Juan Villoro : A l’écoute du monde

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Nous avons proposé, dans les dernières livraisons des Lettres Françaises, deux courtes nouvelles de l’écrivain et journaliste mexicain Juan Villoro. Voici un troisième et dernier texte qui montre une fois de plus le talent de l’auteur de « Récif », « Conférence sur la pluie », « le Livre sauvage », « Mariachi », « Les jeux sont faits », tous titres disponibles en français. Traduit par Marc Sagaert et Alba-Marina Escalòn. Lire la suite

Commune de Paris : La légende rouge


La légende rouge

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En 1897, 26 ans après la chute des Fédérés, la Revue Blanche des frères Natanson publiait une Enquête sur la Commune de Paris, menée par son secrétaire de rédaction, Félix Fénéon. Quarante-six personnalités, rangées en trois catégories (publicistes, membres de la Commune, autres témoins) soumirent leur réponse à chacune des trois questions de Fénéon portant respectivement sur leur rôle personnel, leur opinion quant au mouvement et son organisation, et leur jugement sur l’influence de la Commune. Les Editions de l’Amateur ont reproduit ce document passionnant, présenté par Jean Baronnet – 200 pages de témoignages directs sur les 72 jours que dura l’insurrection, avec les quinze illustrations originales de Félix Vallotton.

Le texte qui suit, valant compte-rendu, est composé à 90% d’extraits de l’ouvrage en question. Chaque phrase, à l’exception de quelques articulations, est un emprunt direct à l’un des auteurs de ce recueil. Ces fragments ont été abstraits de l’ensemble, répertoriés, assemblés et recomposés sous une nouvelle forme, beaucoup plus brève. Ce condensé, qui ramène une quarantaine de voix à une seule, composite, n’a d’autre prétention que de faire apprécier la qualité littéraire et l’intérêt historique de la somme originale.  

Si cette synthèse, subjective, privilégie le point de vue des vaincus, c’est que Fénéon, proche des milieux anarchistes, lui-même jugé et acquitté de justesse en 1894 au cours du Procès des Trente, notait en introduction : « Le lecteur, remarquant, dans les opinions exposées ci-après, la rareté de celles qui sont hostiles à la Commune, pourrait croire à un parti pris d’éliminer certaines dépositions. Est-il besoin de dire que, si le silence est une opinion, du moins nous n’avons pas omis d’interroger ceux qui ont cru devoir se taire ».

Ainsi de la réponse, qui clôt l’ouvrage, du général de Galliffet, le « Marquis aux bottes rouges », baignées du sang des Communards :

« Monsieur,

Je suis dans l’impossibilité de répondre aux questions que vous me faites l’honneur de me poser.

Veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments distingués. »

C’était un temps où les assassins préféraient se taire, gageant sans doute que « le temps passé ne revient pas ». Etait-ce que cette langue, celle des contemporains de Baudelaire, rendait le mensonge plus difficile ? Elle possédait en tout cas une pureté d’expression qui s’est faite rare depuis.

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« Je crois que je n’ai aucune prévention en faveur des Communeux : eh bien ! je dois dire que j’aime mieux, malgré toutes les hontes de la Commune, j’aime mieux avoir combattu avec ces vaincus qu’avec ces vainqueurs. » – Louis Rossel, colonel de l’Armée française, fusillé au fort de Satory, le 28 novembre 1871. ( Mémoires, procès et correspondance, Pauvert, 1960).

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Editions de l'Amateur, 2011

“Pour comprendre que la Commune soit survenue, il faut d’abord se rappeler que la capitulation produisit à Paris un tragique effondrement. Il faut se représenter un peuple qui, s’étant cru invincible, s’étant persuadé que ses armées partaient pour Berlin, les voit prises ou détruites à Metz et à Sedan. Selon le mot de M.Thiers, l’homme d’Etat qui l’a combattue et vaincue, à la tribune de l’Assemblée Nationale : “L’insurrection de 1871 a été le résultat d’un patriotisme égaré”. Elle paraissait inévitable et fatale à tous ceux qui avaient connu les souffrances d’un peuple menacé et trahi; à tous ceux qui avaient assisté aux horreurs du siège de Paris – Machiavel lui-même a remarqué que presque tous les grands sièges se terminent par des séditions. Les odieuses mesures qui faisaient payer les frais de la guerre par les combattants sans le sou au profit des richards absents mirent le feu au poudre. Le peuple comprit qu’on voulait lui reprendre ses armes pour le ramener sous le joug. La veille du jour où les Prussiens devaient faire leur entrée dans Paris, ville assiégée et soi disant conquise, le Comité s’avisa que, dans la zone d’occupation toute momentanée, se trouvait un parc de canons, le parc Wagram. Or, là se trouvaient précisément les canons dus au patriotisme des citoyens et à leurs souscriptions. Sur les culasses se lisaient les noms des bataillons qui les avaient fournis.  Ce fut une traînée de poudre. En quelques heures, le fait à peine signalé, les prolonges, les attelages arrivaient à Wagram, et les canons étaient répartis, qui à la place des Vosges, qui à la Butte Montmartre, où ils furent hissés à force de bras. Ces canons enlevés aux Allemands et installés au haut de Montmartre, la Garde qui les veillait jour et nuit, tout cela était prétexte à des manifestations de haine réactionnaire, dont le Figaro était le distingué, mais acharné protagoniste. Chaque matin il prêchait la violence et la guerre civile ; il répétait qu’il fallait enlever les canons de la butte, et au besoin sacrifier 10 000 gardes nationaux, ces outranciers qui empêchaient la reprise des affaires. Ces appels furent écoutés, et Thiers et Vinoy firent leur expédition nocturne du 17 au 18 mars. Ce qu’il advint, on le sait : les gardes nationaux fraternisant avec les soldats, et Vinoy et ses gendarmes obligés de capituler (encore… toujours) et de se sauver. Le 18 mars, le Comité Central de la Garde fédérée siègeait à l’Hôtel deVille.

L’histoire dira que ces ministres improvisés restèrent honnêtes en exerçant le pouvoir ; que la Commune fut un gouvernement et une révolution où l’on ne comptait pas les citoyens probes : ceux-ci étaient foule…  Tel personnel gouvernemental républicain y eût pu à cet égard chercher et trouver des exemples dignes d’être imités. Mais on leur demandait autre chose : d’avoir le bon sens et la volonté que comportait la situation et d’agir en conséquence. Ces hommes, tenus d’agir héroïquement et de savoir mourir, furent saisis par le vertige du pouvoir et l’esprit de niaise routine. Ce n’étaient ni des incapables, ni des voleurs, mais des brouillons qui subirent les conséquences de leur origine révolutionnaire. Précisément parce que rien n’avait été préparé, parce que le coup fut une surprise, l’organisation fut mauvaise, quoiqu’il y eût tout ce qu’il fallait pour vaincre en quelques jours.

Au surplus, l’insurrection dès son début avait suscité les héroïsmes. On manqua de qualités plus précieuses : le mépris des choses consacrées, et l’initiative. Un mouvement populaire est perdu s’il s’arrête à mi-chemin. Le tout était de se hâter, et ce fut justement ce qu’on ne fit pas. Au lieu d’en profiter, de suivre le conseil simpliste d’Eudes de marcher dans la nuit même du 18 au 19 sur Versailles, les vainqueurs du moment ne surent que faire de leur victoire et la compromirent à plaisir. Il y eut trop de lenteur, trop d’hésitation, d’optimisme déplorable, montrant des batailles gagnées là où il y avait recul ; pas d’unité. N’avoir pas occupé le Mont-Valérien, avoir attendu au 3 avril pour marcher sur Versailles, furent les fautes capitales du début, résumées dans ces trois mots : « Ne pas savoir », avec leur corollaire obligé : « Ne pas oser », cette faute commune à la plupart des gouvernements issus d’une insurrection. Blanqui lui-même aurait-il eu l’autorité suffisante pour entraîner la marche sur Versailles dès le 19 mars ?… Tout chef révolutionnaire hésite quand il s’agit de jeter une organisation dans la rue, il hésite toujours parce que les moyens matériels dont il dispose sont toujours en disproportion avec l’obstacle à vaincre. C’est l’imprévu des circonstances et l’impatience de la troupe qui, le plus souvent, décident pour lui.

C’est que l’organisation militaire fut étrangement défectueuse ; elle n’exista guère que sur le papier. Si la plupart des généraux de la Commune avaient servi comme officiers dans les armées étrangères et possédaient, sans aucun doute, une certaine compétence dans les choses de la guerre, leur erreur fut de ne pas tenir un compte suffisant de la nature toute particulière des éléments qu’ils avaient à conduire.

Rossel, qui avait fait ses preuves pendant la guerre franco-allemande et qui a laissé la réputation du plus intelligent parmi les chefs militaires de la Commune, a commis cette erreur singulière, tout comme un autre, plus qu’aucun autre. Sans comprendre que la masse sans cohésion de ses bataillons ne se maniait pas à la façon des régiments disciplinés à la prussienne, – surtout dans un moment où la confiance dans les chefs avait subi de si rudes épreuves, – Rossel sut commander, mais non se faire obéir . Et sans cesse il fut entravé par les querelles des partis dans l’Assemblée communale, par les rivalités entre les différents pouvoirs, par le manque à peu près complet de discipline, par la peur de la dictature militaire qui, au lendemain de l’Empire, hantait quantité de cerveaux.

La Révolution du 18 mars, ayant la guerre à soutenir, pour triompher, son gouvernement avait pour premier devoir de fonder son crédit et de fonder son autorité. Au lieu de cela, l’ affaire de la Banque de France s’ajouta au registre des timidités de l’Hôtel de Ville. Si l’on avait usé de la puissance financière contenue dans ce seul établissement, on aurait sauvé peut-être la situation militaire. On touchait à l’âme bourgeoise. Il ne s’agissait pas de « parlotter », mais de frapper le bourgeoisisme à l’endroit sensible : au coffre-fort ! Il eût fallu peser sur M.Thiers en saisissant le gage de la Banque de France, afin de l’amener à composition. Pas d’argument plus décisif. Hélas, Jourde n’était pas un financier transcendant, mais un comptable exact et honnête , qui manquait de tempérament. Quant à Beslay, la Commune aurait eu peur, en le blâmant, de le faire partir, et on le considérait comme un écriteau d’honnêteté au seuil de la Commune. La tâche des financiers de l’insurrection se borna donc à trouver tous les jours la somme nécessaire au payement de la Garde Nationale. Il n’y fallut ni beaucoup d’ingéniosité, ni beaucoup de peine, la Banque s’étant décidée à fournir quotidiennement tout ou partie de cette somme pour éviter des exigences plus grandes. Et notamment ces billets bleus, valeur 900 millions, qui pour entrer en circulation n’attendaient plus qu’une griffe. Il est vraiment triste qu’on ne l’ait pas trouvée au cours d’une insurrection qui comptait tant d’ouvriers d’art.

Une autre cause d’affaiblissement fut l’abondance des espions et agents provocateurs de Versailles, tel Barral de Montaut, officier de l’armée régulière qui, se donnant pour révolutionnaire, avait été nommé chef de la 7è Légion, ou Ruault, considéré par tous comme un vieux républicain. Pour preuve, le château de la Muette, où siégeait l’état-major, ne reçut que deux obus alors que, placé comme il était, à la portée des obus du Mont-Valérien, il aurait dû être pulvérisé. Il devait y avoir dans l’état-major deux ou trois mouchards dont il importait de ménager la vie… Ce qui servit Thiers tout autant, ce fut l’indifférence presqu’absolue de la France : malgré les appels désespérés et réitérés de l’Assemblée Nationale, aucun département ne voulut bouger, hormis quelques grandes villes : Lyon, Marseille…

Il y eut d’autres raisons encore, dont aucune n’est suffisante seule : les violences policières de Rigault sans utilité ni résultat, et qui eurent pour seule fin d’exaspérer la population parisienne ; l’ingérence du Comité central dans les affaires après les élections ; le manifeste-scission des 22 de la minorité le 15 mai ; la manie qu’eut la Commune de légiférer, alors qu’il fallait combattre et préparer la lutte finale. Mais ce que ne firent pas les chefs, la foule sans nom sut le faire. Ils furent nombreux, 30 000, 40 000 peut-être, ceux qui moururent autour de Paris pour la cause qu’ils aimaient.

Le 21, les troupes versaillaises entraient dans la capitale. Paris se couvrait de barricades. Hélas, la Commune n’avait pas prodigué l’argent nécessaire pour sa défense. Sa munificence s’était haussée aux 30 sous quotidiens des gardes nationaux. Des terrassiers, la Commune en eut pour rien, elle en eut tout un peuple, aux heures tragiques, mais il était un peu tard. Il eût fallu 200 barricades préméditées, stratégiques, solidaires, que 10 000 hommes eussent suffi à défendre sans fin. On en eut des centaines et des centaines, mais sans coordination et impossibles à peupler. Déjà perdue, la ruche fédérée, menée par quelques officiers d’une bravoure merveilleuse (Dombrowski, Duval..), parvint à arrêter une semaine la plus formidable armée qu’ait déployée la troisième République. Mais on ne se servit pas assez des maisons. Les Versaillais, au contraire, surent les utiliser.

L’incendie de l’Hôtel de Ville fut une faute immense qui fit gagner au moins deux jours à Versailles. La place de l’Hôtel de Ville et celle du Ve arrondissement, reliées avec le XIIIe arrondissement et une partie des forts du Sud, constituaient une place forte imprenable. Les Versaillais n’avançaient plus. Les incendies sont acceptés, comme moyen de défense, par les usages barbares de la guerre. Ceux de la Commune eurent le tort d’être tellement hâtifs qu’ils servirent à abréger la résistance au lieu de contribuer à la prolonger. Aussi, quand on emporte Dombrowski, tombé à la barricade de la rue Myrrha, il ne paraît pas que c’est un homme, mais une idée, un principe que l’on va enterrer ; c’en est fait de la Commune. Paris avait été, restait un obstacle, il fallait le briser. Sans illusion, les membres de la Commune avaient fait le sacrifice de leur vie. Mais envers la foule personne ne pensait que la répression pût être aussi ignoblement cruelle.

