Aragon, l’oiseau de feu dans ses dessins


Aragon dessins Cadeau à Jean Helvetius

 

«  Nous avons un grand choix de songes

Les uns rouges les autres bleus

Et tout à coup comme une orange

Le cœur me roule

Attrapez-le »

 

Ainsi s’exprimait Aragon dans « Chagall XVIII », l’un des vingt-cinq poèmes numérotés de Celui qui dit les choses sans rien dire, publié aux éditions Maeght en 1975. Pourquoi, de tant de beaux vers et d’abondants écrits sur l’art d’Aragon, ce quatrain m’est-il spécialement revenu en mémoire, en découvrant les dessins, enfin accessibles à tous, de l’album qu’il réalisa pour Jean Ristat, traçant en gros sur la page de garde J.R 75 ? Le destinataire du cadeau fournit ainsi le titre de l’album, à ceci près qu’il n’y a pas dans l’album un point entre les initiales du destinataire, mais, « obscur et froissé comme un œillet violet » disait Rimbaud, le regard cilié d’un anus fort peu chagallien …   Et en raison des riches croisements du langage verbal et du dessin, les deux lettres initiales, J et R, sont tracées par les enroulements de sortes de trompes, elles aussi clairement identifiables, et tout aussi amoureuses (même si un peu flasques encore) que le cœur entourant le tout…

J’aurais dû plutôt songer à « L’essai Max Ernst »,à peu près contemporain de l’album de la Saint-Jean, et qui paraîtra sous le titre Bonjour Max Ernst en 1976, chez Georges Visat : « Cet été-là, une fois de plus j’étais retourné à ce lieu bizarre où je me suis complu, je devrais plutôt dire réfugié, dans mes dernières années »… La résidence du Cap Brun, à Toulon, ici mentionnée en ouverture de l’étude de l’art de Max Ernst, apparaît en effet dans le carnet de dessins par une dernière image : le portrait aguichant d’un jeune maître-nageur sur un fond crayonné de bleu où le poète a inscrit « L’été 75 ». En ouverture de l’essai Max Ernst, commencé durant ce même été 1975, Aragon nous apprend aussi que l’obélisque de Louxor est un « phallus transplanté », ce qui donne une idée des songes qui alors l’occupent. Et du grand plaisir pris à les dire, n’en déplaise aux pudibonds, à ceux que peut-être la publication de l’album aussi dérangera (il y en eut, il y en aura d’autres, c’est à craindre).

C’est qu’Aragon a fait en 1975, pour la Saint-Jean et ses feux fameux, le don amoureux d’une série de dessins, couvrant toutes les pages d’un beau carnet à couverture de cuir sombre. Et nous avons la chance, grâce au travail scrupuleux de Jacques Dimet et des éditions Helvétius, de découvrir un nouveau pan de la création et du discours de l’immense écrivain. Rougira donc qui voudra. Que les Tartuffe baissent les yeux, et regardent leurs pieds, qui ne sont sans doute pas très beaux. Pas aussi beaux que le désir, quand il se dit dans ce mélange d’innocence et de rouerie, d’intensité et de douleur, que l’album nous permet de voir, d’entendre avec des yeux dont chacun sait qu’ils écoutent. Parce qu’il s’agit d’amour pour un homme, d’amour des hommes, et d’un écrivain au moins contesté, les ricaneurs ne manqueront pas. Ecoutons plutôt.

Peut-être la remémoration des vers pour Chagall naquit-elle, en moi, simplement de la coïncidence des dates. Aragon en 1975 fait paraître, entre autres célébrations des arts visuels, son dialogue de poète avec des gravures de Chagall (non sans difficultés ni crispations de part et d’autres entre les créateurs) ; dans le même temps, il s’est risqué au dessin, pour faire un cadeau à l’être aimé, mais aussi pour s’essayer à de nouveaux modes d’expression. « Il faudrait peindre ou dire à la fin ces choses/ Entre le rêve et la tristesse à mi-hauteur d’homme » : « Chagall I » décidément ne me permet pas de quitter une analogie dont j’ai senti et montré cependant les limites ! Mais quand Aragon écrivait pour Chagall « Il faudrait peindre peindre peindre », n’exprimait-il pas une vérité intérieure, et l’une des grandes tentations de ses dernières années ?

Jean Ristat mentionne à fort juste titre, dans le fascicule qui accompagne le fac-similé, deux autres « albums » essentiels dans l’œuvre et la vie d’Aragon : en 1968, pour le quarantième anniversaire de leur rencontre, fut offert à Elsa Triolet « un album de photographies, sans photographies, puisque chacune d’elles a été remplacée par une phrase qui, au fil des pages, raconte le roman familial du poète ». La profondeur amoureuse d’un tel don, qui offrait à l’être aimé l’étendue d’un drame intérieur, les sources profondes de l’enfance, aide à considérer l’enjeu. Le dessin, qui devient une pratique de plus en plus importante au fil des dernières années de la vie d’Aragon, n’est pas seulement un divertissement, pour un auteur qui a tant écrit, sans doute, qu’un autre maniement des crayons, une extension des couleurs, peut lui être une aide, un repos. Mais il forme aussi une autre manière de se dire. De jouer à s’inventer.

