L’homme jardin


« Le don de vivre a passé dans les fleurs ! »

Paul Valéry, Le Cimetière marin.

 

Franck Delorieux, Fleur

 

Je me suis promené dans un bois planté de chênes qui ont survécu à bien des générations d’hommes et de femmes. Le temps les aime. Chaque arbre cache un dieu qu’il protège de son tronc et de sa ramure. Le vent qui valse avec les branches et le feuillage produit un chant divin. Il faut tendre l’oreille pour écouter la musique des arbres. Ils parlent à tous, du moins à ceux dont le corps, le cœur et l’esprit s’ouvrent à l’écorce, aux feuilles et à la sève. Combien de dieux ai-je prié ? À combien de dieux ai-je offert des sacrifices ? J’ai allumé tant de bûchers pour des holocaustes que des forêts se sont retrouvées nues comme des déserts de sable. Je me suis brûlé aux autels ardents et ma peau a fumé des volutes de laurier. Je me suis saoulé de mes vapeurs chaudes comme le vent du Sud et qui me tendaient un miroir semblable à celui dans lequel Dionysos se mira à en mourir. Mon corps a été enfin enseveli dans un mausolée de marbre sculpté de tous les visages olympiens. Ils veillaient sur ma dépouille en caressant mon front avec des linges de lin humides, frais et parfumés. Oubliant la cité, je suis sorti vivant de la tombe avec le vol hésitant d’un oisillon qui quitte le nid. Il ne me restait plus qu’à goûter les délices calmes d’un jardin où tout perdure en se métamorphosant – comme les dieux. Les fleurs se fanent, certes, mais elles renaissent à la grâce des saisons, sanctuaires qui ne peuvent disparaître malgré l’extrême cruauté du temps. Les feuilles du laurier – salut à toi, ô Apollon ! – remplacent les aiguilles des horloges. Les heures, pour qui sait vivre, sont des leurres. Je suis un panthéiste athée qui aime s’agenouiller pour respirer l’odeur des pollens ou des sèves mais aussi caresser une feuille, enlacer un tronc, perdre mes yeux dans le blanc léger d’un nuage qui joue avec la cime des arbres ou le bleu du ciel. Ma seule religion est dictée par le vol des hirondelles et le chant des merles. Est-ce que je chante des alléluias ? Oui, au soleil qui me chauffe, à la lune qui adonise la nuit, aux étoiles qui rêvent du jour, au vent qui joue sur le clavier des feuilles, à l’herbe tendre perlée de rosée et à la terre qui caresse mes pieds nus. Je ne crois en rien, pas même en moi car je me respecte trop.

Je sais un endroit de Touraine où les rêves se matérialisent dans mille sensations multicolores et embaumées. Toute la gamme des verts se déploie depuis la modestie des jeunes pousses jusqu’à la profondeur presque hautaine du lierre ou la gravité des aiguilles des conifères. Les pétales parsèment le paysage d’éclats kaléidoscopiques à rendre jaloux l’arc-en-ciel. Ici, le blanc et les franges roses des pâquerettes ; là, l’argent des cyclamens qui triomphent de l’hiver ; plus loin, l’or rustique du genêt ; le violet des violettes est intime comme un baiser tendre ; les minuscules pépites bleues des myosotis dessinent des constellations ; les tulipes perroquets se sont vêtues de froufrous d’une pourpre impérial ; les bleuets rappellent le ciel sans forfanterie ; le jaune des jonquilles chante à l’unisson avec les oiseaux ; les pissenlits se présentent comme des anus orfévrés dans le métal qui peut rendre fou ; le lilas et la glycine offrent un mauve de gentils libertins ; les iris ne se contentent pas d’une seule teinte ; mais je pense encore à ces corolles que je ne sais pas nommer alors qu’elles participent de cette douce féerie ; et les roses, les roses… Le rosier qui grimpe le long de l’auvent, quand les fleurs finissent pas faner, dépose ses soies rouges sur les tomettes qui ressemblent toutes à des histoires anciennes qui se racontent pudiquement. Un jardin peut être un journal intime sans date. Quand ai-je planté le pied de thym qui s’est depuis étalé comme une vague étoilée de toutes petites langues vertes ? Je ne sais plus mais je me souviens avoir creusé la terre grasse pour y nicher des racines copieusement arrosée d’eau. Je respire depuis son parfum sur mes mains qui effeuille une tige sur un plat. Je froisse la sauge entre le pouce et l’index pour que les doigts portent sa senteur à mes narines. Bien sûr je baise aussi les roses et le lilas, m’écartant tout de même de l’entêtement des lavandes mais me délectant de l’encens de la terre chauffée par le soleil qui ard si glorieusement en été.

 

Ô lumières ! Ô saisons ! Ô bonheur des sens !

 

Je marche dans le jardin comme dans la galerie d’un musée des beaux-arts. Je me recueille devant chaque plante, chaque œuvre tandis qu’un ramier chante sa complainte baroque en accompagnant sa voix du violoncelle de ses ailes froissées. Le jardin est parsemé de folies : la ruine ne pierre de tufeaux d’une porcherie, les temples toujours renouvelés des roses, la colonnade des bambous, le kiosque vert et blanc du cerisier en fleurs, le dôme des frondaisons, les statues des violettes ou des cyclamens sauvages, l’arc de triomphe des glycines, le pavage blanc des pâquerettes, les vases Médicis dans lesquels poussent des pétales modestes. Quoi encore ? L’air frais qui porte au nez des parfums colorés que l’on n’oublie pas et qui égayent tous les sens en alerte. Je compte chaque grain de pollen. Ils sont légions comme des raisons d’aimer et d’être heureux, comme des raisons de vivre. J’envie tendrement la sainte abeille qui produit du miel. Ô miel ! Ô sucre d’amour ! Un scarabée à la carapace d’or nage dans une grappe du lilas. Mes doigts se perdent dans le labyrinthe de l’herbe où ils croisent la course noire des fourmis. Des roses pleuvent en pétales rouges sur mon corps nu. Je prends racine. Des bourgeons tendres poussent sur mes cheveux et ma barbe pour en effacer la neige naissante. Les bruyères ont recouvert mon visage pour en révéler, à la manière d’un masque sans fausseté, les véritables traits. Je deviens jardin qui reflète un jardin.

 

Franck Delorieux


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