Le gouvernement de Versailles refusa de traiter. Il avait Galliffet : c’était assez, et c’était tout ; cet homme à jamais maudit ayant bien compris et résumé Versailles. Combien de lâches terreurs accumulées pour se déchaîner en tant de férocités ?… En une semaine, la répression menée par Vinoy, Cissey, Galliffet fut effroyable. Une horde de bêtes féroces s’abattit, ivre, sur Paris ; et c’est une honte pour l’humanité toute entière que soient inscrites au livre de l’Histoire les monstrueuses journées de Mai. A côté du Collège de France, au pied d’un grand mur sale, des cadavres de femmes et d’enfants qui avaient été fusillés là ; dans le square de la Tour Saint-Jacques, parmi les fleurs, la terre remuée et les vols de mouches bourdonnantes, des monticules d’où saillaient ça et là des têtes et des bras de fédérés qu’on y avait enfouis à la hâte… Après huit jours d’égorgement les vols des mouches des charniers arrêtèrent les tueries – on craignait la peste.

Bien que le sang plébéien versé alors fût, au sang bourgeois qui avait coulé, dans la proportion d’un tonneau à quelques gouttes, il fut convenu que la Commune avait été composée de massacreurs, d’incendiaires, de bandits. L’insurrection de 1871 était un crime abominable, – un crime de lèse-patrie. (On peut trouver odieuses les fusillades de prêtres qui ne pouvaient se défendre… le père Darboy a payé pour tous ces prêtres indignes qui ont salué un président de république parjure et meurtrier). Et dans les salons, les académies, les revues bien pensantes, les chaires universitaires, commença contre le dix-huitième siècle, contre l’esprit laïque, contre la science et la raison cette campagne qui dure encore et qui a valu succès mondains et faveurs officielles à toute une génération de critiques, de romanciers, de professeurs réactionnaires. Combien de fois ensuite n’a-t-il pas suffi, pour empêcher les réformes les plus anodines et les plus justifiées, de crier aux Chambres : vous allez laisser faire la Commune légale ! La réaction cléricale et monarchiste joua fort habilement du cadavre et elle exploita, au profit de ses rancunes et de ses espérances, la légende rouge qu’elle avait faite.

La Commune prit une hauteur tragique. L’assassinat de tant de prolétaires cimenta la République : après l’exécution de la Commune, la période propice à l’exécution de la République était déjà passée. Le massacre ne fut pas seulement un crime. Ce fut là une des combinaisons les plus savantes, sinon les plus irréprochables, de M.Thiers qui fit servir à la consolidation du régime qu’il voulait établir en France, des événements propres, en apparence, à le renverser. Ce qu’on reprochait alors violemment à la République, dans certaines classes et certains milieux – surtout dans le milieu où évoluait M.Thiers -, c’était d’être un gouvernement faible, toujours obligé de compter avec l’émeute, toujours contraint de céder à la violence populaire, qui n’assurait à la bourgeoisie, à l’industrie, au commerce, au travail national même ni paix ni sécurité. En se réfugiant à Versailles, en laissant la Commune se former tranquillement, en organisant méthodiquement le siège de Paris qu’il avait projeté toute sa vie, enfin en écrasant la plus formidable insurrection dont l’histoire du monde fasse mention, M.Thiers démontra à ses amis et à ses clients que la république pouvait être un gouvernement fort, plus capable de « rétablir l’ordre » qu’aucune monarchie passée ou présente. Il rétorqua ainsi les arguments de ses adversaires et, à leurs déclarations, il répondit par un fait.

En France, le premier effet fut de maintenir la forme républicaine, forme qui, même aux trois quarts vide, a l’avantage de promettre et d’appeler un contenu vraiment démocratique. La seconde conséquence fut de remettre forcément l’œuvre de la constitution de République aux mains de républicains parlementaires, de Gambetta rentré en juillet, des groupes libéraux de toutes nuances. Le berceau fut déplacé et les vrais, les bons parrains manquèrent. Au lieu d’être la large et enthousiaste clameur sortie des places publiques, la République fut le bulletin de vote des 363 consolidant la constitution Wallon. Toute la différence de l’institution républicaine a découlé de cette très différente origine.

Dans ce sens,  on ne saurait admettre littéralement l’opinion assez en cours que la Commune de Paris a fondé la République. Non, malheureusement, la Commune ne l’a pas fondée ; si elle avait pu s’en mêler, la République eût été tout autre. Quand après huit ans de bagne, revenus, les anciens vaincus de la guerre civile virent la République qu’on leur avait faite, bonne à tout faire pour le service du tsar et du kaiser, tellement éloignée de toute pratique de liberté… Il serait puéril d’éprouver de la reconnaissance envers la Commune pour ce vain mot qu’elle a conservé. Elle a fait autre chose. Elle a dressé pour l’avenir, non par ses gouvernants mais par ses défenseurs, un idéal bien supérieur à celui de toutes les révolutions qui l’avaient précédée ; elle engage d’avance ceux qui veulent la continuer, en France et dans le monde entier, à lutter pour une société nouvelle dans laquelle il n’y aura ni maîtres par la naissance, le titre ou l’argent, ni asservis par l’origine, la caste ou le salaire. Elle a été un acte d’internationalisme en face de l’invasion qu’elle aurait pourtant combattue, si elle avait été victorieuse de Versailles. Au milieu du tumulte et de la fumée de poudre, elle a posé le problème social en face des peuples, problème jusque-là enfermé dans des livres peu lus ou oubliés. Et les prolétaires de tout pays ne se trompèrent pas sur le sens et la valeur du mouvement. Dans les grandes villes industrielles d’Allemagne et des Etats-Unis comme dans les centres manufacturiers de l’Angleterre et de la Haute-Italie l’impression a subsisté.

Cette insurrection, qui leur apparaissait de loin dans un flamboiement grandiose et fantastique, éveilla leur sympathie et eut à leurs yeux l’éclat d’une aurore tragique annonçant le jour prochain où s’accomplirait une étape décisive sur le chemin de la justice sociale et de l’émancipation humaine. Cette révolution anticipée, mais qui n’est qu’un précurseur, indique clairement à notre France, en apparence dégénérée, qu’elle ne doit plus rien espérer des hommes qui la gouvernent. Elle a donné un drapeau aux peuples de l’Europe. Elle a élevé une barrière infranchissable entre les deux formes sociales. Elle a été une leçon pour l’avenir. L’imprévu qu’elle était peut toujours se renouveler.

Les années qui se sont écoulées depuis n’ont fait que convaincre de plus en plus que cette minorité avait raison et que le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moindre malfaisante, des gouvernements autoritaires. Avec l’espoir que les fautes de la Commune serviront aux futurs démolisseurs. A vrai dire il n’y a pas encore eu de révolution ; de celle qui viendra… ou ne viendra pas, le 18 mars n’est qu’un prologue. »

Assemblé par John Saint-Croix

 

LEs Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

 

La Revue Blanche. Enquête sur la Commune de Paris, édition présentée par Jean Baronnet. Les éditions de l’Amateur, Paris, 2011, 205 pages, 17 euros.

 

 


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Lettres d’Asie (III) : Le Vietnam, de Saigon à Tam Coc


Le Vietnam,  de Saigon à Tam Coc

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Rien ne ressemble à un poste frontière d’Asie du Sud-Est, car un poste frontière d’Asie du Sud-Est ressemble à bien peu de chose. On le passe à pied, foulant la poussière d’une piste, seule veine irriguant un no man’s land inhospitalier. Quelques dollars et un tampon plus tard, on est de l’autre côté. Comme à Chau Doc, lorsqu’on vient de Phnom Penh par le Mékong. Au reste, le changement de décor est radical. Le Vietnam a pris le train de la croissance muni d’un billet sans arrêt, ni correspondance. Sur la route menant à Can Tho, pas une parcelle en friche. Les aires de repos sont pour ceux qui ont besoin de se reposer. Avec une population composée à 60 % de moins de 30 ans, le Vietnam songe à avancer. Vite.