S’il y a récréation pour ne plus avoir à tordre encore et encore les mots ; il y a aussi et surtout recréation : de soi et de ses songes. Et Jean Ristat a encore raison de parler dans sa préface d’une sorte de troisième album, « déplié dans l’espace : je veux dire […]l’appartement parisien d’Aragon, 56 rue de Varenne », où peu après la mort d’Elsa, « il a couvert, à l’aide de punaises rouges, les murs de la chambre, de la salle de bains, de la cuisine, entre autres pièces, de dessins, d’affiches, de lettres, de photographies, ajoutant çà et là un commentaire ou une référence historique, parfois cryptés à la façon d’un jeu de pistes ». Ce labyrinthe, ou tombeau, ou collage, ou « installation » (propose encore Jean Ristat) prouve définitivement que le dessin est chez le dernier Aragon une pratique décisive, dans laquelle se joue une autre manière de reconfigurer la vie, sa complexité, ses déchirures, mais dans le grand plaisir aussi de manipuler, reconfigurer, déplacer ses propres plaies… Entre le détournement de l’album de photographies en 1968 et le gigantesque collage de l’appartement composé tout au long des dernières années de son existence, « Le cadeau à Jean » nous livre une étape particulière, où l’enjeu personnel, comme toujours chez un poète lyrique, dépasse les seules circonstances immédiates, et ouvre pour nous un ciel.

Aragon dessins art cadeau à Jean Helvetius Précisons aussitôt qu’Aragon n’est pas un poète dessinateur, à l’instar de Michaux, de Cocteau, de Victor Hugo. Lui qui admirait tant Matisse n’a pas prétention à rivaliser avec la perfection de son tracé, la justesse plastique de la ligne. De même, tout au long du carnet, le langage verbal n’est pas totalement absent, si le recours au dessin permet de réduire considérablement sa présence. Le jeu de mots, l’insolence et l’humour, les paronomases (« l’essentiel c’est l’inceste au ciel ») et les détournements de citations participent pleinement du discours, à la fois plastique et verbal. Et les vers lâchés ou détournés connaissent, comme les dessins, un beau désordre de tonalités. L’expression graphique d’Aragon travaille donc avec un tracé d’amateur, et une plus grande force assurément du coloriste.

De ce point de vue, le passage des crayons au feutre donne lieu aux plus belles réussites (en un sens là encore strictement plastique) du carnet, dans les deux pages d’un « Voyage en provence » et d’un « Voyage en Hollande » : l’éclat des couleurs, l’admirable rendu, comme d’une scintillante tapisserie, des fleurs de Hollande peuvent enchanter le regard. Mais l’on aura beau jeu de s’amuser ou de s’indigner de l’innocence quelquefois du trait, de l’énergie désordonnée de la ligne. Autant juger un Basquiat à l’aune des règles classiques : s’il avait pu vivre jusqu’à nos jours, je suis bien certain qu’Aragon aurait tenté de créer des tags. C’est plutôt de cet art mural, de cet élan, de ce jeu avec le graffiti quelquefois que se rapprochent les dessins de 1975.

« Le cœur me roule/ Attrapez-le » : j’en reviens à ce beau vers, parce qu’il offre une première entrée. La manifestation du désir, très explicite tout au long du carnet, enveloppe dans une pornographie amusée une affirmation d’identité sexuelle. Rien de plus net de ce point de vue que le dessin intitulé « Le choix », et faisant figurer, en haut à gauche de l’image une femme nue, une main perdue entre ses cuisses, en bas à droite un homme en érection. Quelques pages auparavant, un collage figure un nu masculin, mais un petit volet dont un court texte nous avertit qu’il faut le soulever « avec la plus grande délicatesse » dissimule, dans une même posture, un nu féminin. Sous l’homme apparaît la femme, pour qui sait chercher et sait voir. L’ambivalence sexuée et sexuelle est ainsi un motif récurrent du carnet, où les étreintes abondent, mais où la fascination pour le corps masculin tient à se proclamer, jusque dans une double-page intitulée « format géant », et confrontant le lecteur à un énorme sexe en érection sous-titré « special for men ».

Aussi nette est la réplique « Non Madame » adressée par un homme nu à une femme assise, dans une reprise du dispositif du dessin précédemment évoqué. Si l’obscénité est assumée, elle peut d’ailleurs faire place au poème : « L’homme appelle oiseau ce qui le fait homme », nous dit une page où un nu masculin, de trois quart dos, au sexe orangé attirant le regard, est entouré d’oiseaux : « L’homme aime l’oiseau », déclare en plus grosses lettres le titre en bas de page. A partir d’une expression populaire, vaguement puérile, que le poète-dessinateur récupère et illustre va se constituer une série de jeux et de renversements de plus en plus profonds. Le désir pour les hommes, Aragon tient à le dire, à le crier presque, à jouer avec ses formes, les plus crues comme les plus oniriques. Mais non sans nous proposer de belles et riches associations imaginaires : le motif de « l’oiseau » ainsi ouvre un bref cycle, où le dessin du rapt de Ganymède, intitulé « Le voleur d’enfant », joue de la polysémie que le mot oiseau vient de prendre, et se poursuit surtout sur la page suivante, dans un tercet admirable : « Contrairement à la légende/ Icare n’est jamais tombé/ qu’en pâture pour les oiseaux ».

Mais la déclaration d’homosexualité, par laquelle le carnet entre en cohérence avec le choix fait par Aragon de mener publiquement une vie à cette date encore scandaleuse, et de briser délibérément, au nom de la liberté de son désir, une possible statue de grand écrivain, s’accompagne d’un discours plus orienté vers le destinataire. Ces phallus dressés, ces étreintes, ce « bordel amer au bord de la mer » (nous dit une page où l’on voit qu’Aragon a souvent regardé les œuvres d’André Masson) forment d’abord une déclaration d’amour, visant comme toute déclaration la séduction et le chantage, l’aveu du désir et la plainte de ne pas le voir satisfait. En double-page encore, un beau portrait du jeune Jean Ristat voisine avec la pointe, douloureuse, d’une citation d’Apollinaire : « Il est des gens de toute sorte / Je connais les plus inhumains ».

Une même tonalité douloureuse se fait jour dans un admirable collage : la carte d’un valet de cœur est doublée d’un dessin, en bleu ombreux, dans la même pose exactement, représentant un valet noir : « Le cœur a toujours / son ombre de pique », dit la légende, en dessous d’une longue flèche qui traverse la page tout entière. Tout l’album peut se lire aussi comme un cri de souffrance, de l’amant ébloui et insatisfait, avec une progression évidente (elle se perçoit rien qu’à tourner les pages) vers des couleurs de plus en plus intenses, jusqu’à des pages d’incendie : les rouges et les orangés alors flamboient, crayonnés avec énergie, dans les « préparatifs pour une Saint-Jean » puis « Les feux de la Saint-Jean ». Il faut pour accéder à la beauté de ce carnet entrer dans l’expression du désir avec la belle innocence de la pulsion, et percevoir alors combien l’obscénité assumée sert la cause d’une déchirante élégie.

Tout ce qui vient d’être dit, en une sorte de visite guidée et aussi désordonnée que les songes, peut se résumer dans ce qui figure à mes yeux le plus beau dessin de l’ensemble de l’album. Posé de trois quart dos, un autoportrait d’Aragon combine à la fois les signes de la vieillesse (le front très dégarni, une mousse de cheveux dorés à l’arrière du crâne, un dos massif mais aux épaules tombantes) et une évidente énergie, dont le rendu graphique tient à une idée fort simple, mais d’une indéniable puissance d’expression : passant du mauve au rouge, les bras de l’homme peu à peu perdent leur forme, et se finissent en torches vives. « Brûler ou prendre plaisir ? », est-il écrit en marge de ce bûcher. Et ce n’est plus du tout à Chagall dès lors que je pense, mais à la vérité de tous les poèmes où Aragon l’expliquait : « Mon dieu mon dieu cela ne s’éteint pas/ /Toute ma forêt je suis là qui brûle », écrivait-il onze ans plus tôt, dans un poème du Voyage de Hollande intitulé « Le Feu ». Elément aragonien par excellence, qui fournit, au prix déjà d’un jeu polysémique sur l’expression figée, son titre au tout premier recueil du poète : Feu de joie, en 1919.

Aragon dessins oiseau de feu Olivier BarbarantL’admirable dessin de 1975 est peut-être la plus juste et la plus belle image d’Aragon, lui qui fut tant photographié, représenté, saisi dans chacune de ses métamorphoses… Si bien que ce n’est plus aux belles couleurs de Chagall que je pense, désormais, mais bien aux vers de l’été 1963, qui peuvent mieux que toutes les analyses servir de commentaire précis à ce qui se joue dans la suite des pages du carnet, avec son mélange de sublime et de grotesque propre aux esprits libres, avec sa tension entre la grossièreté quelquefois du trait et l’intensité des couleurs :

« J’étais du couteau de l’âge égorgé

Je portais mes doigts où vivre me saigne

Mesurant ainsi la fin de mon règne […]

 

Mais j’ai beau vouloir en avoir fini

Guetter dans le corps l’alarme et l’alerte

L’absence et la nuit l’abîme et la perte

J’en porte dans moi le profond déni […]

 

Le souffrir d’aimer flamme perpétue

En moi l’incendie étend ses ravages

A rien n’a servi ni le temps ni l’âge

Mon âme mon âme où m’entraînes –tu »

 

Ainsi vécut Aragon : l’oiseau de feu, toujours .

 

Olivier Barbarant

 

Louis Aragon, J•R -75- Le Cadeau à Jean
80 pages, 305 x 210 mm + livret 16 page dans étui
Tirage de tête numéroté, doré sur tranche 
et accompagné d’une reproduction de la « page cachée »
Editions Helvetius

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