L’enfant de Goya


L'enfant de Goya AutréauxMon grand-père aimait les oiseaux.

Il avait une volière pleine de serins et de rossignols exotiques. Mais ce qu’il préférait, c’étaient les oiseaux en liberté. Assis dans la cour sur un tabouret, il jetait du grain devant lui pour les attirer. Tourterelles, bouvreuils, mésanges, merles, qu’il protégeait de ses chats.

Des passereaux lui rendaient visite dans le verger. Il savait leur nom et me les enseignait.

— Regarde, un chardonneret.

Ce nom surtout ramenait des souvenirs de lance-pierre, de captures et de meurtres dont il s’accusait, blâmant la malignité de l’enfance.

Les chats guettaient. Il les surveillait, qui, d’avoir été peut-être tant sermonnés et traités de sales bêtes, évitaient de chasser devant lui. Et s’ils dépeçaient une proie, comme je les avais vus souvent faire dans le jardin, ils ne le lui rapportaient jamais en trophée.

 

Lorsqu’il est devenu incapable de vivre seul et qu’il a fallu vendre sa maison, la volière et la basse-cour étaient déjà presque désertes. Les dernières poules avaient été confiées à un voisin. Les chats eux l’avaient suivi chez ma mère.

C’est sur le balcon désormais qu’il regardait les oiseaux. Il y laissait de petites assiettes de beurre et de graines, empêchait les chats de s’y promener et les grondait lorsqu’il les trouvait en train d’observer les moineaux derrière la vitre.

 

J’étais depuis quelques mois convalescent.

Quand j’étais enfant, comme il me gardait le plus souvent, c’est lui qui me soignait. Bronchites, otites, rhumes, et des toux qui n’en finissaient pas. Il se relevait la nuit, tâtait mon front et, s’il estimait que je n’allais pas bien, préparait des emplâtres à la moutarde. Il rapportait une bassine d’eau chaude, mouillait les bandages et m’en entortillait comme un grand blessé. Il fallait supporter la chaleur irritante, ne rien dire, ne plus tousser. Je me plaignais, je suais trop, ça faisait mal. Je finissais par m’endormir.

Quelque chose se pince d’inquiétude en moi quand j’entends le nom de ces thérapeutiques d’un autre âge, quand on ne pouvait pas faire grand-chose, de celles encore dont il parlait : sirop de limaces, frictions à l’eucalyptus, sangsues, injections de camphre. Tout menaçait. Ancien pulmonaire, il avait séjourné en sanatorium, connu les premiers traitements anti-tuberculeux, qui rendaient sourds et fous, les thoracotomies mutilantes, les morts aussi et tant d’autres étrangetés comme sorties d’un tableau d’enfer : alcooliques hallucinés, visions d’araignées velues ou de singes en colère, de serpents vibrants, de marionnettes sadiques.

Ces récits entraînaient celui de la maladie de sa petite fille, ma mère. Elle avait été miraculée, enfant, et il avait fallu la détermination de mon grand-père, et le hasard, pour qu’un célèbre pionnier de la chirurgie infantile décide d’une intervention. Une grosseur était en train de l’étouffer, un de ces kystes remplis de cheveux et de dents, de bouts d’organes et de poches mauvaises. Pari tenu. Elle avait été guérie de ce mal plein de morts.

Or voici que le fils de la vieillesse, moi son petit-fils médecin, avait eu un cancer. Il s’était tu, lorsque je le lui avais prudemment annoncé, et sans dire toute la vérité. Et tant que j’avais été en chimiothérapie, il s’était arc-bouté sur sa santé, pour que je ne m’inquiète pas à son sujet.

Pendant des semaines, trop épuisé, je n’avais pu aller le voir. On se téléphonait. Les mois avaient passé, je m’étais rétabli. J’avais repris mes visites.

 

Un de ces après-midi-là était survenue cette scène qui me semble un symbole aujourd’hui.

