Les caprices de Jude Stéfan


Jude Stéfan, CapricesJ’ignore pourquoi, je ne l’avais pas lu. Du tout. Passé à côté. Tout simplement. Pourtant, Kub Or m’avait prévenu: « Le serpent imaginons- /le chinois d’anneaux cousus/de bambou que tient en l’air /par la queue ondulant sec / un enfant mitraille tel /un vers de Jude Stéfan/rénovateur en vp » (vraie poésie). La parution, il y a quelques mois de Caprices, me fut prétexte à découvrir une œuvre abondante poèmes, critique, nouvelles – inaugurée en 1967 avec Cyprès.

Depuis quelques mois, donc, je savoure Jude Stéfan, jouisseur savant jamais satisfait de juvéniles splendeurs jeunes seins jambes souples joujoux du sacripant jugulant à scansion juste – stèles jaillies stupre juteux – sa solitude aux jours sombres. La poésie de Jude Stéfan est peut-être d’abord conjuration de l’ennui. Il écrit en plein rien. Mort au monde, il vit aux mots. Son ennui est « l’ennui originel », propre à la province, en l’occurrence la Normandie une fois passés les mois sans  « r ». Le « grand embêtement blanc », disait Rimbaud. Dans l’expérience d’un tel ennui le monde se donne dans sa nudité. L’être s’éprouve à vif. Les mots remuent à l’intérieur du corps avant de s’agencer en stèles enlevées (« tous les poèmes tomberont ») comprenant force noms propres et mots de langues étrangères. Le poème est « un achèvement verbal né d’une expérience vécue des vocables ».

Pour autant, il ne s’agit pas là de poésie confessionnelle. Loin s’en faut. Les éléments du poème (objets, personnages…) sont des « êtres de langage, non plus réels, mais vraisemblables », « irréalisés par le verbe ». Même lorsque Jude Stéfan publie son journal, cela s’appelle Faux journal, et il n’a pas de mots assez durs pour « les subjectifs qui se racontent ». Il a, comme Catulle qu’il a traduit, la tête satirique. « Car suffit-il d’être vrai poète, sans vouloir fustiger les faux ? »

« Sauf naïveté ou ignorance des nouvelles, le poète a raccroché sa lyre, il écrit sans instrument que ses propres organes, n’exalte que son langage au risque d’emphase ou d’autolalie. Le désastre ou la modestie impliquent de ne plus hausser le ton. » Dans les mots de Daniel Leuwers, Stéfan n’est pas l’inspiré ni même celui qui inspire, il est celui qui empire. StéfanNéfast oppose la «poésie pire » à l’ex-poésie pure. Sans abandonner le vers, il le désarticule, avec la prose pour horizon. Parmi ses tentatives, et après les proêmes de Ponge, des prosèmes, des poèmes de prose, des prosoésies, des prosopées, des povrésies, des prosenpoèmes… Cingria finira bien par être exaucé, lui qui appela au « renouveau par la prose de toute la poésie occidentale » (lire la Civilisation de Saint-Gall).

Jude Stéfan a un goût de l’irrégulier qu’on peut dire baroque. Il s’inspire du latin ou du russe pour violenter la syntaxe corsetée du sujet-verbe-complément. C’est un dégoût de la norme (celle que Zanzotto nomme la Madre Norma) mais pas de la forme. Les règles, autoprescrites, sont rigoureuses et le travail du vers remarquable, à la recherche d’une « écriture propre ». Dans ce nouveau livre, chaque poème est un caprice, un capriccio aussi bien sonore (Paganini est nommé) que visuel (chaque poème dessine une forme au centre de la page). Stéfan rappelle que le terme de Caprices (Capricci, *kep, couper) désigne en tout art les œuvres qui allient, au pur gré de l’auteur, dans leur architecture, la fantaisie à la réalité – ainsi les ruines dans les paysages (Dictionnaire étymologique Labrune).

Les poèmes, colonnes à la verticale incertaine, avec le jeu visuel que composent une ponctuation inhabituelle et des majuscules disséminées, sont comme des ruines au milieu d’un paysage désert. On connaît à « caprice » deux étymologies classiques (capra, la chèvre, et ses humeurs fantasques, ou bien capo riccio, cheveux hérissés sur la tête). Celle que fournit Stéfan (couper) semble relever du « pur gré de l’auteur », qui a dû aller la chercher chez Labrune, Larousse ne la donnant pas. Elle est d’autant plus éclairante. Chaque poème peut se lire comme une phrase qui, de vers en vers, à la coupe donc, bifurque, digresse, se ramifie. « – du réséda: sois calme / au songe de la vie/le Temps point, vole vite, et tue/les chatteries de nos sœurs/en un clin en un coup d’œil/la Mort éteindra ta flamme jeune/homme à la saharienne / réfugié dans un abri cantonnier/qui vécus maigre/hantas les gouges / écrivis en mètres scazons: /joie, joie de jeter / joie de tuer/ à moins que Vous ne me sauviez / dans vos bras. »

On pense aux Capricci di Carceri de Piranèse, gravures très noires de prisons avec leurs réseaux touffus d’escaliers, de chemins, de passerelles qui ne communiquent pas entre eux. Les liens semblent coupés, c’est au lecteur à les reconstituer. Mais la digression ne va jamais jusqu’à l’éclatement. Tout tient au fil d’un rythme magistralement maîtrisé, qui accommode vigueur et violence dans le vers le plus souple. Liquide et ferme, ondulant sec.

 

Omar Berrada

 

Caprices, de Jude Stéfan 
Éditions Gallimard, 2004. 
88 pages, 14,5 €

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