Saul Leiter entre couleur et noir et blanc


De nombreux livres ont été consacrés à l’œuvre de Saul Leiter. Nous allons tourner les pages de trois d’entre eux, parus assez récemment : All about Saul Leiter (Éditions Textuel, 2018) qui propose une introduction à l’œuvre, In my room (Éditions Steidl, 2017) consacré aux nus féminins en noir et blanc et New York (Éditions Louis Vuitton, 2017) qui offre un portrait de la ville à travers ses habitants. Mais, avant d’ouvrir ces ouvrages, regardons le parcours biographique de l’artiste.

Saul Leiter est né le 3 décembre 1923 à Pittsburgh. Son père, rabbin orthodoxe, le destine à la même carrière. Il étudie l’hébreu et le Talmud à New York et poursuit cet apprentissage à Cleveland. Ses premiers essais de photographie datent des environs de 1935, quand sa mère lui offre un appareil. Mais c’est d’abord la peinture qui le sollicite. Il expose dans différentes galeries et une de ses toiles figure dans l’ouvrage Abstract and Surrealist Art.

« Les étagères de son appartement, écrit Carole Naggar dans In My Room, ploient sous les livres de peinture. Ses références étaient les peintres japonais Ogata Kōrin et Tawaraya Sōtatsu, les Français Bonnard, Vuillard, Matisse et Balthus ; et il appréciait aussi les nus d’Egon Schiele. J’entrevois également un lien entre son travail et celui de photographes comme Édouard Boubat et Jacques-Henri Lartigue, ou de photographes du XIX° siècle comme Félix Bonfils et les représentants du pictorialisme, de Julia Margaret Cameron à Robert Demachy. »

En 1946, il se lie d’amitié avec Richard Pousette-Dart. Cette rencontre fut décisive puisque le peintre expressionniste abstrait le pousse à approfondir son art photographique. Le père de Saul Leiter ne l’entend pas ainsi : il le répudie et le déshérite. Leiter rompt définitivement avec son milieu d’origine et s’installe à New York.

En 1947, Leiter visite l’exposition d’Henri Cartier-Bresson, qui le marquera même si leurs pratiques respectives sont divergentes. L’année suivante, il se met à prendre des photographies en couleur, devenant ainsi un pionnier. Après avoir publié des images en noir et blanc dans le magazine Life et participé aux expositions Always the Young Strangers au Museum of Modern Art de New York et Contemporary Photography au National Museum of Modern Art de Tokyo, Leiter donne en 1955 une conférence sur la couleur et expose ses premières œuvres en couleur dans une galerie new-yorkaise. Steichen s’intéresse alors à son travail et l’inclut dans la conférence Experimental Photography in color.

À partir de 1958, Leiter commence à prendre des clichés pour des magazines de mode tels qu’Esquire, Harper’s Bazaar, Elle, Vogue et autres. « J’espérais, a-t-il déclaré, que le résultat ressemblerait à de la photographie plutôt qu’à de la photographie de mode. » Cette activité durera jusqu’en 1981, date à laquelle il ferme son studio commercial. Les expositions se succèdent, alternant couleur et noir et blanc. En 1993, la marque de pellicule Ilford le rétribue pour des tirages couleur Cibachrome. En 2006, sa première monographie, Early Color, est publié par Steidl en Allemagne. Deux ans après, la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris organise sa première exposition personnelle en Europe. En 2009, il montre de nouveau des peintures dans une galerie de New York. Saul Leiter meurt le 26 novembre 2013 à New York.

Saul Leiter In My RoomIn My Room est un livre consacré à des portraits en noir et blanc de femmes, vêtues ou nues, qui s’étalent sur une durée de trente ans. Saul Leiter a ainsi photographié chez lui des amies ou des amantes. On découvre ces femmes dans leur quotidien et les cadrages serrés, l’absence de pose renforcent ce sentiment d’intimité. Ce sont des images volées au jour le jour, des fragments de présent. « Ces femmes, écrit Carole Naggar, sont complètement naturelles devant son objectif, sans inhibitions. Elles se réveillent, prennent un bain, mettent du rouge à lèvres ou se maquillent, fument la première cigarette du matin. L’une tient pensivement une tasse de café, une autre a encore des rouleaux dans les cheveux et les marques de l’oreiller imprimées sur son visage ; une autre enlève ses bas noirs, une autre est allongée au sol sur fond légèrement flou de journaux froissés. Elles s’habillent, se déshabillent, défont la fermeture de leur jupe, déboutonnent leur chemisier, ou simplement rêvent éveillées. Leiter photographie deux femmes au lit ensemble, l’une en chemise d’homme, l’autre en négligé féminin. Plusieurs de ses modèles se masturbent, une scène assez rare dans la photographie de nus classique mais dont les dessins de Schiele ou la peinture de Balthus offrent des exemples. » Loin de la sophistication des photographies de mode, il se dégagent de ces nus comme une poésie libre.

Allabout Saul LeiterLe livre All about Saul Leiter offre un ample aperçu de sa création, aussi bien en noir et blanc qu’en couleur. Une personne qui se piquait de très bien connaître l’art me disait, entre autres lieux communs éculés, que la photographie doit être en noir et blanc. J’aurais dû lui montrer les œuvres de Saul Leiter pour lui clouer le bec. Il s’était d’ailleurs exprimé sur le sujet : « J’aimais la couleur, même si de nombreux photographes la méprisaient ou la jugeaient superficielle, dénuée de profondeur. » Et encore : « Je trouve étrange qu’on puisse croire que seul compte le noir et blanc. C’est idiot. L’histoire de l’art est celle de la couleur. La peinture des cavernes étaient en couleur… » En revendiquant la couleur dans la lignée de l’histoire de l’art, de la peinture dont il était un grand amateur, Saul Leiter a opéré une petite révolution dans le monde de la photographie. Ses couleurs sont franches, nettes, jamais criardes, et créent une lumière subtile. Il use de la pellicule comme d’une palette pleine de gouache.

Comme on le voit également dans les représentations de New York, Saul Leiter a un univers propre qui rendent ses photographies immédiatement reconnaissables. Les cadrages, au plus près du sujet, sans horizon et très peu de ciel, provoquent un effet de proximité, de familiarité mais aussi d’une certaine étrangeté surgit du quotidien le plus banal. « Il semble bien que les révélations de Bonnard, écrit Pauline Vermare, soient aussi celles de Leiter, dont le travail rappelle énormément l’ukiyo-e : les compositions peu orthodoxes et disproportionnées (la photographie Banne p. 59 en est l’exemple le plus frappant) ; les aplats de couleurs (souvent – et d’autant plus frappant en photographie – d’immenses pans de noir). Confronté à ces « blocs leiteriens », l’historien de la photographie japonais Iizawa Kôtarô évoqua la notion de « ma », espace négatif : le vide dans lequel, en réalité, tout se passe. Comme les artistes ukiyo-e, Leiter avait une prédilection pour les points de vue et perspectives inhabituels (plongées, contre-plongées, diagonales fortes – le El Train, la ligne de métro aérienne, lui procurant un point de vue idéal) ; et pour les scènes du quotidien. On retrouve également dans son travail l’omniprésence des femmes, en intérieur et en extérieur ; et un goût inhabituel pour les objets de l’ordinaire (la chaussure, le parapluie) ou les éléments (pluie, neige, buée)… Saul Leiter était « le Nabi new-yorkais ». »

 

Fanck Delorieux


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