Supplices et délices russes d’Eugène Savitzkaya


Eugène Savitzkaya rend hommage à l’origine russe et maternelle de son nom en voyageant en Sibérie, en Ukraine et en Russie, sous la forme d’un héron accompagné d’une renarde. Ce livre, qui est à la fois un conte à la manière de ceux qu’écrivent le Japonais Kenji Miyazawa, le Toscan Vincenzo Pardini ou le Sicilien Giuseppe Bonaviri, — récits où se mélangent un réalisme moderne et des phénomènes fantastiques et légendaires —, et un journal de voyage très particulier renoue avec les romans choraux des débuts très précoces de sa désormais longue carrière (Mentir, 1977, La Traversée de l’Afrique, 1979) : les enfants y sont maîtres, non seulement parce qu’ils y apparaissent en troupes, mais parce que le monde décrit par l’écrivain est guidé par leur sensibilité, leurs images, leurs désirs.

Les univers enfantins sont cruels, et l’auteur n’hésite pas à se lancer dans des scènes de supplices d’une rare violence. Le fantasme y a la part royale, mais quelques tableaux bucoliques et tendres alternent avec les ordalies. Les poules du titre sont tout d’abord absentes : même les poules aux œufs normaux ont disparu de l’énorme pays que les deux compères animaux quoique anthropomorphes visitent. Mais la pondeuse d’œufs en or apparaîtra dans les dernières pages, redonnant à l’immense continent parcouru par les deux voyageurs un éclat que tyrans, popes douteux, gouverneurs des mœurs et des rêves, avaient enseveli sous les normes, les codes, les lois, la disette, la grisaille.

 

Voyages, épisodes oniriques

Dans un entretien paru dans Diacritik, l’écrivain révèle que le texte est issu d’un projet de film que devait réaliser Marie André avec lui et qui n’a pas trouvé son financement. Il ne s’agit pas pour autant d’un scénario, mais plutôt de développements de scènes oniriques sous forme de petits poèmes en prose ou de chapitres de contes, de visions, inspirées par ce voyage qui ne pointe ses sources que par quelques termes liés à la culture russe, même s’il s’agit de références vagues et intemporelles.

Volodine Bardo Seuil Eugène Savitzkaya n’est pas un expert de la forme longue. Lorsque ses livres dépassent la centaine de pages, ils ne sont pas nécessairement des romans, plutôt des ensembles composites dont chaque élément se présente comme une rêverie, elle-même peu continue, constituée d’images, de formules, de paradoxes, de slogans, comme le fait, également imprégné de culture russe, Antoine Volodine. Les chamanes et chamanesses chères à l’auteur de Bardo or not Bardo font ici aussi quelques apparitions, ce qui n’a rien de bien surprenant, le livre devenant de temps à autre un dialogue avec les morts.

En particulier dans une dizaine de pages envoûtantes où mugit la terre qui recouvre les disparus murmurant avec leurs survivants. « Je mâchais longtemps chaque bouchée en observant les nuages qui se développaient, s’étiraient et disparaissaient. Je mangeais et je contemplais la terre qui tournait, les oiseaux qui passaient. Quand je mâchais, ma vue s’aiguisait autant que mon goût, c’était comme si je mangeais avec appétit le paysage qui m’entourait et la lumière dans laquelle »

Ce paysage dévoré offre en réalité un foisonnement de perceptions précises qui, curieusement, donnent au conte une chair que peu de romans réalistes auraient. Si bien que le lecteur suit sans la moindre réticence les deux compagnons de la fable dans leur « promenade avec l’amour et la mort », ainsi que le formulait John Huston pour l’un de ses plus beaux films. C’est cette atmosphère-là, un peu médiévale, d’une nature dévastée, mais encore vibrante, affective et érotique, plus animale qu’humaine, plus végétale qu’urbaine, qui règne.