Je sonne à la porte, il ne vient pas, je frappe de plus en plus fort et c’est tout suant, les yeux surexcités, qu’il ouvre :

— Vite, viens m’aider.

Expliquant qu’une mésange s’est introduite dans la maison, que les chats la traquent.

Il se précipite dans la salle à manger, essaie de faire s’échapper l’oisillon par la fenêtre, qui s’effraie. Dans le salon et jusque dans les chambres, puisque la corrida avait duré, règne le désordre. Des chaises renversées, des tables poussées, les fenêtres ouvertes.

Vieillard, courbé et pesant comme un dinosaure en fuite, il faisait sa grosse voix. Les chats s’en moquaient.

Enfin il avait réussi à le saisir.

Ses doigts comme un vieux nid. L’oiseau terrifié. Il me l’avait montré. Dans cette grotte des mains palpitaient une gorge entrouverte et deux brillants.

— Il n’est pas blessé, constatait-il.

Et en colère :

— Sales bêtes, sales bêtes. Éloigne-les.

Il avait posé l’oiseau près d’une assiette de graines.

— Laissons-le tranquille.

Lui-même était en nage, le souffle court, sifflant. Il avait dû s’allonger. J’étais resté près de lui, ma main sur la sienne, pendant qu’il se remettait.

Le soir, on avait chacun donné notre version de l’aventure à ma mère. Il pestait encore contre les sales bêtes, elles très sages sur un fauteuil.

 

C’est au Metropolitan museum de New York qu’on peut voir ce tableau de Goya : un petit garçon, habit de satin rouge, ceinture blanche. Il tient en laisse une pie. Une volière à côté de lui avec des chardonnerets, et derrière, regardant la pie avec une fixité allumée, trois chats.

Le garçonnet, dit l’histoire, est mort en bas âge.

Cette œuvre, Manuel Osorio Manrique de Zuñega, fut commandée par le Comte d’Altamira, qui venait de perdre son fils. Goya lui aussi avait perdu plusieurs de ses enfants.

Goya, le monde des ogres et des dévorateurs, des éventrés et des cris en lambeaux – qu’on devine dans les ténèbres derrière les oiseaux et les chats. Et dans ce portrait, quelque chose qui serre le cœur. Qu’y faire ? On sait bien comment ça se termine.

C’est à mon grand-père que je pense chaque fois devant ce tableau. À son visage contenu quand j’étais malade, à celui terrible qui se décomposait lorsqu’il racontait comment il avait failli perdre sa fille, à cette scène de l’oiseau rescapé.

 

Plus tard, lorsque, très âgé, il est entré dans sa longue agonie, il a souvent parlé d’oiseaux. Esprits réels ou imaginaires, qui s’attardaient autour de lui. Il disait : qu’on ne les effarouche pas, attention aux chats.

Les chats, usés eux aussi, allaient de son fauteuil au lit. Il fallait les pousser pour les soins. Parfois, je l’entendais les amadouer ou les houspiller parce qu’ils lui avaient fait mal.

Vers la fin, avec le coma, son visage a pris un aspect de bec. Il ressemblait à un vieux pélican échoué.

Un soir, les chats se sont couchés à ses pieds et n’ont plus bougé. C’est à cela que j’ai compris.

Tard, je l’ai entendu appeler. Je m’étais endormi. Un rêve sans doute. Tout était immobile. Le bruit de l’extracteur à oxygène. Les chats, yeux grands ouverts. Sa vie aussi fine que sa peau allait s’achever. Je n’ai pas voulu troubler la tranquillité lourde de la chambre. J’ai caressé ses cheveux, tout doucement.

Lorsque je suis revenu dans la nuit, il ne respirait plus et s’était enraidi. Peut-être m’avait-il appelé dans mon sommeil, une dernière fois, pour que je lui dise adieu ?

Les chats eux l’avaient veillé jusqu’au bout.

 

Patrick Autréaux

 

Cette nouvelle avait paru en 2012 dans le n° 25 de la revue 
Libres cahiers pour la psychanalyse, aujourd'hui disparue.

Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter