Reverdy et Picasso d’égal à égal


Reverdy PicassoAprès notamment un beau Cent phrases pour éventails de Claudel, Gallimard poursuit son entreprise de mise à disposition du lecteur, à petits prix et format, des expériences artistiques auxquelles se sont livrés, au gré de leurs amitiés, les poètes de jadis. Cette fois-ci, c’est Pierre Reverdy qu’on sort de l’oubli relatif où l’avaient relégué des modes injustes. Le manuscrit calligraphié du Chant des morts, écrit avant 1945, est publié avec cent-vingt-cinq lithographies de Pablo Picasso en 1948.

Long poème en vers libres, mais traversé par les grands mètres du vers français, l’octosyllabe, le décasyllabe, et singulièrement l’alexandrin, Le Chant des morts déploie une écriture luisante et noire, riche en images, mais jamais « grasse » ou fausse, comme un condensé de l’art de Reverdy.

« Il va il vient il se retire / Un rayon de miel dans la cire / Une larme amère à ton cœur / Amour reviens dans le silence / Le poids de la main sur ton front / Et toujours la mort entêtée / La mort vorace ».

 

« Dans les parages de la nuit / De tout ce que cache ton front / Il filtre un rayon de lumière / Comme un trait de feu sous la porte / Par les paroles de ta bouche ».

 

« Trop tard il faut toujours descendre marche à marche dans l’infini / L’ouate du cauchemar bouche toutes les portes / Et pèse plus lourd sur les toits / Dans les rues de la ville morte »

 

Animateur de la revue Nord/Sud, poète admiré de ses contemporains, rénovateur du poème en prose, auteur d’une théorie de l’image qui inspira les surréalistes, Reverdy se montre ici tel qu’il est. Le soleil qui se couche au bout de la vie d’un homme, les ombres du siècle qui s’allongent, la douleur de l’intimité, n’ont jamais empêché le poète de chercher toujours la « justesse », notion qui lui est chère. En témoignent cette écriture, que la calligraphie révèle (« plumes de verre taillées et retaillées, grain du papier et encre de Chine à contrôler, évaluation d’une hauteur constante des lettres, etc. »).

La course de l’écriture manuscrite s’emballe parfois, mais ne cherche jamais à dissimuler ses ratures (assez rares) qu’occasionne un rythme litanique et obsédant, risquant toujours d’envoûter la main de « l’écrivain » (au sens littéral du terme) et de l’entraîner à se répéter : « Plus rien à conserver dans les mains qui se brouillent / À retenir ou à glaner entre les doigts / Il n’y a que des reflets qui glissent / De l’eau du vent filtrés qui glissent limpides / Dans mes yeux ».

Les lithographies de Pablo Picasso ne sont pas des illustrations. Abstraitement, elles décorent à grands traits sanglants le poème de Reverdy, à la façon d’un décor d’opéra, des rideaux rouges qui se lèvent sur le théâtre intérieur de l’homme. Elles encadrent, cerclent le texte, épousant la sensation d’étouffement qui s’en dégage, en même temps que les courbes ouvertes sont autant de tentatives d’évasion, de couloirs de circulation menant du centre vers l’extérieur de la page. L’artiste, ami de longue date du poète, a su pénétrer le poème en profondeur pour le traduire en son langage. Ce sont deux arts qui se donnent la main pour chanter ce Chant des morts, et nul doute que ce requiem bienvenu rappellera longtemps Reverdy dans nos mémoires.

 

Victor Blanc

 

Pierre Reverdy et Pablo Picasso, Le Chant des morts
Poésie Gallimard, 117 pages, 9,90 €
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