Sollers et Rachet, peindre en écrivant


Racht et Sollers, editions TinbadVous ne connaissez sans doute pas Olivier Rachet. Pourtant, si on est un lecteur assidu d’ Art Press ou si l’on aime se promener parmi les sites et les blogs, on a pu le découvrir. Sur olrach.overblog.com, il défend avec talent les écrivains qu’il aime. Mais depuis le mois de mars, on peut le lire autrement. Il a publié un essai aux éditions Tinbad, Sollers en peinture. Une contre-histoire de l’art. Même s’il a lu à la loupe les romans de Sollers à la lumière de la peinture, son propos n’est pas « la peinture dans l’oeuvre de Philippe Sollers ». Il avait pensé à faire une thèse universitaire sur le sujet et l’a abandonnée car sa démarche est tout autre.

C’est très clair dès son « Prélude », introduction qui fait face à une reproduction des Demoiselles d’Avignon de Picasso : « Les avant-gardes ont ceci de grandiose qu’elles durent. L’aventure de Tel Quel s’est poursuivie avec L’Infini. La révolution des salons initiée par Diderot se prolonge avec les textes de Sollers sur la peinture. Tous deux professent un même matérialisme athée. Le goût de l’expérimentation romanesque conduira l’un à écrire ce roman de la subversion des codes littéraires qu’est Jacques le fataliste et son maître ; et incitera l’autre à réintroduire dans le roman une dimension dialogique et polyphonique sans égale depuis Dostoïevski et Céline. »

 

Entrer en peinture comme on entre au bordel

Suivent 8 parties et, non pas une conclusion, mais une « Fugue »… Bien sûr Rachet s’intéresse aux livres que Sollers a écrit sur des peintres : Fragonard, Cézanne, De Kooning, Bacon, Picasso. Mais il veut surtout montrer comment, depuis ses œuvres de jeunesse, Sollers ne souhaite pas écrire sur la peinture, mais plutôt peindre en écrivant. Dès 1963, dans L’Intermédiaire, on peut lire : « D’instinct, pour répondre à la masse confuse et sans limites, étendue au monde entier, de son désir, l’enfant que j’étais à douze ans avait élu Olympia. » « L’adolescent que fut Sollers, commente Olivier Rachet, entre donc, comme par effraction, en peinture, comme on entre au bordel. Des demoiselles d’Avignon rejoindront la danse ; mais pour l’heure seuls les peintres de l’amour sont convoqués. De Titien à Manet il n’y a qu’un pas. De la Vénus d’Urbino à l’Olympia, il n’y a qu’une simple variation de l’angle de vue. »

Il fallait bien sûr qu’une partie s’appelle « Femmes », non seulement pour évoquer le roman qui porte ce titre et « concentre tous les malentendus, toutes les falsifications, toutes les rancœurs », mais pour parler de femmes et de peinture aussi dans d’autres livres. Les Demoiselles d’Avignon ont une place centrale dans Femmes, parce que, comme le montre Rachet, elles viennent confirmer Olympia et ressusciter les Vénus de Titien : « Il est remarquable que Sollers ne cède en rien sur son désir, mais le coup de force de Picasso, qui en passant accrédite la thèse centrale du roman, reste d’avoir détrôné le culte naissant de la déesse mère que les féministes de tous bords sont en train d’ériger. Personne n’est moins misogyne que Sollers et on ne confondra pas le combat qui se livre dans les limbes du pouvoir symbolique avec les héroïques conquêtes que furent le droit à la contraception et à l’avortement. Oui à toute forme de libération et d’affranchissement ; attention à la récupération religieuse qui couve toujours en sous-main. » En effet. On contestera cependant l’expression de Rachet « les féministes de tous bords », car, justement, ce débat a traversé et traverse encore le féminisme.

 

Ouvert à lui au-delà de lui-même

Evidemment, ce livre, très bien écrit, d’une lecture enthousiasmante, n’a pas intéressé ce qu’on appelle encore à tort « la grande presse ». En dehors de lieux de liberté comme Les Lettres françaises, c’est une fois de plus sur internet qu’il faut aller chercher. Et on trouve sur le site de Poezibao un excellent texte du poète Pascal Boulanger (qui vient de publier Jusqu’à présent je suis en chemin. Carnets 2016-1018 , éd. Tituli) sur le livre de Rachet. Et il est agréable de lui rendre hommage, en le citant et en lui laissant le soin de conclure :

« La peinture, qui, depuis ses premiers écrits, intéresse Sollers, est inséparable d’une poétique et d’une érotique. Elle est, avant tout, une lecture et un hommage à la voix de la lumière et du corps, à son entrelacs de visions et de mouvements. […] Et s’il existe une légende tenace qui nous dit que Sollers serait dans une jouissance narcissique, l’essai médité de Rachet prouve l’inverse : Sollers a toujours été porté par-delà lui-même, ouvert à lui au-delà de lui-même. […] Tous les écrits – les partis-pris – de Sollers, ses goûts, engagent une poéticité qui contredit les maladies du ressentiment, les images lisses d’un monde, ou encore la gratuité esthétisante. […] Il y a eu, en 1983, la publication de La Peinture et le mal par Jacques Henric. Il y a aujourd’hui cet essai tout aussi déterminant et central d’Olivier Rachet qui prouve que l’on peut encore entendre la vérité du temps tel qu’il est traversé par ceux qui le dévoilent et entrent dans une gravitation légère, abondante, glorieuse. »

 

Josyane Savigneau

 

Oliver Rachet, Sollers en peinture. Une contre-histoire de l’art.
Editions Tinbad, 224 pages, 21€
Les éditions Tinbad : 
127, boulevard Raspail - 75006 PARIS 
tél. : 06.64.97.68.82
contact : editions.tinbad@gmail.com
Facebook : Editions Tinbad

 

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