ou le Mékong charrie un limon fertile qui se libelle chaque jour un peu plus en yuans. Au fronton des enseignes commerciales, les idéogrammes tendent à y supplanter les caractères romains. Signe des temps et d’une logique géographique bien naturelle, somme toute, qui fera immanquablement table rase des curiosités ethniques qui peuplent le nord du pays. « Les Muongs… Race charmante, soeur des Laotiens insouciants et qui, comme ceux-ci, disparaitra quand il n’y aura plus place sur la terre pour les peuples candides », ecrivait, désabusé, Roland Dorgelès dans Sur la route mandarine en 1923. La vieille Indochine a vécu. Si quelques traces subsistent encore des passés meurtris de la region, il faut oublier la caresse éventuelle de la robe de soie dont se sont longtemps drapés le Laos, le Cambodge, comme le Vietnam. A Angkor, le cirque spectaculaire ronronne avec félicité… et les toges orange se font rares. Reste la majesté insubmersible d’édifices nés du génie de bâtisseurs fous, de ces vaisseaux gigantesques défiant la jungle vorace et qui donnent raison à Claudel : « Il ne faut pas comprendre… Il faut perdre connaissance. » Lequel l’emportera ? Le fromager aux racines insidieuses ou le grès rose du Banteay Srei, si cher à Malraux ? Dressées comme cinq hallebardes, gardiennes de la mémoire du Roi Lépreux, les tours d’Angkor sont les vigies bienveillantes d’un Cambodge autrement occupé à reprendre vie. Par tous les moyens. Tous les moyens ne sont-ils pas bons ? Sous certaines latitudes, on peut légitimement croire que si. Car comme le souligne à nouveau Dorgeles dans les années 1920, et qui vaut aujourd’hui plus que jamais, « le voyageur qui débarquerait ici avec le secret espoir d’oublier notre civilisation dans un Orient de légende tout brodé de dragons s’exposerait à repartir bien décu ».

 

Matthieu Levy-Hardy

Les Lettres françaises, février 2011, N°79

 


Lettres d’Asie (I) : Des royaumes de Siam a la Thailande


Des royaumes de Siam a la Thailande

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De la Thailande, l’Occidental moyen n’a généralement qu’une vision parcellaire, faite tout à la fois de paysages paradisiaques ou l’azur céleste le dispute à l’emeraude de la mer d’Andaman, et de commerces plus douteux. Or, la carte postale dissimule d’autres trésors, ne serait-ce que les vestiges de la grandeur des royaume de Siam qui se sont succédé. Sukothai, pour commencer, ou l’on circule paisiblement au milieu des ruines de la cité considérée, a son apogée, comme l’âge d’or de la civilisation thailandaise. Ici, ou la quiétude écrit ses plus belles mélopées, règne l’esprit de l’ancien empire khmer dont témoignent les prang des anciens temples disséminés ici et là. La Thailande moderne a élu domicile un peu plus loin, laissant son patrimoine aux bons soins des innombrables Bouddha que l’on ne peut ignorer tant est puissante l’immanence de Siddharta. Au soleil couchant, les pointes des stupas s’élancent comme des allumettes prêtes à s’enflammer et les prières des pèlerins avec elles. Plus tard, à partir de 1350, c’est vers Ayyuthaya que les regards convergent. De l’ancienne capitale royale ne subsistent plus que quelques reliques architecturales, toutefois très bien conservées. Vaste musée à ciel ouvert, la vieille ville soupire au milieu du tumulte de la vie. Dès les premières heures du jour, la population s’affaire devant, à côté et au milieu des reliquats d’une gloire révolue et silencieuse. Dernière capitale royale avant le déplacement des autorités vers Bangkok, Ayyuthaya demeure. Orpheline et exsangue. Sa mise à sac par les Birmans ne lui a laissé que des pierres blessées. Apres avoir vu régner trente-trois rois, la belle endormie, isolée par de trop timides douves, n’en impose plus beaucoup à personne. Dans ses vieilles pierres, seule la memoire a résisté. Elle se tait, attendant peut-être une renaissance sous les ors de plus grands palais, ainsi que le bouddhisme commande à ceux qui n’ont pas encore atteint le nirvana.

Le coeur thailandais bat plus fort au nord, à Chiang Mai, la perle du royaume Lanna des XIVe et XVe siècles. Aujourd’hui, la “rose du nord” se veut la capitale culturelle et artistique du pays, comme en attestent ses universités et son artisanat. A la croisée des grandes routes d’Asie, Chiang Mai arbore avec une fierte non feinte les stigmates de ses multiples influences chinoise, laotienne et birmane. Elle aussi protégée par une suite de douves marquant les limites de l’ancienne cité, Chiang Mai préserve ses trésors avec orgueil. Mais le troisieme millénaire est passé par là. Un trafic incessant fait bourdonner la ceinture aquatique de la ville presque au point de faire frémir l’onde de ses canaux. Pas un mètre carré de façade qui ne soit exploité par des panneaux publicitaires géants, à tel point que les anciennes maisons traditionnelles en bois de teck ayant résisté au béton des bureaux et des hôtels échappent aux regards gourmands d’authenticité. L’heure est à l’ouverture. L’Occident s’est installé confortablement parmi les étals de nourriture, dans les ruelles aux jardins luxuriants. Les visages aux longs nez, aux yeux et à la peau clairs sont légions dans cet oasis moderne, chéri par la Thailande tout entière, ou toutes les langues du monde se retrouvent dans un concert d’ouverture tant commerciale que culturelle. En quelques années, Chiang Mai est devenue la résidence secondaire, voire principale, des Occidentaux fatigués de la complexité écrasante de l’Ouest… de son inertie aussi. Par un sourire, on règle un léger différend, par un clin d’oeil, un contrat de bail. Etrange sentiment de simplicité… comme partout dans ce royaume qui ne dort jamais, mais où la vie a conservé un rythme humain, une respiration en phase avec la physiologie cardiaque des hommes, même à Bangkok ou le fourmillement n’est qu’une illusion. Toujours occupée mais jamais pressée, affairée sans être stressée, active et non productiviste, la Thailande cultive les préceptes bouddhiques avec rigueur, paisiblement, jusqu’à l’indolence. Demain est sans doute un autre jour, rien ne compte plus qu’aujourd’hui. Et l’on n’oublie jamais qu’une pièce de monnaie possède deux faces, que lorsqu’un commerce tire son rideau de fer le soir venu, on peut installer sur son trottoir quelques tables qui feront office de restaurant de plein air grâce à une cambuse motorisée d’où sortiront des soupes de nouilles de riz aux saveurs hétéroclites. L’espace n’est pas envahi. Il est utilisé, optimisé au nom d’un art de vivre commandé par la proximité. Quand l’Occidental se demande “pouquoi ?”, le Thai lui rétorque “pourquoi pas ?”. Parce qu’il a trouvé la solution avant d’avoir songé à la possibilite du problème.

C’est que le royaume ne lui laisse pas vraiment le choix. Vénéré comme un dieu, le roi semble peu au fait de la condition moyenne de ses sujets. Pour vivre, le Thai se debrouille. Pour survivre, il déploie des trésors d’ingéniosité et tout est prétexte à commerce. D’une branche d’arbre marginale au-dessus d’un filet de rivière, il réalise la structure d’une balancoire. Un pneu usagé lui servira de siège. Quelques jours de trek dans la jungle du nord-ouest permettent de mieux saisir le situation des réfugiés birmans, regroupés par familles dans des villages moyenâgeux qui ignorent l’eau courante et parfois l’électricité. Un peu d’artisanat et d’agriculture suffisent à la subsistance des plus modestes d’entre eux. Le pouvoir royal a consenti à procurer gracieusement l’électricité à ces populations d’un autre temps et leur permet de cultiver des fruits et des légumes dans des zones spécialement créées pour elles. Pour combien de temps encore ? L’indigence des villages les plus reculés confine au désespoir. Toutefois, rien ne semble emtamer la joie de vivre de ces laissés pour compte de la géopolitique. Au-delà du symbole, ces excroissances de la répression birmane, coincées entre deux regimes, forment un creuset ethnique d’une richesse étonnante ou communiquent et se répondent les langues birmane, hmong et thai. Cependant, l’identité nationale thailandaise, loin d’être une simple idée ici, se rappelle à chacun et chacune tous les jours à 8 heures et 18 heures : au son de l’hymne national, tous se figent. Plus rien ne bouge. Le piéton s’immobilise et s’imprègne rigoureusement des paroles chantées par un choeur d’enfants sur une marche militaire joyeuse. En l’espace d’une minute, deux fois par jour, la Thailande entre en communion avec son roi, son royaume et sa nation. La minute suivante, la lutte pour la vie reprend ses droits.