Delta du Mékong. Le verger du Vietnam. Le long de ses innombrables canaux, on y cultive doctement tout ce que la terre a à offrir. Ses mille et un fruits se réunissent dans une gigantesque farandole multicolore sur les marchés flottants où chaque embarcation reste le temps d’écouler son stock. Le Bassac devient alors, pour quelques jours, une semaine, un vaste parking plus ou moins ordonné, où chaque variété tient sa place. Ramboutan, papaye, carambole, anone, mangoustan, jaque, longane, goyave, durian, pomme étoilée au cœur de lait, mangue, litchi, ananas… La nature prodigieuse sait aussi bien régaler les papilles que les pupilles. Même ambiance au marché Binh Tay de Cholon, l’ancienne cité marchande chinoise, aujourd’hui fondue dans l’immensité urbaine d’Hô-Chi-Minh-Ville, où s’achète tout ce qui peut se vendre. Le marché, c’est le mètre-étalon de l’Asie. Son sceau, son ADN. Une cité dans la ville, avec ses quartiers, sa circulation, son organisation. On y vit, mange et boit. On y discute, s’y rencontre, rit – et pleure, sans doute. Pour un peu, on y dormirait. Mais on vient pour faire tourner la maison. Les marchés sont les poumons magnifiques du Far-East.

À Saigon, la mue poursuit son œuvre : la ville se regarde désormais le nez en l’air. Autour de l’ancienne rue Catinat, ce ne sont plus que buildings et hôtels de luxe. Lorsque la vue se dégage, c’est qu’un nouveau projet germe derrière les longues palissades de chantier sur lesquelles sont affichés les plans du nouvel édifice. Sous peu, la cathédrale Notre-Dame et l’Opéra s’habilleront d’une ombre permanente. Que de mythes, de mystères vaporeux dont s’est nimbée, des décennies durant, la grande Saigon : fumeries d’opium, tripots secrets, trafics en tous genres, intrigues géopolitiques… La grande dame au fume-cigarette est aujourd’hui bousculée par une jeunesse pressée, énergique, animée d’une soif de vivre inégalée. Le cœur économique du Vietnam affiche un optimisme saisissant, qui se traduit par une rage de conquête hors normes. Qu’on ne lui parle plus de la lenteur asiatique proverbiale. Ici, on a pris la mesure des indicateurs du marché. Et on sait s’en servir. Le Vietnam immuable est à rechercher du côté de Hoi An, grand village de l’ancien Annam que la patine du temps a su envelopper d’élégance. Les maisons antiques s’y transmettent de génération en génération. Pas question de céder le patrimoine familial. Et quelle fierté… On serait fier à moins. Dans l’entrelacs des ruelles cheminent des esprits aussi nombreux que les écailles d’un dragon. Au crépuscule, à l’heure où les lanternes de papier dardent leurs feux, on croit entrevoir leur fuite sur la rivière Thu Bon. Pour leur plaire, on danse sur les quais sur des airs d’outre-temps, tout de soie vêtu. La carte postale est parfaite. Un peu trop, peut-être…

À Hué, on est plus sobre. La cité impériale déroule ses vestiges paisiblement, entre ciel et terre. Inutile de vouloir plaire à tout prix. La grandeur du Vietnam est là, imposante, gracieuse et sublime. Voisin de ce joyau millénaire, le musée de la Guerre expose des machines utilisées pendant la guerre du Vietnam. Triste contraste. Un canon américain de 175 millimètres pointe son fût vers la rivière des Parfums. Il ne menace plus rien ni personne : la Cité interdite continue à laisser entrer qui elle veut. Les cyclo-pousse promènent les visiteurs d’un jour, déballant un laïus approximatif mais au charme inimitable. Les Vietnamiens sont des conteurs, des diseurs d’aventures. Celles qui ont dû se jouer à Tam Coc valent, à n’en pas douter, leur pesant de jade. Que de légendes recèle cette immensité calcaire, aux pitons karstiques fabuleux, dressés ça et là au milieu des rizières… Ces pains de sucre ombrageux dessinent une épine dorsale dans le brouillard de l’hiver. La « baie d’Along terrestre » confère son éternité au Vietnam, sa singularité empreinte de féerie. Elle scelle une idée étrange selon laquelle la lenteur accepte en mariage la frénésie de la croissance avec bienveillance. Une union sans nulle concession, pourvu que le bonheur soit enfin au rendez-vous. Et tout porte à croire que l’alliance est heureuse, car l’on vit ici comme on vide les verres de bia hoi : « Tram phan tram ! » (« Cent pour cent ! »).

 

Matthieu Lévy-Hardy

Mars 2011 – N°80


 

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Lettres d’Asie (II) : Laos, jardin languide du Mékong


Laos, jardin languide du Mékong

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Le Mékong a ceci de singulier qu’il abolit toute notion d’espace et de temps. Il est un vortex où se noient la désinvolture, le consumérisme et la frénésie moderniste thailandaise. De l’autre côté, à quelques brasses de Chiang Khong, poste frontière côté thai, le Laos affiche un pouls de convalescent. Fini les enseignes criardes, les néons multicolores et les rythmes échevelés des sound-systems. Le Laos annonce une autre couleur : le vert. Omniprésent. A la surface de ses territoires comme dans les coeurs. Le Laos vit son adolescence sans crise, avec précaution. Des montagnes du nord aux « 4 000 iles » de sa pointe sud, il s’accroche à une nature dont ses habitants sont les hôtes discrets. Hostile, dure, intacte, la terre laotienne daigne seulement accueillir un peuple qui lui prend bien peu. De Houay Xay à Phongsaly, de Luang Namtha à Nong Khiaw, la montagne découvre une dentition infinie, acérée, définitive. On a seulement osé creuser quelques sillons, ces routes ou pistes où l’on roule à marche mesurée. Toujours. Parce que tout peut attendre. Parce que l’on vit à un rythme ignorant des vertus supposées de la vitesse. La lenteur comme seconde religion. Par prudence aussi car on ne peut se payer le luxe d’un accident. Le premier hôpital digne de ce nom se situe au-delà des frontières. Quelles qu’elles soient. Pourtant tout déplacement se pare des atours de l’expédition. Inutile de compter en kilomètres. C’est en heures que les distances s’évaluent.

Disctrict de Luang Namtha au petit matin. Direction Nong Khiaw. La brume digère les hauteurs, lime les crêtes, avale les pics. On n’y voit rien à trente mètres. Le répit d’une ligne droite salutaire reste enfoui dans les replis de l’espoir. Ca vous a des airs de Cordilliere des Andes à quelques encablures du Mékong… Enfin la poussière retombe. La rivière Nam Ou rigole entre deux massifs aux épaules lourdes. Les bambous font la révérence au-dessus du serpent de bitume endolori comme pour saluer les buffles égarés. Le petit peuple des routes sautille sur le chemin de l’école dans ses chemises mauve clair, ses pantalons bleus et ses jupes de soie. Il parcourt des kilomètres qui s’égrènent comme autant de décennies à rebours du dernier millénaire. Quelques antennes paraboliques rappellent qu’ailleurs, beaucoup plus loin, les autoroutes sont désormais qualifiées de numériques.

Une poignée de degrés, minutes et secondes au sud, Luang Prabang. L’ancienne capitale royale navigue, immobile et calme, sur le Mékong. On y goûte la France des années 1920-1930 avec le raffinement d’un anachronisme savamment entretenu. Pas pour tout le monde. Dans la coulisse, le Laos continue à vivre, manger et dormir à même le sol. Le décor suranné des maisons coloniales transformées en hôtels de catégorie supérieure donne l’occasion au monde entier de se parfumer d’une délicate désuétude en rupture intégrale avec le théâtre environnant. La main qui faconne les croissants du matin est la même que celle qui, dans les ruelles secondaires, prépare le Tom Yam familial. Assis dans un Chesterfield, un verre de Merlot à la main à contempler les long tail boats zébrer le « Maitre des fleuves », on reste, comme dans les aéroports, en zone internationale. Plus bas, Vientiane, ou le Mékong charrie un limon fertile qui se libelle chaque jour un peu plus en yuans. Au fronton des enseignes commerciales, les idéogrammes tendent à y supplanter les caractères romains. Signe des temps et d’une logique géographique bien naturelle, somme toute, qui fera immanquablement table rase des curiosités ethniques qui peuplent le nord du pays. « Les Muongs… Race charmante, soeur des Laotiens insouciants et qui, comme ceux-ci, disparaitra quand il n’y aura plus place sur la terre pour les peuples candides », ecrivait, désabusé, Roland Dorgelès dans Sur la route mandarine en 1923. La vieille Indochine a vécu. Si quelques traces subsistent encore des passés meurtris de la region, il faut oublier la caresse éventuelle de la robe de soie dont se sont longtemps drapés le Laos, le Cambodge, comme le Vietnam. A Angkor, le cirque spectaculaire ronronne avec félicité… et les toges orange se font rares. Reste la majesté insubmersible d’édifices nés du génie de bâtisseurs fous, de ces vaisseaux gigantesques défiant la jungle vorace et qui donnent raison à Claudel : « Il ne faut pas comprendre… Il faut perdre connaissance. » Lequel l’emportera ? Le fromager aux racines insidieuses ou le grès rose du Banteay Srei, si cher à Malraux ? Dressées comme cinq hallebardes, gardiennes de la mémoire du Roi Lépreux, les tours d’Angkor sont les vigies bienveillantes d’un Cambodge autrement occupé à reprendre vie. Par tous les moyens. Tous les moyens ne sont-ils pas bons ? Sous certaines latitudes, on peut légitimement croire que si. Car comme le souligne à nouveau Dorgeles dans les années 1920, et qui vaut aujourd’hui plus que jamais, « le voyageur qui débarquerait ici avec le secret espoir d’oublier notre civilisation dans un Orient de légende tout brodé de dragons s’exposerait à repartir bien décu ».

 

Matthieu Levy-Hardy

Les Lettres françaises, février 2011, N°79

 


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Lettres d’Asie (I) : Des royaumes de Siam a la Thailande


Des royaumes de Siam a la Thailande

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De la Thailande, l’Occidental moyen n’a généralement qu’une vision parcellaire, faite tout à la fois de paysages paradisiaques ou l’azur céleste le dispute à l’emeraude de la mer d’Andaman, et de commerces plus douteux. Or, la carte postale dissimule d’autres trésors, ne serait-ce que les vestiges de la grandeur des royaume de Siam qui se sont succédé. Sukothai, pour commencer, ou l’on circule paisiblement au milieu des ruines de la cité considérée, a son apogée, comme l’âge d’or de la civilisation thailandaise. Ici, ou la quiétude écrit ses plus belles mélopées, règne l’esprit de l’ancien empire khmer dont témoignent les prang des anciens temples disséminés ici et là. La Thailande moderne a élu domicile un peu plus loin, laissant son patrimoine aux bons soins des innombrables Bouddha que l’on ne peut ignorer tant est puissante l’immanence de Siddharta. Au soleil couchant, les pointes des stupas s’élancent comme des allumettes prêtes à s’enflammer et les prières des pèlerins avec elles. Plus tard, à partir de 1350, c’est vers Ayyuthaya que les regards convergent. De l’ancienne capitale royale ne subsistent plus que quelques reliques architecturales, toutefois très bien conservées. Vaste musée à ciel ouvert, la vieille ville soupire au milieu du tumulte de la vie. Dès les premières heures du jour, la population s’affaire devant, à côté et au milieu des reliquats d’une gloire révolue et silencieuse. Dernière capitale royale avant le déplacement des autorités vers Bangkok, Ayyuthaya demeure. Orpheline et exsangue. Sa mise à sac par les Birmans ne lui a laissé que des pierres blessées. Apres avoir vu régner trente-trois rois, la belle endormie, isolée par de trop timides douves, n’en impose plus beaucoup à personne. Dans ses vieilles pierres, seule la memoire a résisté. Elle se tait, attendant peut-être une renaissance sous les ors de plus grands palais, ainsi que le bouddhisme commande à ceux qui n’ont pas encore atteint le nirvana.

Le coeur thailandais bat plus fort au nord, à Chiang Mai, la perle du royaume Lanna des XIVe et XVe siècles. Aujourd’hui, la “rose du nord” se veut la capitale culturelle et artistique du pays, comme en attestent ses universités et son artisanat. A la croisée des grandes routes d’Asie, Chiang Mai arbore avec une fierte non feinte les stigmates de ses multiples influences chinoise, laotienne et birmane. Elle aussi protégée par une suite de douves marquant les limites de l’ancienne cité, Chiang Mai préserve ses trésors avec orgueil. Mais le troisieme millénaire est passé par là. Un trafic incessant fait bourdonner la ceinture aquatique de la ville presque au point de faire frémir l’onde de ses canaux. Pas un mètre carré de façade qui ne soit exploité par des panneaux publicitaires géants, à tel point que les anciennes maisons traditionnelles en bois de teck ayant résisté au béton des bureaux et des hôtels échappent aux regards gourmands d’authenticité. L’heure est à l’ouverture. L’Occident s’est installé confortablement parmi les étals de nourriture, dans les ruelles aux jardins luxuriants. Les visages aux longs nez, aux yeux et à la peau clairs sont légions dans cet oasis moderne, chéri par la Thailande tout entière, ou toutes les langues du monde se retrouvent dans un concert d’ouverture tant commerciale que culturelle. En quelques années, Chiang Mai est devenue la résidence secondaire, voire principale, des Occidentaux fatigués de la complexité écrasante de l’Ouest… de son inertie aussi. Par un sourire, on règle un léger différend, par un clin d’oeil, un contrat de bail. Etrange sentiment de simplicité… comme partout dans ce royaume qui ne dort jamais, mais où la vie a conservé un rythme humain, une respiration en phase avec la physiologie cardiaque des hommes, même à Bangkok ou le fourmillement n’est qu’une illusion. Toujours occupée mais jamais pressée, affairée sans être stressée, active et non productiviste, la Thailande cultive les préceptes bouddhiques avec rigueur, paisiblement, jusqu’à l’indolence. Demain est sans doute un autre jour, rien ne compte plus qu’aujourd’hui. Et l’on n’oublie jamais qu’une pièce de monnaie possède deux faces, que lorsqu’un commerce tire son rideau de fer le soir venu, on peut installer sur son trottoir quelques tables qui feront office de restaurant de plein air grâce à une cambuse motorisée d’où sortiront des soupes de nouilles de riz aux saveurs hétéroclites. L’espace n’est pas envahi. Il est utilisé, optimisé au nom d’un art de vivre commandé par la proximité. Quand l’Occidental se demande “pouquoi ?”, le Thai lui rétorque “pourquoi pas ?”. Parce qu’il a trouvé la solution avant d’avoir songé à la possibilite du problème.

C’est que le royaume ne lui laisse pas vraiment le choix. Vénéré comme un dieu, le roi semble peu au fait de la condition moyenne de ses sujets. Pour vivre, le Thai se debrouille. Pour survivre, il déploie des trésors d’ingéniosité et tout est prétexte à commerce. D’une branche d’arbre marginale au-dessus d’un filet de rivière, il réalise la structure d’une balancoire. Un pneu usagé lui servira de siège. Quelques jours de trek dans la jungle du nord-ouest permettent de mieux saisir le situation des réfugiés birmans, regroupés par familles dans des villages moyenâgeux qui ignorent l’eau courante et parfois l’électricité. Un peu d’artisanat et d’agriculture suffisent à la subsistance des plus modestes d’entre eux. Le pouvoir royal a consenti à procurer gracieusement l’électricité à ces populations d’un autre temps et leur permet de cultiver des fruits et des légumes dans des zones spécialement créées pour elles. Pour combien de temps encore ? L’indigence des villages les plus reculés confine au désespoir. Toutefois, rien ne semble emtamer la joie de vivre de ces laissés pour compte de la géopolitique. Au-delà du symbole, ces excroissances de la répression birmane, coincées entre deux regimes, forment un creuset ethnique d’une richesse étonnante ou communiquent et se répondent les langues birmane, hmong et thai. Cependant, l’identité nationale thailandaise, loin d’être une simple idée ici, se rappelle à chacun et chacune tous les jours à 8 heures et 18 heures : au son de l’hymne national, tous se figent. Plus rien ne bouge. Le piéton s’immobilise et s’imprègne rigoureusement des paroles chantées par un choeur d’enfants sur une marche militaire joyeuse. En l’espace d’une minute, deux fois par jour, la Thailande entre en communion avec son roi, son royaume et sa nation. La minute suivante, la lutte pour la vie reprend ses droits.

Matthieu Levy-Hardy


Les Lettres Francaises, Janvier 2011, N°78


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La Conscience de Zeno


La Conscience de Zeno

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Quand, en 1923, sort, dans l’indifférence générale, la Conscience de Zeno, les thèmes que le premier Svevo avait annoncés étaient apparus en même temps chez des auteurs étrangers, un art en émanait, désireux de totalité et d’extrêmes difficultés psychologiques, un sondage infatigable dans les régions les plus obscures de la conscience. Le temps tend désormais à renouer avec le poème grâce à la vieille recette de « la tranche de vie » (*), et on y célèbre de-ci de-là l’Ulysse moderne et son désespoir à peine masqué par un sourire. Tendances sans doute plus confuses et velléitaires qui, fixées dans de claires réalisations artistiques et en phase avec la littérature étrangère plus qu’avec la nôtre, condamnée à peu de sujets et à peu de certitudes, mais des tendances, en tout cas, réelles, qui ne pourraient être niées sans une distorsion évidente de la vérité. On pense au binôme Freud-Joyce. Et il ne faut pas oublier les relations personnelles qui unirent Svevo et Joyce. On dirait que, ayant pris conscience des courants littéraires rappelés plus haut et de combien ces tendances avaient anticipé ses propres livres, Svevo avait tenté de tirer les conséquences majeures des tentatives de jeunesse et de nous donner le poème de notre complexe folie contemporaine. Ayant rompu les digues du roman « vieux style » (*), qui avait pourtant favorisé son inspiration, Svevo fait entrer dans son monde le courant ambigu et souterrain de la psychanalyse. L’écrivain, qui avait opté pour le choix de la rigueur, enregistre, annote et ne refuse désormais aucune aventure. Le livre doit émerger de l’inconscient, se former, se définir de soi-même. L’art donc comme témoignage et dehors. Il existe une masse sentimentale, un centre concret, mais il est projeté dehors, vers l’extérieur, on dirait parfois qu’il est illusoire et gratuit. Comment résumer la Conscience de Zeno ? C’est une entreprise désespérée et, d’autre part, le livre est facile à circonscrire, bien qu’il puisse être dangereux de commencer la propre connaissance de Zeno. Zeno Cosini, riche, aboulique autant que névrotique et malade imaginaire aux innombrables maux, devenu vieux, écrit son autobiographie pour satisfaire les désirs d’un docteur qui le soigne avec la méthode psychanalytique. Remontons, nous aussi, le cours de sa vie, entrons chez lui dans la villa Mafenti, où se trouvent trois jeunes filles à marier, deux d’entre elles refusant en une demi-heure la main de Zeno, auquel il ne reste plus qu’à se fiancer, peu après, avec la troisième soeur, Augusta, de peur que les refus précédents lui procurent une nuit d’insomnie.

Le « ménage » (*) heureux de Zeno et d’Augusta ; l’aventure de Zeno avec la belle Garda, qui se destine à la carrière du bel canto, qu’il finance et dont il fait sa maîtresse ; les désastreuses entreprises commerciales de Zeno et de son beau-frère Guido, qui se terminent par le suicide de ce dernier, tout cela constitue les points forts de ce roman interminable. Le miroir, le « feu » dans ce chaos se recompose et se réordonne, est justement la conscience de Zeno, toujours coupable et toujours innocente, torturée par des maladies infinies et absurdes qui, à la femme, se fondent dans l’obsession de l’autoanalyse. Le livre s’arrête lors de la déclaration de la guerre, alors que Zeno commence, pour la première fois dans sa vie, à gagner de l’argent, ce qui le conduit à moins s’occuper de ses maux et à abandonner analyses, scandales et autobiographies. Il y a dans cette Conscience de Zeno des situations et des pages très heureuses (on voit l’impression très bien venue de la guerre dans les dernières pages), des caractères riches d’évidence et des notes d’une introspection douloureuse. On doit songer à l’épisode qui précède sa fin imminente, et déjà il se tourne vers de solennelles pensées de paix et d’éternité, mais le courage lui manque de s’ouvrir au fils ironique, qui pourtant le comprend d’une certaine façon, et observe : « Et resté seul (étrange même cela !) je ne pensais pas à la santé de mon père, mais ému – et, je peux le dire – avec tout mon respect filial, je déplorais qu’un tel esprit qui visait d’autres cimes, n’avait pas envisagé la possibilité d’une culture meilleure. À l’heure où j’écris, après avoir atteint l’âge qu’avait alors mon père, je sais avec certitude qu’un homme peut avoir le sentiment de sa très haute intelligence qui ne donne d’autres signes de soi en dehors de son sentiment puissant. « Voilà : on respire fort et on admire toute la nature, immuable, telle qu’elle nous est offerte : avec cela se manifeste la même intelligence qui veut la création entière. Il est sûr que pendant les derniers instants de lucidité de sa vie, le sentiment d’intelligence de mon père fut engendré par son impromptu sentiment religieux, tant et si bien qu’il se mit à m’en parler parce que je lui avais raconté que je m’étais intéressé aux origines du christianisme. Maintenant, je sais néanmoins que ce sentiment était le symptôme de l’oedème cérébral. »

J’ai souligné ces dernières lignes : elles peuvent montrer comment Svevo, se repentant de ce mysticisme tardif, revient à l’improviste à ses artifices. La Conscience de Zeno est sans aucun doute le livre le plus vaste et significatif de Svevo, celui dont les thèmes fondamentaux de l’écrivain semblent portés à leurs conséquences ultimes, avec une rigueur et un courage admirables. Et c’est aussi le livre où l’auteur démontre le plus grand accomplissement formel, qu’il s’agisse certainement de la langue approximative, convulsive, presque dialectale et non pas grevée des anacoluthes des deux premiers volumes (il rappelle aussi le premier Verga), notre critique qui se préoccupe surtout de problèmes formels et même linguistiques ne sera pas facilement acceptée par Svevo. Mais je ne crois pas que cela advienne avec trop de raison, étant donné que ces défauts verbaux ne concernent guère plus que la surface des premiers livres de Svevo et sont aisément identifiables, à tel point qu’il nous paraît invraisemblable que l’auteur puisse les faire disparaître dans une prochaine édition de ses volumes. Que Svevo réfléchisse à cette profusion d’exclamations qui rendent parfois impraticable son deuxième roman. Assez peu de reproches de ce genre pourraient s’adresser à la Conscience de Zeno, ce livre complexe dont nous n’avons pas eu le bonheur d’avoir rendu une idée, même pâle. Cependant, ces mérites qui ne sont pas minces ne suffisent pas encore à nous convaincre que Zeno est le livre le plus parfait de Svevo. Que dans Zeno puisse se dissimuler quelque chose de froid et de pensé, un ondoiement fastidieux, et de nombreux détails qui ne parviennent pas à nous apparaître transfigurés et submergés par la tonalité générale, et les raisons de l’art en sont sanctifiées, même si le « document humain » n’en retire pas de meilleures ressources. Mais le prix ne semble pas trop excessif, si la nécessité intérieure se révèle comme battue et contrariée par des vents contraires, si la vie se refroidit dans les analyses et les démontages. Certes, telle qu’elle est, la Conscience de Zeno reste un de nos meilleurs livres des dernières années, et nous savons rendre hommage aux raisons de l’art chaotique et totalisant qui s’y exprime. Et nous sommes sûrs que du chaos doit désormais parvenir à un choix et à un ordre qui, tout en étant « nouveau », ne doit pas paraître rigide et sévère. Il est vrai, on pourrait exagérer la valeur des tons ironiques et presque parodiques du livre, et voir dans ce Zeno la liquidation, pour ainsi dire, d’une poétique que les premiers livres de Svevo ont pressentie, mais pas tout à fait réalisée, en dépit de la vivacité de leurs qualités. Et il ne serait pas alors impossible à qui voudrait prendre la posture de l’avocat du diable de soutenir que toute l’oeuvre de Svevo gravite autour d’un grand livre qui n’a pas été écrit, ou a été écrit par d’autres. En tout cas, ce n’est pas notre pensée, et il ne doit y avoir aucun doute, en concluant cette note, que nous considérons la valeur positive de l’oeuvre brève mais intense de Svevo.

Eugenio Montale, 1925 (inédit), traduit de l’italien par Gérard-Georges Lemaire.

(*) En français dans le texte (NdT).


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Chimène chez Lipp

Chimène chez Lipp

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La soirée s’acheva en triomphe. Vingt rappels. À Paris, on dit « standing ovation ». Quelle Chimène, il est vrai !Et lui, quel Cid ! Au temps de Corneille, on avait dit « beau comme le Cid », puis on ne l’avait plus dit pendant trois siècles, puis on l’avait à nouveau dit, lorsque Gérard Philipe avait été Rodrigue en Avignon, puis on ne l’avait plus dit pendant quarante ans, et puis, en ces premiers jours de 2004, on le redisait pour eux. « Beaux comme le Cid ! » Les critiques les plus sévères, sans s’être évidemment donné le mot, avaient ainsi titré leurs comptes rendus.

« Beaux comme le Cid ! » C’était à l’Odéon. Après avoir salué les amis venus les complimenter dans leurs loges, le beau Jérôme Lanthier (Rodrigue) et la belle Geneviève Martineau (Chimène) sortirent par la porte des artistes qui donne du côté du Luxembourg. Ils prirent la rue de Vaugirard, pour ne pas repasser par la place du théâtre où une centaine de spectateurs, une heure après le baisser de rideau, s’attardaient encore, ne parvenant pas à quitter ce lieu magique où, une fois de plus, un texte dramatique, les entraînant loin de leur quotidien, leur avait dispensé passion, mystère, beauté.

Ils s’immobilisèrent un instant. Molière, jadis, avait foulé ce pavé de Paris. On entendait le bruissement de la foule. Geneviève frissonna. « Quel triomphe ils nous font ! » dit-elle gravement. « Oui… dit Jérôme. Ils semblent heureux. Tout n’est pas perdu si, dans cette vie pourrie, nous pouvons leur apporter un peu de rêve… »

Il avait pris son bras, ils descendirent rapidement la rue de Vaugirard, elle était presque aussi grande que lui, elle marchait du même pas, elle glissa sa main dans la main du jeune homme, ils s’aimaient bien, ils étaient amants occasionnels, et toujours lorsqu’ils jouaient ensemble. Sans cesser de marcher, il dit : « On va chez moi ? » Ils avaient dîné à 7 heures dans un japonais, rue Monsieur-le-Prince, c’était loin. « Non, je crève de faim, dit-elle, je mangerais un âne mort ! Allons chez Lipp. » « Moi aussi, j’ai très faim », dit-il. Ils s’accordaient en tout, mêmes désirs, au même moment, c’est une des raisons pour lesquelles, malgré les aléas de leur métier, ils demeuraient unis.

Accélérant le pas, ils dévalèrent la rue Bonaparte, passèrent devant le commissariat du 6e où un policier, en gilet pare balles, montait la garde, puis devant l’église Saint-Sulpice où, il y a cent ans, Huysmans avait fait galoper Durtal, en quête de messes noires. « Tu connais le poème surréaliste ? » lui demanda-t-il. « Je ne sais plus… » « Quand je vois les tours de Saint-Sulpice / Je pisse. » Elle s’arrêta net. Il dit : «Qu’est-ce que tu fais ? » « Quelque chose que tu ne peux pas faire pour moi. Rien que de t’avoir entendu parler de pisser, ça m’en a donné envie ! Le flic ne regarde pas de notre côté ? » « Non. » « Tiens mon sac. Vite ! »

Il prit son fourre-tout, elle s’accroupit entre deux voitures, baissa son slip, pissa très fort en poussant un soupir de soulagement… puis, comme au bruit décroissant de la pisse dans la rigole, le Cid comprit qu’elle avait bientôt fini, il s’accroupit vivement à son tour, et glissa la main droite sous le sexe de Chimène, recueillit les dernières gouttes, si chaudes, qui s’échappaient d’elle. Elle avait fini. D’un bond, elle fut debout. Souplement, elle se reculotta. Elle reprit son grand sac. Le Cid humait ses doigts légèrement mouillés. Il les passa sous le nez de Chimène. Il avait l’air surpris. « Ta pisse est parfumée ! » « Petit nigaud, dit-elle. Tu as touché ma chatte. » Il sourit. Quand elle se disait que, le soir, elle ferait l’amour, elle parfumait tout. Elle lui pinça la joue et le regarda tendrement. Elle se sentait libre, belle, et en verve. « Qu’est-ce qui distingue la femme de la chienne ? dit-elle. Shalimar, de Guerlain. »

Chez Lipp, c’était plein. Ils se fichaient d’ailleurs d’être avec les gens chics, qui veulent se retrouver dans les salles du bas pour se sentir entre eux. Ils prirent une table dans la terrasse vitrée qui bordait le trottoir. « J’adore voir les gens passer à nous toucher ! dit-elle. Au théâtre, sous le feu des projos, on est dans un trou noir. Qu’il y ait mille personnes devant soi ou qu’il y en ait dix, on se sent seuls. C’est douloureux. » Ils avaient pris place face à face. Elle posa près d’elle, sur une chaise, le grand fourre-tout contenant rôles, presse, photos, lettres d’amour, baise-en-ville et énorme trousse de maquillage, qui est l’accessoire obligé des comédiennes.

