Entretien avec Jean Ferrat


Comment un poème devient-il une chanson ? Jean Ferrat, dans cet entretien avec Jean Ristat et Franck Delorieux, nous livre ses secrets de fabrication. Le musicien évoque particulièrement son attachement à l’oeuvre d’Aragon et les défis que lui a posés l’adapation.


Ferrat Aragon

 

Jean Ristat. – Les circonstances d’abord. Nous sommes ici, à Antraigues, dans ta maison accrochée au flanc d’un mont. La route, étroite, passe au-dessus de nos têtes. Devant nous, la montagne proprement dite, majestueuse et tranquille, et, tout en bas, un torrent qu’on devine orageux à d’autres saisons et auquel on accède par un escalier de petits jardins, tous différents les uns des autres. Mais il me semble, en ce mois de juillet torride, que le bleu des hortensias géants, un bleu profond et fort que je n’ai vu qu’ici, a tout envahi. Non pas le bleu myosotis des yeux d’Arthur Rimbaud ou celui, plus pâle et plus fragile encore, des yeux d’Aragon…

Jean Ferrat. – Cela tient à la qualité de l’eau de la région, particulièrement ferrugineuse. C’est ma femme qui les a plantés. Elle s’occupe de la composition des jardins et du tracé des sentiers, tous différents également les uns des autres, qu’elle recouvre de pierres, de galets du torrent. Je jardine aussi.

Comme Aragon et Elsa à Saint-Arnoult-en-Yvelines. Tu connaissais Aragon avant de mettre ses poèmes en musique ? Raconte-nous comment cette grande aventure a commencé.

– J’ai d’abord rencontré la poésie d’Aragon, à l’époque de mon adolescence, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Je lisais aussi d’autres poètes : Lorca, Neruda, Rimbaud, Apollinaire, Nazim Hikmet. Mais j’ai eu un coup de cœur pour Les Yeux d’Elsa. J’ai été bouleversé par les premiers vers : « Tes yeux sont si profonds… » Nous sommes en 1946, 1947… Puis quelques années ont passé. Je commençais à jouer de la guitare, je faisais du théâtre amateur.

– On aimait la musique dans ta famille ?

Je vivais dans un milieu sensible à la musique classique comme à la chanson. Ma mère avait une jolie voix de soprano. Elle chantait dans les réunions de famille. Mon père l’emmenait à l’Opéra, à l’Opéra-comique. Il faut dire aussi que c’était la grande époque de Prévert mis en musique par Joseph Kosma, de la poésie en général, des chansons populaires. Tout naturellement, j’ai eu envie de pratiquer la musique. Je l’ai fait de façon pragmatique : je ne suis pas un très bon musicien au point de vue composition. Mon art est d’abord instinctif et non le fruit d’études musicales.

– Donc tu lis Les Yeux d’Elsa, tu chantes en t’accompagnant à la guitare…

Peu à peu, j’ai commencé à écrire de la musique. Un jour, je fredonnais un air que je venais de composer. Et je suis allé dans ma bibliothèque chercher Les Yeux d’Elsa que j’avais lu quelques années auparavant en me demandant s’il pouvait s’adapter au poème. Il se fait que la mélodie cadrait parfaitement avec le texte d’Aragon. Je n’ai rien eu pratiquement à changer.

– C’est donc ta première rencontre avec un poème d’Aragon. Comment André Claveau en est-il venu à chanter Les Yeux d’Elsa ?

Je chantais alors dans des petits cabarets, je n’avais pas encore de disque. Je fréquentais les éditeurs de musique. L’un d’entre eux a contacté Claveau, lui a montré ma chanson. Claveau était un des grands chanteurs populaires des années cinquante. Il a surpris en choisissant un texte de cette nature, très différent de ce qu’il chantait habituellement. On le qualifiait de chanteur de charme. En 1961, j’ai décidé de l’enregistrer. Mais l’orchestration qui en avait été faite ne me plaisait pas. Je n’étais pas à l’aise en la chantant. J’ai renoncé. Et, cinquante ans plus tard, l’an passé donc, je me suis dit que c’était dommage de ne pas la reprendre. Cette première chanson avait déterminé toute l’orientation de ma vie, de ma carrière artistique.

Intégrale Ferrat Aragon– Elle fait donc partie de l’intégrale Ferrat-Aragon. Voilà l’histoire de la première rencontre avec la poésie d’Aragon. Il reste maintenant à raconter la première rencontre avec le poète.

Elle s’est faite à la vente du Comité National des Écrivains, en 1951. Je venais de mettre les Yeux d’Elsa en musique. Je m’étais imaginé que, Aragon signant ses livres, j’avais peut-être une chance de lui parler. Il y avait foule à son stand. Mon tour arrive, je lui présente le recueil en lui disant : « Monsieur, j’ai mis en musique les Yeux d’Elsa » au moment où quelqu’un de l’organisation du CNÉ s’adresse à lui. Louis ne m’entend pas, relève la tête et me demande mon nom. Je suis resté coi et n’ai pas osé insister. Un fiasco…

– Alors, la vraie rencontre…

Bien plus tard, en 1961, quand j’ai enregistré mon premier 30 centimètres dans lequel il y avait J’entends, j’entends. Il avait exprimé le souhait de faire ma connaissance. Je suis allé rue de Varenne. Il m’a parlé de la chanson, du poème J’entends, j’entends dont il approuvait le choix des vers à chanter. Il m’a fait des compliments sur la musique.

– Quelle image gardes-tu de lui après cette première entrevue ?

C’était un personnage célèbre et j’étais un petit jeune homme inconnu. Il y avait non seulement une différence de notoriété mais d’âge. J’étais intimidé. II était familier, très simple. Je crois qu’il a senti qui j’étais. Il avait de l’estime pour moi et était content de me voir.

– II parle de la mise en musique de ses poèmes ?

Non, non.

– Est-ce qu’il a évoqué des souvenirs ?

Je ne suis pas très disert et j’étais content qu’il meuble la conversation…

– J’ai le souvenir, en 1965, d’un homme qui portait beau…

J’ai le même souvenir aussi. Un homme très vieille France, un aristocrate, très fin, très maître de lui. Assez impressionnant. En même temps il était, tu sais qu’il pouvait être arrogant et hautain avec certains, familier et bon enfant. Il devait avoir de la sympathie pour moi.

– Vous vous voyez souvent ensuite ?

Tous les ans ou tous les deux ans. À cette époque je sortais un disque tous les ans et dans chaque livraison je chantais un ou deux poèmes d’Aragon. J’allais donc lui faire écouter ce que je faisais pour avoir son accord.

– Tu commences donc par écrire une mélodie dont tu t’aperçois qu’elle colle parfaitement au texte des Yeux d’Elsa. Mais ensuite, pour les autres poèmes d’Aragon, le travail est différent, j’imagine. Tu choisis un poème et tu cherches une mélodie ?

Comment dire ? Il est vrai que, pour beaucoup de poèmes d’Aragon, l’inspiration a été soudaine. Je crois que j’ai trouvé facilement, rapidement pour Nous dormirons ensemble. Mais ça n’a pas été toujours le cas. Il m’a fallu parfois des années pour écrire une musique.

– Tu as de l’œuvre poétique d’Aragon une fréquentation assidue, constante ?

Ferré chant Aragon Roman inachevéJe lisais tous les recueils qui paraissaient et j’y choisissais les textes qui m’intéressaient. Léo Ferré, lui, a fait un disque à partir d’un seul recueil d’Aragon, le Roman inachevé.

– En somme, tu accompagnes l’œuvre poétique au fur et à mesure de sa publication…

Oui. J’ai beaucoup travaillé sur le Fou d’Elsa dont un certain nombre de poèmes sont déjà des chansons…

– Oui, le chant est une caractéristique essentielle de la poésie d’Aragon. Le bel canto…

Oui, le chant dans son œuvre est multiple… Je vais te lire un passage du Bel Canto qui est à mes yeux très important pour la compréhension de l’œuvre du poète. « Au-delà de la pédagogie, au-delà de tout ce qui peut s’apprendre de la poésie, le chant demeure. Le chant seul qui ne peut à rien se réduire. (…) Le chant qui est à la fois la dignité et la réussite du poème. Le chant qui est la négation de la solitude poétique. Le chant qui est la communication de la poésie. Sa seule objectivité. » Le chant de l’homme est primordial, le chant profond comme le cante jondo, le jaillissement. Ce que je viens de lire éclaire parfaitement la naissance de chaque poème. Il y a, tu le sais, un nombre incroyable de poèmes qui s’intitulent vers à danser, chant de ceci ou de cela… S’il n’a pas écrit de chansons, le chant est à l’origine de sa poésie.