Matthieu Levy-Hardy


Les Lettres Francaises, Janvier 2011, N°78


La Conscience de Zeno


La Conscience de Zeno

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Quand, en 1923, sort, dans l’indifférence générale, la Conscience de Zeno, les thèmes que le premier Svevo avait annoncés étaient apparus en même temps chez des auteurs étrangers, un art en émanait, désireux de totalité et d’extrêmes difficultés psychologiques, un sondage infatigable dans les régions les plus obscures de la conscience. Le temps tend désormais à renouer avec le poème grâce à la vieille recette de « la tranche de vie » (*), et on y célèbre de-ci de-là l’Ulysse moderne et son désespoir à peine masqué par un sourire. Tendances sans doute plus confuses et velléitaires qui, fixées dans de claires réalisations artistiques et en phase avec la littérature étrangère plus qu’avec la nôtre, condamnée à peu de sujets et à peu de certitudes, mais des tendances, en tout cas, réelles, qui ne pourraient être niées sans une distorsion évidente de la vérité. On pense au binôme Freud-Joyce. Et il ne faut pas oublier les relations personnelles qui unirent Svevo et Joyce. On dirait que, ayant pris conscience des courants littéraires rappelés plus haut et de combien ces tendances avaient anticipé ses propres livres, Svevo avait tenté de tirer les conséquences majeures des tentatives de jeunesse et de nous donner le poème de notre complexe folie contemporaine. Ayant rompu les digues du roman « vieux style » (*), qui avait pourtant favorisé son inspiration, Svevo fait entrer dans son monde le courant ambigu et souterrain de la psychanalyse. L’écrivain, qui avait opté pour le choix de la rigueur, enregistre, annote et ne refuse désormais aucune aventure. Le livre doit émerger de l’inconscient, se former, se définir de soi-même. L’art donc comme témoignage et dehors. Il existe une masse sentimentale, un centre concret, mais il est projeté dehors, vers l’extérieur, on dirait parfois qu’il est illusoire et gratuit. Comment résumer la Conscience de Zeno ? C’est une entreprise désespérée et, d’autre part, le livre est facile à circonscrire, bien qu’il puisse être dangereux de commencer la propre connaissance de Zeno. Zeno Cosini, riche, aboulique autant que névrotique et malade imaginaire aux innombrables maux, devenu vieux, écrit son autobiographie pour satisfaire les désirs d’un docteur qui le soigne avec la méthode psychanalytique. Remontons, nous aussi, le cours de sa vie, entrons chez lui dans la villa Mafenti, où se trouvent trois jeunes filles à marier, deux d’entre elles refusant en une demi-heure la main de Zeno, auquel il ne reste plus qu’à se fiancer, peu après, avec la troisième soeur, Augusta, de peur que les refus précédents lui procurent une nuit d’insomnie.

Le « ménage » (*) heureux de Zeno et d’Augusta ; l’aventure de Zeno avec la belle Garda, qui se destine à la carrière du bel canto, qu’il finance et dont il fait sa maîtresse ; les désastreuses entreprises commerciales de Zeno et de son beau-frère Guido, qui se terminent par le suicide de ce dernier, tout cela constitue les points forts de ce roman interminable. Le miroir, le « feu » dans ce chaos se recompose et se réordonne, est justement la conscience de Zeno, toujours coupable et toujours innocente, torturée par des maladies infinies et absurdes qui, à la femme, se fondent dans l’obsession de l’autoanalyse. Le livre s’arrête lors de la déclaration de la guerre, alors que Zeno commence, pour la première fois dans sa vie, à gagner de l’argent, ce qui le conduit à moins s’occuper de ses maux et à abandonner analyses, scandales et autobiographies. Il y a dans cette Conscience de Zeno des situations et des pages très heureuses (on voit l’impression très bien venue de la guerre dans les dernières pages), des caractères riches d’évidence et des notes d’une introspection douloureuse. On doit songer à l’épisode qui précède sa fin imminente, et déjà il se tourne vers de solennelles pensées de paix et d’éternité, mais le courage lui manque de s’ouvrir au fils ironique, qui pourtant le comprend d’une certaine façon, et observe : « Et resté seul (étrange même cela !) je ne pensais pas à la santé de mon père, mais ému – et, je peux le dire – avec tout mon respect filial, je déplorais qu’un tel esprit qui visait d’autres cimes, n’avait pas envisagé la possibilité d’une culture meilleure. À l’heure où j’écris, après avoir atteint l’âge qu’avait alors mon père, je sais avec certitude qu’un homme peut avoir le sentiment de sa très haute intelligence qui ne donne d’autres signes de soi en dehors de son sentiment puissant. « Voilà : on respire fort et on admire toute la nature, immuable, telle qu’elle nous est offerte : avec cela se manifeste la même intelligence qui veut la création entière. Il est sûr que pendant les derniers instants de lucidité de sa vie, le sentiment d’intelligence de mon père fut engendré par son impromptu sentiment religieux, tant et si bien qu’il se mit à m’en parler parce que je lui avais raconté que je m’étais intéressé aux origines du christianisme. Maintenant, je sais néanmoins que ce sentiment était le symptôme de l’oedème cérébral. »

J’ai souligné ces dernières lignes : elles peuvent montrer comment Svevo, se repentant de ce mysticisme tardif, revient à l’improviste à ses artifices. La Conscience de Zeno est sans aucun doute le livre le plus vaste et significatif de Svevo, celui dont les thèmes fondamentaux de l’écrivain semblent portés à leurs conséquences ultimes, avec une rigueur et un courage admirables. Et c’est aussi le livre où l’auteur démontre le plus grand accomplissement formel, qu’il s’agisse certainement de la langue approximative, convulsive, presque dialectale et non pas grevée des anacoluthes des deux premiers volumes (il rappelle aussi le premier Verga), notre critique qui se préoccupe surtout de problèmes formels et même linguistiques ne sera pas facilement acceptée par Svevo. Mais je ne crois pas que cela advienne avec trop de raison, étant donné que ces défauts verbaux ne concernent guère plus que la surface des premiers livres de Svevo et sont aisément identifiables, à tel point qu’il nous paraît invraisemblable que l’auteur puisse les faire disparaître dans une prochaine édition de ses volumes. Que Svevo réfléchisse à cette profusion d’exclamations qui rendent parfois impraticable son deuxième roman. Assez peu de reproches de ce genre pourraient s’adresser à la Conscience de Zeno, ce livre complexe dont nous n’avons pas eu le bonheur d’avoir rendu une idée, même pâle. Cependant, ces mérites qui ne sont pas minces ne suffisent pas encore à nous convaincre que Zeno est le livre le plus parfait de Svevo. Que dans Zeno puisse se dissimuler quelque chose de froid et de pensé, un ondoiement fastidieux, et de nombreux détails qui ne parviennent pas à nous apparaître transfigurés et submergés par la tonalité générale, et les raisons de l’art en sont sanctifiées, même si le « document humain » n’en retire pas de meilleures ressources. Mais le prix ne semble pas trop excessif, si la nécessité intérieure se révèle comme battue et contrariée par des vents contraires, si la vie se refroidit dans les analyses et les démontages. Certes, telle qu’elle est, la Conscience de Zeno reste un de nos meilleurs livres des dernières années, et nous savons rendre hommage aux raisons de l’art chaotique et totalisant qui s’y exprime. Et nous sommes sûrs que du chaos doit désormais parvenir à un choix et à un ordre qui, tout en étant « nouveau », ne doit pas paraître rigide et sévère. Il est vrai, on pourrait exagérer la valeur des tons ironiques et presque parodiques du livre, et voir dans ce Zeno la liquidation, pour ainsi dire, d’une poétique que les premiers livres de Svevo ont pressentie, mais pas tout à fait réalisée, en dépit de la vivacité de leurs qualités. Et il ne serait pas alors impossible à qui voudrait prendre la posture de l’avocat du diable de soutenir que toute l’oeuvre de Svevo gravite autour d’un grand livre qui n’a pas été écrit, ou a été écrit par d’autres. En tout cas, ce n’est pas notre pensée, et il ne doit y avoir aucun doute, en concluant cette note, que nous considérons la valeur positive de l’oeuvre brève mais intense de Svevo.

Eugenio Montale, 1925 (inédit), traduit de l’italien par Gérard-Georges Lemaire.

(*) En français dans le texte (NdT).