Les premières pages sont une sorte de genèse, de mythe de la création d’un continent voué à la tyrannie : « Au commencement, le monde était comme le tube digestif obstrué aux deux bouts d’un ogre gigantesque dormant d’un mauvais sommeil après avoir dévoré tous ses enfants, petits-enfants, parents et grands-parents. Cet ogre était le lointain ancêtre des principaux despotes et autocrates de ce monde. »

 

De poésie insolente et émerveillée

Et la tonalité va progressivement changer et, avant même que n’apparaisse le couple saugrenu des deux voyageurs, le héron et la renarde, une douce sensualité paradisiaque se met en place : le paysage naturel prend vie, arbres, plaines, lacs, fleuves, nuages, animaux aquatiques, aériens et sylvestres, dans une paix qui semble éternelle.

Savitzkaya prouve alors dans des pages admirables de descriptions précises, libres, vivantes et sophistiquées, ce que son vocabulaire et son attention minutieuse aux sensations multiples et contradictoires doivent à la poésie de Jacques Izoard, avec lequel il a co-signé, autrefois, des proses et des poésies, insolentes et émerveillées, dans un subtil dosage dont ils avaient le secret, qu’à sa manière il trahit ici un peu en livrant sa méthode ou plutôt ses principes :

« Nous allons nous astreindre à cette tâche, à ce labeur fastidieux qui consiste à vouloir embrasser le tout, le grand tout de ce monde, à dire les choses, à décrire les objets, à dénommer les espaces, les roches énormes et les petits cailloux, les animaux, les eaux diverses, les végétaux, les minerais, les vents, les bourrasques, les orages, les grains de poussière, les êtres humains, les castes, les groupes, les merveilles. Car nous aimons l’absurdité de ce travail qui, par ailleurs, est indispensable pour donner les goûts, les saveurs, les formes, les déformations et les diverses visions éphémères. »

Dès lors, on passe du couple étrangement « acoquiné », au monde humain, où les enfants ont été progressivement dépossédé de leur vitalité et de leur liberté, pour être manipulés, formatés, sclérosés par des « mégères ». Mais cela ne les empêche pas de retrouver leurs « rires tranquilles » dans les longs hivers de ce pays plus nordique que tous les pays nordiques. «  De longs conciliabules avaient cours dans le son des baisers et des embrassades, galipettes, échanges de salive et petites disputes. Des garçons aimaient des filles ou des garçons et des filles aimaient des garçons ou des filles. »

Une longue malédiction, condamnation à un abominable supplice, proférée par deux marins ou voyageurs sur un bateau à vapeur, contre le capitaine ou le cuistot, évoque, par son extraordinaire cruauté, associée à une ironie légère, un autre écrivain auquel Eugène Savitzkaya a été lié : Hervé Guibert, et en particulier Vous m’avez fait former des fantômes (Gallimard, 1987). S’admirant mutuellement, ils ont échangé des lettres publiées il y a quelques années (Gallimard, 2013). Mais Guibert était en proie à une douloureuse pulsion de provocation consciente, une volonté morbide de scandaliser, quand chez Savitzkaya l’innocence l’emporte, restituant au texte, malgré la virulence parfois sanglante des images, une implacable, irrésistible douceur.

La crudité de certaines visions est comme tempérée par un style qui porte le lecteur à la sérénité. Ainsi d’un prophète et de ses disciples, il dit : « Pour devenir membres de son église, les hommes et les femmes devaient s’enfoncer une plume dans l’anus et cinq petits pois dans les conduits auditifs et se déplacer les yeux fermées. Lui-même disait ne voir les merveilles éphémères du monde que par le méat du gland de sa verge qu’il considérait comme sa baguette de sourcier. » Si bien qu’au supplice se substitue inlassablement un délice, comme dans la confusion des sensations oniriques dont Eugène Savitzkaya retrouve l’équivalent littéraire.

 

René de Ceccatty

 

Eugène Savitzkaya, Au pays des poules aux œufs d’or
Minuit, 190 pages, 17 €

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