– C’est une des définitions possibles de sa poésie. Il suffirait de la lire en accentuant un peu pour que ça chante…

Ça pourrait être un écueil. Il ne serait pas bien d’en rajouter tellement elle chante naturellement…

– Et pourtant, je me souviens de l’avoir entendu chanter le Voyage d’Italie sur la scène du Grand Théâtre de Milan. Plus précisément, il le psalmodiait. Il avait une manière de chanter son poème, de faire entendre le chant profond comme un moine à l’office. On dit souvent que les poètes ne savent pas lire leurs vers, qu’ils sont monotones, ce qui est souvent le cas. Mais ce qui me plaît dans cette anecdote milanaise, c’est la musique dans l’écriture que la voix du poète révèle et développe. Je pourrais dire la même chose d’Ezra Pound lisant les Cantos. La musique…

La musique pour moi, que ce soit pour mes textes ou pour ceux d’Aragon, est un catalyseur de la pensée. Elle doit, si possible, rendre encore plus évident ce que l’auteur a voulu dire. J’ai toujours essayé de procéder de cette façon-là.

– Tu écris d’abord les textes et la musique vient après ?

J’écris d’abord. Il arrive rarement que la musique et le texte viennent ensemble. Il n’y a pas de règles. Une mélodie peut évoquer tel sujet ou tel autre. J’ai quelquefois écrit sur une musique. C’est très difficile à « paroler », comme on disait autrefois. Je prendrai comme exemple une chanson sur Federico Garcia Lorca inspirée par la musique. On la trouve dans mon premier disque.

– Quand tu mets en musique les poèmes d’Aragon, il t’arrive de te heurter à des problèmes de métrique. Tu es obligé de couper… Comment un poème devient-il une chanson ? Tout peut-il être mis en musique ?

Tout peut être mis en musique, mais ça ne fait pas forcément des chansons. Il n’y a pas de règles, encore une fois, sauf celle de rendre le sens plus évident, par l’ambiance musicale d’une part, mais aussi par la mélodie qui l’induit. Par exemple, j’ai fait pour Un jour, un jour un refrain…

– Louis n’avait pas fait de refrain…

Non. Je l’ai choisi à partir de quatre vers du poème pour créer une opposition, une tension qui rendent les choses plus évidentes. Dans le poème Un jour, un jour, Aragon décrit le malheur du monde, son abomination. Le refrain rompt avec cela et ouvre l’espoir.

– Tu n’as pas fait systématiquement de refrains…

Non, il n’y a pas de règles préétablies. J’ai souvent utilisé un ou deux vers, voire quatre vers pour faire un refrain. Mais il y a aussi des poèmes d’Aragon que j’ai mis en musique tels quels. Dans certains cas il m’a semblé que le sujet même du poème était plus fortement accusé en répétant quelques vers qui le symbolisaient vraiment.

Ferrat chant Aragon, Que serais-je sans toi ? – Autre exemple : « Que serais-je sans toi ? »

J’ai pris le vers pour faire un refrain. Je me suis même permis dans ce quatrain d’intervertir les deux derniers vers parce qu’il était plus fort, pour la chanson, de terminer ainsi. Je ne sais pas si j’ai eu raison…

– Que disait Aragon ?

II ne m’a fait aucune remarque et, vraisemblablement, je crois qu’il ne s’en est pas aperçu ! Il est arrivé que j’aille lui chanter ses poèmes et qu’il me dise : « C’est quoi ça ? – Mais Louis, c’est extrait de tel recueil… – Ah bon, mon petit, ça m’était sorti de l’idée… »

– Tu as employé tout à l’heure l’expression : « C’était plus fort pour la chanson… » Pourrais-tu l’expliquer ?

Dans un tour de chant, il faut qu’il y ait une diversité dans l’ordre de passage des chansons. Par exemple, si on chante une chanson dramatique, on passe après une chanson plus légère. L’opposition fait qu’elles ont plus de relief. Pour la conception d’une chanson, il faut essayer de respecter une progression qui fait qu’on termine plus fort qu’on a commencé. C’est pourquoi, dans les poèmes d’Aragon, j’ai mis au début de la chanson certaines strophes qui terminaient son texte. Aragon n’avait pas les mêmes contraintes ni les mêmes objectifs que moi !

– II y a aussi l’Épilogue...

L’exemple de l’Épilogue est intéressant. Il est clair que je ne pouvais chanter dans sa totalité ce très long poème. J’ai choisi les strophes qui me parlaient particulièrement et j’ai fait un refrain avec « J’écrirai ces vers à bras grands ouverts qu’on sente mon coeur quatre fois y battre ».

Au bout de mon âge ferrat, Aragon, adaptation– Tu orientes la lecture du poème…

C’est évident. Je privilégie certains vers et, par là, je reconnais que je peux incliner le poème dans un sens qu’Aragon n’était pas forcé ni de vouloir ni d’approuver. Mais il ne s’y est jamais opposé. Dans Au bout de mon âge, les quatre vers dont je fais un refrain deviennent le sujet principal de la chanson. J’ai fait un refrain avec « Aimer à perdre la raison ». Le poème s’appelle la Proie pour l’ombre. Il est beaucoup plus sombre que la chanson.

– Une fois que le texte est écrit, il devient ce qu’en font ses lecteurs, disait Aragon. Il avait une conception de la mise en chanson. Il pensait qu’elle était « la forme la plus haute de la critique ».

Oui, oui. J’ai déplacé parfois le centre de gravité d’un texte. C’est mon choix.

– Ferrat ne chante donc pas seulement Aragon. Il le lit.

Oui, tout à fait. Je me l’accapare.

– II ne t’a jamais donné de conseils…

Non. Mais il m’a fait un reproche. Tu sais qu’il alterne dans ses poèmes rimes masculines et rimes féminines. Or, pour apporter un peu de diversité dans la musique, il m’arrive – fréquemment – de rajouter des syllabes à ses rimes féminines.

– Par exemple ?

« C’est si peu dire que je t’aime ». Je chante le vers ainsi : « C’est si peu dire que je t’ai – ai – aime ». Cela fait un vers de dix syllabes et non de huit. Cela le chagrinait.

– Que disait-il ?

« Mais tu ne peux pas faire autrement, quand même !… » Si je l’ai fait malgré tout, c’est pour rompre la monotonie…

– Arrêtons-nous un instant, si tu veux bien, sur l’Épilogue. Tu m’as un jour fait part de ton étonnement devant la métrique irrégulière du poème…

C’est un cas exceptionnel. En travaillant le texte des années durant – j’ai fait je ne sais combien de musiques qui ne me plaisaient pas et je désespérais d’en trouver une, un jour, – je me suis aperçu que la quasi-totalité des vers comptaient vingt syllabes mais qu’il y en avait de dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt et une… Tu ne voulais pas le croire…

– En effet. Je t’ai parlé de la diérèse, c’est-à-dire de la prononciation qui peut dissocier deux syllabes. Les poètes autrefois prenaient beaucoup de liberté avec la diérèse pour retomber – si j’ose dire – sur leurs pieds. Par exemple, le mot diamant : deux ou trois syllabes. C’est selon. Le poète peut s’en accorder trois s’il le désire : di – a – mant. Or nous avons eu beau faire, compter et recompter, diérèse ou pas, rien ne marchait…

Je n’ai jamais rencontré un tel problème dans un poème d’Aragon…

– Tu t’en es aperçu en mettant en musique… C’est intéressant.

Mettre en musique des vers de vingt syllabes n’est pas facile. Ils ne sont pas d’un seul tenant. Il y a des enjambements. Les césures ne sont jamais à la même place. Je me suis rendu compte en chantant les vers qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

– Qu’est-ce qu’on fait dans ce cas-là ?

On espère un accommodement avec le ciel, on triche un peu ! L’Épilogue est le poème d’Aragon qui m’a donné le plus de mal… J’ai cherché une mélodie pendant des années…

Jean Ferrat et Louis Aragon– Qu’est-ce qui a été le « déclencheur » ?

Sans doute lorsque j’ai compris que l’Épilogue était un poème singulier dans l’œuvre poétique d’Aragon. Certes il faisait un bilan tragique du communisme au XXe siècle : « Nous avons fait de grandes choses, mais il y en eut d’épouvantables ». Mais il mettait en scène, dans ce drame collectif, un individu. Avec « J’écrirai ces vers à bras grands ouverts », j’ai eu l’idée de faire un refrain, ce qui permettait au poème de respirer, de chanter… C’est à ce moment-là que j’ai pu travailler à la mise en chanson.

– C’est à partir du moment où tu trouves ta lecture du poème que la musique est possible…

Oui.

Tu as popularisé l’Épilogue, le testament politique d’Aragon.

Une de mes joies dans la vie a été de faire chanter Aragon dans la rue. C’est pourquoi j’ai choisi les quatrains les plus facilement compréhensibles par les gens, privilégié certains couplets…

– Tu as mis d’autres poètes en musique ?

D’Apollinaire, le « Poème à Lou ». À une époque, j’ai caressé l’idée de faire un disque.

– La poésie d’Aragon se prête donc, pour toi, mieux que celle d’Apollinaire ou d’Éluard, pour ne parler que d’eux, à la mise en musique. Pourquoi ?

Sa langue est particulièrement adaptée à la musique parce qu’elle est d’une concision extrême. Elle a une diversité exceptionnelle de rimes et d’images qui enrichit le sens. Un texte de chanson doit être ramassé. Il faut raconter une histoire en trois minutes. Dans la poésie d’Aragon, à mon avis, il y a l’alliance du chant profond, général, et d’une écriture forte et dense qui en fait la beauté et la grandeur.