Jérôme consultait la carte. Il avait envie d’une choucroute, mais elle dit : « Prenons une côte de boeuf pour deux, je te dirai  pourquoi. » « Et on boit quoi ? » Elle était classique. « Du saint-amour bien frais, cuvée Cazes. » « O.K., chérie. » De nouveau, elle effleura sa joue de la main. Il tendit le visage vers elle. Elle y lut le désir. « J’aime bien les yeux gris, dit-elle. Et j’aime bien quand tu m’appelles chérie. » « Pourquoi ? » «Une idée, comme ça… » Il baissa les paupières. Elle le regarda de ses propres yeux verts remplis de tristesse.

Un garçon aux moustaches frisées au petit fer et ayant au revers de sa veste courte, à queue-de-pie, de satinette noire, le « rondin » – un bouton d’acier portant son numéro d’ancienneté dans la maison (celui-ci, le 9) –, déposa devant eux la côte de boeuf saignante, magnifique. Le maître d’hôtel qui, raidi, attendait que le garçon eût accompli cet acte d’une souveraine difficulté, demanda s’il fallait entièrement la désosser. « Non, dit-elle, qu’on la découpe seulement en tranches, et qu’on laisse l’os. » « Bien, Madame. » Ainsi fut fait. Pompeusement, le maître d’hôtel et le garçon se retirèrent. Lorsqu’ils eurent franchi la porte tournante séparant la terrasse de la salle principale, se penchant en avant, elle dit à Jérôme : « Et maintenant, mangeons avec nos doigts, mon ange !… J’ai envie de manger salement !… » « Bien sûr. »

Sur le trottoir, de l’autre côté de la vitre, des passants, qui les avaient peut-être reconnus, s’arrêtèrent quelques secondes. Eux riaient. Ça ne les gênait pas. Au contraire. Comme une dame, assez élégante, scotchée à leur hauteur, demeurait médusée, les yeux ronds, Jérôme prit des doigts un épais morceau de viande, et l’enfonça dans la bouche de Geneviève qui, les lèvres écartées au maximum, s’efforça de l’engloutir.

Ils mangèrent le plus salement qu’ils purent. Ils étaient barbouillés de sang et de sauce au vin. « Oh, dit-elle, en s’essuyant les lèvres d’un revers du poignet, tu as vraiment la gueule du Cid Campeador, une fois qu’il a fait une tuerie des Maures ! » « C’est vrai, ça ! Si on montrait sur scène les choses comme elles se sont réellement passées, on se marrerait ! » « Ouais ! Je suppose que Rodrigue devait se laver toutes les trois semaines et changer de dessous deux fois par an ! » « Quant à la chatte de Chimène, elle puait ! » Ils commençaient à avoir un peu trop bu. Elle commanda pourtant un second saint-amour. Le sommelier l’apporta tandis qu’ils finissaient le reste de la viande avec leurs doigts. Ils avaient maintenant, l’un et l’autre, des mains d’équarrisseur. Ils n’avaient plus qu’à lever le dernier verre. « Tu portes un toast ? » demanda-t-elle à Jérôme, en lui adressant un clin d’oeil qu’il ne vit pas, à travers le verre de vin. « Au théâtre, Chimène, parce qu’il va mourir ! » « C’est nous qui sommes moribonds », dit-elle.

La bouteille vidée, elle déplia sa serviette devant elle et dit à Jérôme : « Ne raconte jamais que j’ai piqué une serviette chez Lipp ! » Puis, elle enroula prestement l’os encore saignant, long de vingt centimètres, dans cette serviette, et glissa la serviette dans son fourre-tout. Ni vu ni connu. Jérôme régla l’addition. Ils sortirent.

Il habitait à cent mètres de là, rue de l’Abbaye. Ils se dévêtirent, prirent un bain ensemble. D’abord, l’eau fut un peu rouge. Ils vidèrent la baignoire, ils recommencèrent, ils se savonnèrent, se massèrent, dans l’eau délicieuse. Lui était un grand type mince et même maigre, osseux, musclé, la peau mate. Elle était aussi grande que lui, de formes plus athlétiques, les épaules larges, peu de seins, un beau cul, de belles jambes, la peau très blanche. Quand elle était en confiance, elle ne détestait pas être enculée. Jérôme lui disait, quelquefois : « J’aime bien faire l’amour avec toi, parce que, par-devant, on peut te prendre comme une femme et, par-derrière, comme un homme. » « C’est vrai, répondit-elle. Je suis économique.»

Après s’être baignés, ils revinrent dans la chambre. Ils laissèrent les lumières allumées. Elle avait posé son fourre-tout au pied du grand lit. Elle s’allongea vivement sur le dos. Il se tint à califourchon, légèrement penché, au-dessus d’elle. Elle écarta les cuisses pour qu’il la vît bien. Elle était absolument épilée. Il bandait, il tenait sa queue dans sa main droite, étant un peu ivre, il ne se contrôlait plus très bien, il dit faiblement : « Dis-moi que tu m’aimes un peu… »

Elle fit non de la tête, et parla très vite. « Non… je ne t’aime pas, tu le sais bien. Vois-tu, mon petit Jérôme, au théâtre, nous passons notre temps à dire des mots d’amour sans nous aimer… Lorsque nous sommes redevenus nous-mêmes, qui sommes-nous, vidés de tous ces mots ?… Oh, je me hais moi-même… je hais ces personnages qui me tuent !… » Passant une main sous le lit, elle y prit un masque, une tête de mort en caoutchouc que le jeune homme mettait, parfois, pour s’amuser, elle se le colla sur le visage. Puis, de la même main, elle prit l’as de la côte de boeuf, dans le fourre-tout, et la lui tendit en disant : « Branle-toi ! Branle-toi sur moi sans me toucher… et puis défonce-moi avec cette côte de boeuf… Oh, je t’en supplie… si tu m’aimes un peu, fais ça pour moi !… » Il resta sidéré, il secoua la tête, « Mais tu deviens folle ! » et, avançant la queue, il s’efforça de la pénétrer.

Elle cria : « Non ! Non ! Je ne veux pas ! J’en ai marre des mots, des hommes, de l’amour ! » D’un mouvement violent, elle lui échappa, et tandis qu’il ne pouvait retenir un râle de douleur, elle s’enfonça l’os dans la fente.

Pierre Bourgeade

N°58 – Avril 2009

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