Numérisation des premiers numéros des Lettres Françaises

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Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, propose aujourd’hui, en consultation gratuite, les premiers numéros des Lettres Françaises. Ces versions numériques du journal sont accessibles très facilement grâce à un outil de lecture très simple d’utilisation permettant de feuilleter pages à pages ces numéros parus sous l’occupation. Gallica met à notre disposition vingt numéros des Lettres Françaises datés entre septembre 1942 et Août 1944. Lire la suite

La Cité radieuse de Marseille après un sinistre, renaissance oblige…

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Affectée par un incendie en février dernier 1, l’Unité d’habitation de Marseille conçue par Le Corbusier est un témoin majeur du courant de l’urbanisme utopique. Les importants travaux nécessaires à sa renaissance appellent à une solidarité culturelle nationale… Par Gerhard Jacquet Lire la suite

Le N° 85 des Lettres Françaises en ligne


Les Lettres Françaises revue culturelle et littéraire


Chers lecteurs,

Après quelque temps d’absence et un défaut technique survenu sur le site des Lettres Françaises, voici le numéro 85 de la nouvelle série enfin en ligne.

Vous pouvez dès à présent télécharger gratuitement sa version imprimable en suivant ce lien : Les Lettres Françaises  numéro 85 du 1er septembre 2011

Au sommaire de ce mois de septembre 2011 :

Trois compositeurs d’aujourd’hui par Emmanuel Conquer :

lettres Françaises-revue-littéraire-culturelle

«La vérité de l’œuvre est dans l’œuvre », martelait Pierre Boulez en réponse à une question sur la nécessité de connaître, chez un compositeur, sa biographie et tout son environnement pour accéder au sens de son oeuvre. En tant qu’interprète, on a même envie de suggérer que la vérité est en nous, et sous la forme que nous lui attribuons. Suivons l’exemple de Léonard Bernstein…Lire la suite

 

A voir aussi:

Événement : Débat  Le samedi 17 septembre à 14h au stand des Lettres Françaises à  la Fête de l’Humanité

revue-culturelle-littéraire-les-lettres-françaisesLes Lettres françaises et les Éditions Le Temps des Cerises publieront Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud avec une préface inédite de Louis Aragon et une postface d’Olivier BarbarantLire la suite

Le prochain Numéro des Lettres Françaises paraîtra dans sa version papier le Jeudi 6 octobre dans les pages de l’Humanité.

Bien à vous,

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Les meutes


Les meutes

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Tout alors était devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse 

– John Milton, Le paradis perdu, livre XI

Emeutes à l'office en Ecosse contre l'usage de livres de prières anglicans en la cathédrale St Giles en 1637. Scotland, A Concise History, Fitzroy Maclean, Thames and Hudson 1991

« Anarchy » fut, pendant quelques jours, le mot le plus recherché sur le dictionnaire en ligne Merriam & Webster. Etiquette commode plaquée sur l’incompréhensible, ce qui ne rentre pas dans les cases. Et les journalistes de recenser par pelletées les « explications » des faits. Société trop laxiste, dit la droite. Trop inégalitaire, dit la gauche. On n’y est pas.

Foin d’une analyse trop consciencieuse (relations sociales ethnicisées, individualisées, criminalisées par le pouvoir obsédé par la loi et l’ordre). Méchante consommation, la méchante violence, la méchante abstention !

Sociologie et philosophie sont parfois des moyens fantastiques d’évacuer le sens : « causes économiques et sociales », vocables magiques attrape-tout de « l’exclusion » et de « l’intégration » ; vieilles catégories des manuels de terminale (rappelez-vous : le « sujet », la « conscience »…), fleurent bon leur individu cartésien. Jusqu’à assèchement de la matière.

Le nécessaire, le symbolique, l’archaïque, l’éternel, le poétique, qui permettent de comprendre une (notre) civilisation ? Tout comme on va mater les voyous, on ne veut pas de ça chez nous.

Mais il est indécent, ce snobisme qui aime les ouvriers, les pauvres, les immigrés ; ridicule, cet imaginaire de résistance qui fustige faiblement le monde tel qu’il est. Bigote, cette posture éprise d’émancipation, qui s’encanaille de loin. Conformisme fasciné par la révolte.

Un embrasement se fait à la suite de chefs enthousiasmants, portés hors d’eux-mêmes par l’emballement qu’ils suscitent : c’est une jacquerie. Et eux, dans la sueur de leur sweatshirts, ont la fureur de détruire qui est aussi joie de détruire, de mettre à bas ce bel ordre, tout à coup – comme l’envie un matin de balancer le chat par la fenêtre, de jeter le thé à la figure de votre conjoint(e) ou de désintégrer la porte d’entrée.

Vaste jeu vidéo ou cosplay en cagoule où les forces de l’ordre sont carrément des « feds » (agents du FBI américain), des « 5-0 », des « po-po » (argot américain). Comme dans la « prequel » récente de la Planète des Singes, les « apes of wrath » (les singes de la colère, allusion aux Raisins de la Colère de Steinbeck) ont reconquis la ville.

Cette « copycat criminal activity » (on copie le crime du voisin) n’a rien représenté, aucune communauté ou politisation. Leur mot d’ordre, « get involved » (implique-toi) pastiche « l’engagement » citoyen, catéchisme à la mode de part et d’autre de la manche (résonnat creux de « délibération », « projet démocratique »…). C’était plutôt « rejoins la meute », « prend ta part du gâteau » : une invitation à partager ce qui ce jour-là, pour une fois, devait appartenir à tout le monde. 

Les vandales, vantards, postent des photos de leur butin a au mépris de toute prudence. Car peu importe le butin : ce qui compte, c’est la jouissance anti-autoritaire des « flashpoints » (rassemblements subits) démultipliée par le nombre. Plus on est de fous, plus on rit. Et Monsieur et Madame tout-le-monde se sont d’ailleurs laissés tenter par les paires de chaussures et les consoles dans les vitrines éventrées…

En brandissant l’oeil de leurs portables, ils se jouent des gros yeux cachés partout des CCTV (caméras de surveillance). Oui, il y a de la pure mise en scène par les acteurs de violence eux-mêmes, qui jouent dans le réel ce qu’ils ont mainte fois rêvé : entrer dans un magasin, se servir, effrayer les passants. Incarnation, pénétration contre-nature et cauchemardesque du réel par le rêve d’un monde à l’envers, sans loi, sans commerce, sans riche ou pauvre, sans châtiment des juges, sans métiers ou souveraineté. Où on serait le roi. On sait bien que c’est absurde, qu’on va se faire prendre, que tout ça ne va pas durer.

Et alors ? Tout le monde y participe, d’une manière ou d’une autre : on n’oserait pas, mais on envie ce voyou qui se saisit d’un téléviseur géant. Hier brimés par d’acariâtres bobonnes, les hommes des quartiers menacés par les gangs forment des milices et, aussi excités que leurs homologues casseurs, « take to the streets » (« prennent » la rue), trouvant motif de fierté à défendre « leur » quartier, territoire (renommé leur « yard » ou leur « end » en empruntant au dialecte jamaïcain).

L’évènement est donc un Heathcliff, un Hyde, un Caliban collectif ; un débordement dans la réalité concrète d’un monstre jusque là confiné, tenu dans l’imagination. D’un seul coup, il s’en faut d’un rien, tout dérape peut-être – mais si les choses dérapent, c’est qu’elles étaient lancées de bien loin. Et venaient de bien profond…ou est-ce un nouvelle manifestation de la capacité du code social britannique à contenir sa propre subversion ?


La sauvagerie encapuchonnée est venue, et repartie, comme les acteurs d’un masque au XVIIe siècle.  Comme disaient les jeunes « gangstas » du dimanche, détournant une accroche de marchand : « everything must go » : tout doit disparaître.

Leo T.B. McQueens

 


Les avatars de l’idéologie : la production du consentement hier et aujourd’hui


Voici une réédition bienvenue : celle d’un article fondamental de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, paru il y a plus de trente ans, dans lequel ils décryptent les formes et les manifestations de l’idéologie dominante de l’époque.

 

Publiée à l’origine dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales, dirigée par Pierre Bourdieu, cette Production de l’idéologie dominante mérite bien mieux que l’anonymat auquel on condamne souvent un article dans une publication universitaire. Les trente-trois ans qui nous séparent de sa rédaction n’ont pas entamé la pertinence et la richesse du texte. Pourtant, son sujet – l’idéologie dominante en France dans les années 1960- 1970 – pourrait paraître au premier abord quelque peu daté. Les mutations tant sociales que politiques et idéologiques ayant touché les sociétés occidentales en l’espace de trois décennies ont été d’une telle profondeur qu’à la relecture des interventions publiques d’un Michel Crozier, d’un Jean Fourastié ou d’un Michel Poniatowski, on a le sentiment d’un véritable hiatus culturel. Les éditeurs ont donc demandé à Luc Boltanski de revenir sur cet article coécrit avec Bourdieu. Dans un petit livre intitulé Rendre la réalité inacceptable et paru en même temps que cette réédition, le sociologue décrit le contexte culturel et professionnel qui a présidé à l’écriture de la Production de l’idéologie dominante, puis il confronte les conclusions de l’article aux transformations entretemps opérées. La lecture concomitante des deux textes est fortement recommandée, tant l’un et l’autre s’éclairent et s’enrichissent.

L’approche proposée de l’idéologie dominante des années 1960-1970 va au-delà du décryptage d’un discours et de ses sous-entendus. Bourdieu et Boltanski explorent la généalogie de ce « conservatisme progressiste » qui s’est débarrassé des oripeaux les plus réactionnaires de la pensée de droite. Ils en trouvent la racine dans les années 1930, au sein de certaines élites économiques et intellectuelles, autour du groupe X-Crise ou de la revue Esprit : toute une constellation parfois disparate mais unie par la volonté nette de refuser le capitalisme libéral tout comme le communisme collectiviste. Entretenant à l’origine un rapport trouble avec Vichy puis versant vers la Résistance, cette constellation sera à même, à la Libération, de proposer aux classes dirigeantes françaises un renouvellement, voire un aggiornamento de sa pensée rendu indispensable par les soubresauts de l’histoire. Elle trouvera ses lieux d’élection au sein du commissariat au Plan, à l’ENA, mais aussi à Sciences-Po, diffusant une idéologie assurément capitaliste mais en rupture avec le libéralisme économique et le moralisme bourgeois. Dorénavant, ce seront la compétence technicienne, la neutralité scientifique, la priorité au développement du pays, appuyées sur le dialogue et la concertation, qui seront déterminantes. Bourdieu et Boltanski mettent en valeur la façon dont cette idéologie se déploie, s’affirme tout en se niant comme idéologie, apparaissant comme un sens commun dont les producteurs mais aussi les lieux de production et d’expression se dissimulent à la sagacité des dominés. Pièce indispensable d’une domination sociale que Boltanski qualifie de « complexe », l’idéologie dominante n’existe que dans une certaine variété de thèmes et de nuances qui n’en occulte que mieux son unité et sa fonction. Et si son contenu a pu changer d’hier à aujourd’hui, ses modes opératoires restent globalement inchangés.

Pourtant le conservatisme progressiste semble bel et bien avoir été abandonné en route, à la suite de la grande contre-révolution néolibérale des années 1980 et de l’effacement des consciences de classe du côté des dominés. Il n’y a plus nécessité de nos jours de comparer, à la manière d’un Chirac face à Georges Marchais, les niveaux de vie des différentes classes ouvrières pour discuter du rôle des partis communistes en Europe. Conserver l’ordre social n’implique plus de convaincre les classes populaires que la répartition des revenus entre travail et capital est équitable. Le discours s’est simplifié autour des thèmes du libéralisme traditionnel, mettant en valeur l’individu, son travail, son mérite et ses performances. Or, malgré les rodomontades sarkozyennes sur l’enterrement de Mai 68 et le succès éphémère des néoconservateurs américains, un retour à un conservatisme réactionnaire assénant les valeurs de l’autorité, de la morale, de la famille et de la nation ne semble pas à l’heure du jour. Les classes dominantes ont bien trop intégré, dans leurs modes de vie et leurs mentalités, certaines valeurs sociales et sociétales, pour que cette nostalgie revancharde soit possible. Luc Boltanski, dans la conclusion de Rendre la réalité inacceptable, indique des pistes pour penser l’idéologie dominante actuelle et insiste sur l’importance du rôle des cadres de pensée issus du management pour faire éclater les solidarités sociales et atomiser les producteurs. Il faudrait lui adjoindre toutefois une prise en compte de tous les nouveaux lieux de production de l’idéologie dominante (télévision, radio, publicité…) dont l’efficacité est d’autant plus marquée que leur raison d’être semble radicalement autre. Aux normes comptables rationalisant la production et l’exploitation de la force de travail, ils apportent un surcroît d’hédonisme consumériste indispensable à la reproduction du système. On trouve là une explication au formatage culturel et politique dont nous souffrons aujourd’hui.

Baptiste Eychart

La Production de l’idéologie dominante, de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski. Éditions Raisons d’agir, Demopolis, 158 pages, 20 euros.
Rendre la réalité inacceptable. À propos de la Production de l’idéologie dominante, de Luc Boltanski. Éditions Raisons d’agir, Demopolis, 188 pages, 15 euros.

N°56  – Février 2009



Lettres d’Asie (III) : Le Vietnam, de Saigon à Tam Coc


Le Vietnam,  de Saigon à Tam Coc

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Rien ne ressemble à un poste frontière d’Asie du Sud-Est, car un poste frontière d’Asie du Sud-Est ressemble à bien peu de chose. On le passe à pied, foulant la poussière d’une piste, seule veine irriguant un no man’s land inhospitalier. Quelques dollars et un tampon plus tard, on est de l’autre côté. Comme à Chau Doc, lorsqu’on vient de Phnom Penh par le Mékong. Au reste, le changement de décor est radical. Le Vietnam a pris le train de la croissance muni d’un billet sans arrêt, ni correspondance. Sur la route menant à Can Tho, pas une parcelle en friche. Les aires de repos sont pour ceux qui ont besoin de se reposer. Avec une population composée à 60 % de moins de 30 ans, le Vietnam songe à avancer. Vite.

Delta du Mékong. Le verger du Vietnam. Le long de ses innombrables canaux, on y cultive doctement tout ce que la terre a à offrir. Ses mille et un fruits se réunissent dans une gigantesque farandole multicolore sur les marchés flottants où chaque embarcation reste le temps d’écouler son stock. Le Bassac devient alors, pour quelques jours, une semaine, un vaste parking plus ou moins ordonné, où chaque variété tient sa place. Ramboutan, papaye, carambole, anone, mangoustan, jaque, longane, goyave, durian, pomme étoilée au cœur de lait, mangue, litchi, ananas… La nature prodigieuse sait aussi bien régaler les papilles que les pupilles. Même ambiance au marché Binh Tay de Cholon, l’ancienne cité marchande chinoise, aujourd’hui fondue dans l’immensité urbaine d’Hô-Chi-Minh-Ville, où s’achète tout ce qui peut se vendre. Le marché, c’est le mètre-étalon de l’Asie. Son sceau, son ADN. Une cité dans la ville, avec ses quartiers, sa circulation, son organisation. On y vit, mange et boit. On y discute, s’y rencontre, rit – et pleure, sans doute. Pour un peu, on y dormirait. Mais on vient pour faire tourner la maison. Les marchés sont les poumons magnifiques du Far-East.

À Saigon, la mue poursuit son œuvre : la ville se regarde désormais le nez en l’air. Autour de l’ancienne rue Catinat, ce ne sont plus que buildings et hôtels de luxe. Lorsque la vue se dégage, c’est qu’un nouveau projet germe derrière les longues palissades de chantier sur lesquelles sont affichés les plans du nouvel édifice. Sous peu, la cathédrale Notre-Dame et l’Opéra s’habilleront d’une ombre permanente. Que de mythes, de mystères vaporeux dont s’est nimbée, des décennies durant, la grande Saigon : fumeries d’opium, tripots secrets, trafics en tous genres, intrigues géopolitiques… La grande dame au fume-cigarette est aujourd’hui bousculée par une jeunesse pressée, énergique, animée d’une soif de vivre inégalée. Le cœur économique du Vietnam affiche un optimisme saisissant, qui se traduit par une rage de conquête hors normes. Qu’on ne lui parle plus de la lenteur asiatique proverbiale. Ici, on a pris la mesure des indicateurs du marché. Et on sait s’en servir. Le Vietnam immuable est à rechercher du côté de Hoi An, grand village de l’ancien Annam que la patine du temps a su envelopper d’élégance. Les maisons antiques s’y transmettent de génération en génération. Pas question de céder le patrimoine familial. Et quelle fierté… On serait fier à moins. Dans l’entrelacs des ruelles cheminent des esprits aussi nombreux que les écailles d’un dragon. Au crépuscule, à l’heure où les lanternes de papier dardent leurs feux, on croit entrevoir leur fuite sur la rivière Thu Bon. Pour leur plaire, on danse sur les quais sur des airs d’outre-temps, tout de soie vêtu. La carte postale est parfaite. Un peu trop, peut-être…

À Hué, on est plus sobre. La cité impériale déroule ses vestiges paisiblement, entre ciel et terre. Inutile de vouloir plaire à tout prix. La grandeur du Vietnam est là, imposante, gracieuse et sublime. Voisin de ce joyau millénaire, le musée de la Guerre expose des machines utilisées pendant la guerre du Vietnam. Triste contraste. Un canon américain de 175 millimètres pointe son fût vers la rivière des Parfums. Il ne menace plus rien ni personne : la Cité interdite continue à laisser entrer qui elle veut. Les cyclo-pousse promènent les visiteurs d’un jour, déballant un laïus approximatif mais au charme inimitable. Les Vietnamiens sont des conteurs, des diseurs d’aventures. Celles qui ont dû se jouer à Tam Coc valent, à n’en pas douter, leur pesant de jade. Que de légendes recèle cette immensité calcaire, aux pitons karstiques fabuleux, dressés ça et là au milieu des rizières… Ces pains de sucre ombrageux dessinent une épine dorsale dans le brouillard de l’hiver. La « baie d’Along terrestre » confère son éternité au Vietnam, sa singularité empreinte de féerie. Elle scelle une idée étrange selon laquelle la lenteur accepte en mariage la frénésie de la croissance avec bienveillance. Une union sans nulle concession, pourvu que le bonheur soit enfin au rendez-vous. Et tout porte à croire que l’alliance est heureuse, car l’on vit ici comme on vide les verres de bia hoi : « Tram phan tram ! » (« Cent pour cent ! »).

 

Matthieu Lévy-Hardy

Mars 2011 – N°80


 

Lettres d’Asie (II) : Laos, jardin languide du Mékong


Laos, jardin languide du Mékong

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Le Mékong a ceci de singulier qu’il abolit toute notion d’espace et de temps. Il est un vortex où se noient la désinvolture, le consumérisme et la frénésie moderniste thailandaise. De l’autre côté, à quelques brasses de Chiang Khong, poste frontière côté thai, le Laos affiche un pouls de convalescent. Fini les enseignes criardes, les néons multicolores et les rythmes échevelés des sound-systems. Le Laos annonce une autre couleur : le vert. Omniprésent. A la surface de ses territoires comme dans les coeurs. Le Laos vit son adolescence sans crise, avec précaution. Des montagnes du nord aux « 4 000 iles » de sa pointe sud, il s’accroche à une nature dont ses habitants sont les hôtes discrets. Hostile, dure, intacte, la terre laotienne daigne seulement accueillir un peuple qui lui prend bien peu. De Houay Xay à Phongsaly, de Luang Namtha à Nong Khiaw, la montagne découvre une dentition infinie, acérée, définitive. On a seulement osé creuser quelques sillons, ces routes ou pistes où l’on roule à marche mesurée. Toujours. Parce que tout peut attendre. Parce que l’on vit à un rythme ignorant des vertus supposées de la vitesse. La lenteur comme seconde religion. Par prudence aussi car on ne peut se payer le luxe d’un accident. Le premier hôpital digne de ce nom se situe au-delà des frontières. Quelles qu’elles soient. Pourtant tout déplacement se pare des atours de l’expédition. Inutile de compter en kilomètres. C’est en heures que les distances s’évaluent.

Disctrict de Luang Namtha au petit matin. Direction Nong Khiaw. La brume digère les hauteurs, lime les crêtes, avale les pics. On n’y voit rien à trente mètres. Le répit d’une ligne droite salutaire reste enfoui dans les replis de l’espoir. Ca vous a des airs de Cordilliere des Andes à quelques encablures du Mékong… Enfin la poussière retombe. La rivière Nam Ou rigole entre deux massifs aux épaules lourdes. Les bambous font la révérence au-dessus du serpent de bitume endolori comme pour saluer les buffles égarés. Le petit peuple des routes sautille sur le chemin de l’école dans ses chemises mauve clair, ses pantalons bleus et ses jupes de soie. Il parcourt des kilomètres qui s’égrènent comme autant de décennies à rebours du dernier millénaire. Quelques antennes paraboliques rappellent qu’ailleurs, beaucoup plus loin, les autoroutes sont désormais qualifiées de numériques.

Une poignée de degrés, minutes et secondes au sud, Luang Prabang. L’ancienne capitale royale navigue, immobile et calme, sur le Mékong. On y goûte la France des années 1920-1930 avec le raffinement d’un anachronisme savamment entretenu. Pas pour tout le monde. Dans la coulisse, le Laos continue à vivre, manger et dormir à même le sol. Le décor suranné des maisons coloniales transformées en hôtels de catégorie supérieure donne l’occasion au monde entier de se parfumer d’une délicate désuétude en rupture intégrale avec le théâtre environnant. La main qui faconne les croissants du matin est la même que celle qui, dans les ruelles secondaires, prépare le Tom Yam familial. Assis dans un Chesterfield, un verre de Merlot à la main à contempler les long tail boats zébrer le « Maitre des fleuves », on reste, comme dans les aéroports, en zone internationale. Plus bas, Vientiane, ou le Mékong charrie un limon fertile qui se libelle chaque jour un peu plus en yuans. Au fronton des enseignes commerciales, les idéogrammes tendent à y supplanter les caractères romains. Signe des temps et d’une logique géographique bien naturelle, somme toute, qui fera immanquablement table rase des curiosités ethniques qui peuplent le nord du pays. « Les Muongs… Race charmante, soeur des Laotiens insouciants et qui, comme ceux-ci, disparaitra quand il n’y aura plus place sur la terre pour les peuples candides », ecrivait, désabusé, Roland Dorgelès dans Sur la route mandarine en 1923. La vieille Indochine a vécu. Si quelques traces subsistent encore des passés meurtris de la region, il faut oublier la caresse éventuelle de la robe de soie dont se sont longtemps drapés le Laos, le Cambodge, comme le Vietnam. A Angkor, le cirque spectaculaire ronronne avec félicité… et les toges orange se font rares. Reste la majesté insubmersible d’édifices nés du génie de bâtisseurs fous, de ces vaisseaux gigantesques défiant la jungle vorace et qui donnent raison à Claudel : « Il ne faut pas comprendre… Il faut perdre connaissance. » Lequel l’emportera ? Le fromager aux racines insidieuses ou le grès rose du Banteay Srei, si cher à Malraux ? Dressées comme cinq hallebardes, gardiennes de la mémoire du Roi Lépreux, les tours d’Angkor sont les vigies bienveillantes d’un Cambodge autrement occupé à reprendre vie. Par tous les moyens. Tous les moyens ne sont-ils pas bons ? Sous certaines latitudes, on peut légitimement croire que si. Car comme le souligne à nouveau Dorgeles dans les années 1920, et qui vaut aujourd’hui plus que jamais, « le voyageur qui débarquerait ici avec le secret espoir d’oublier notre civilisation dans un Orient de légende tout brodé de dragons s’exposerait à repartir bien décu ».

 

Matthieu Levy-Hardy

Les Lettres françaises, février 2011, N°79