R– evenons au poème l’Épilogue. Tu as dit ton attachement à ce qu’il représente…

C’est la tragédie du XXe siècle.

– Oui. Le constat d’Aragon est lucide. Les crimes du stalinisme sont dénoncés. Il dit tantôt nous, il faut le remarquer : « Nous avons fait de grandes choses mais il y en eut d’épouvantables », tantôt je, en particulier au moment même de la transmission : « À vous de dire ce que je vois. » Là où le geste politique du poète est un appel à l’avenir, à la jeunesse. Pas de dogmatisme.

Je suis frappé par ces premières années du XXIe siècle, moi qui suis un homme du XXe, de ce siècle d’abominations et d’espoirs. Mais aujourd’hui il me semble que l’espoir s’est amenuisé. « Quand je vois ce qu’on fait de vous hommes, femmes... » disait Louis ! Plus ça va, moins ça change. C’est pire que jamais. Les Big Brothers sont partout. J’avais aussi l’optimisme historique. Je me demande si je ne suis pas en train de le perdre…

Franck DelorieuxLe chant n’est-il pas en lui-même quelque chose qui porte à l’espoir ? Voyons Rousseau et son Essai sur l’origine des langues…

Je pense que le chant détermine tout : une sorte de chose vitale comme l’instinct de survie. L’expression de l’homme.

Le langage fait l’homme.

Je le pense aussi.

Est-ce que, pour toi, la musique dirige et accompagne le sens ?

Elle souligne le sens. Diriger le sens ? Je ne crois pas. Elle doit le sublimer, le rendre encore plus évident. Si la musique n’est pas réussie, alors la mise en chanson ne dit rien. La musique n’a pas atteint son but. Il faut faire en sorte que la musique approfondisse le sens du poème. La musique est un vecteur. Une musique réussie renforce par son expression propre le sentiment de l’auteur.

Tu parlais tout à l’heure de la mise en musique des Yeux d’Elsa. La lecture avait déjà inscrit une musique en toi et qui serait revenue des années après par un travail inconscient ?

Je ne sais pas. Mais voyez Brassens. Les gens disent qu’il a mis en musique II n’y a pas d’amour heureux d’Aragon. Ça m’amuse. C’était la musique de la Prière. Quelle est l’importance du texte dans ce cas ? Les deux chansons ont eu du succès. Mais qu’est-ce qui fait le succès ? La musique ? Brassens pensait que la musique avait plus d’importance que le texte. Pour moi, texte et musique sont indivisibles.

Pour toi, sur un texte, il n’y a qu’une musique possible ?

Pour moi, oui. Je n’imagine pas une autre musique sur Nous dormirons ensemble. Je ne pourrai pas faire mieux. D’autres peut-être…

Et les poèmes de la période Dada ou Front rouge ?

– C’est trop difficile pour moi à cause de la métrique. Aragon souhaitait que je mette en musique des poèmes en vers libres… Le poème écrit pour Nerval… peut-être. Je ne me souviens plus.

– Jean RistatEst-ce que tu te considères comme un poète ?

– J’ai écrit des choses quelquefois poétiques. Mais je ne me suis jamais considéré comme un poète. Je suis, comme on dit au Québec, un chansonnier. Ça n’a pas le sens qu’on lui donne en français.

Pourquoi as-tu mis Aragon en musique ?

II a l’avantage d’écrire le plus souvent en vers rimés, ce qui pour la mise en chanson est un avantage. Et puis j’ai parlé de la concision nécessaire à la poésie et à la chanson : il ne faut pas un mot de trop. J’ai choisi dans toute sa poésie mon Aragon. J’ai choisi ce qui me correspond le mieux, ce que j’aurais sans doute voulu écrire. Je chante mon Aragon. Il m’est proche. Il a une façon de dire les choses qui les rend évidentes. J’ai chanté aussi bien les poèmes d’amour que les poèmes philosophiques… Je cherche à faire partager aux autres les choses qui me sont proches et me tiennent à cœur.

– C’est une mission ?

– Je n’ai pas de mission. Je chante pour me faire plaisir, et à partager ce plaisir, si possible, avec les autres. Mais j’espère contribuer à faire accéder les gens jeunes et moins jeunes à la poésie.

 

Entretien réalisé par Jean Ristat et Franck Delorieux.

 

Paru dans le numéro 29 des Lettres françaises,
le 2 septembre 2006. A télécharger ici. 

Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter