Paul Valéry, La couronne d’amour


Voici un livre qui modifie profondément l’image que l’on pouvait se faire de Paul Valéry. Corona et Coronilla sont deux recueils, à l’origine non destinés à la publication, dans lesquels Valéry a rassemblé les quelques cent cinquante poèmes écrits pour Jean Voilier, nom de plume de Jeanne Loviton, le grand amour secret qui éclaira la fin de sa vie, de 1938 à 1945.

Soudain, Valéry livre à son lecteur (car il devait bien imaginer qu’un jour ces poèmes lui seraient révélés) un tout autre visage. Nous sommes là aux antipodes de l’académicien, de l’homme public couvert de gloire, de l’intellectuel brillant et froid qui met la pensée critique au-dessus de tout, celui qui se disait l’ennemi du Tendre et qui avait officiellement donné congé à l’amour et à la poésie.

Rien à voir avec le calme, l’impavide et marmoréen poète de la Jeune Parque ou du Cimetière marin… Même si on retrouve dans ces poèmes tout l’art de celui qui fut l’émule de Mallarmé.

Déjà, ce qui frappe, c’est l’abondance de la veine poétique. Alors que Valéry tire sa gloire d’une œuvre en vers longuement mûrie et délibérément rare, voici qu’il manifeste une exceptionnelle verve. Cet amour l’inspire. Cette femme brillante et beaucoup plus jeune (ils ont trente deux ans d’écart) est à la fois son amante et la muse qui va réveiller chez lui des ardeurs non seulement priapiques mais lyriques. La poésie qui semblait être en lui une source tarie soudain à nouveau coule à flots, avec facilité apparemment, et de la plus belle eau.

Disons-le sans réserve, cet ensemble de poèmes secrets constitue l’un des sommets de la poésie amoureuse, dans une poésie française qui ne manque pourtant pas de chefs d’œuvre dans ce domaine. Les poèmes de Corona, (la couronne) sont plus concertés, ceux de Coronilla, (la couronnette) sont plus nombreux et plus libres, parfois plus spontanés, plus intimes et plus audacieux aussi.

L’amour vécu au jour le jour y est retranscrit dans tous ses émois, ses doutes, ses élans, ses moments heureux ou tristes, ses angoisses et ses enthousiasmes. « Les moments forts, les moments doux / Les moments purs, les moments fous », avec une sincérité qui touche juste.

Le froid Valéry s’y révèle un lyrique non pas éthéré mais tout à fait sensuel. On me dira que la sensualité était déjà tout à fait perceptible dans ses poèmes « publics », comme « La grenade ». C’est vrai. Mais elle était très tenue et contenue… Ici, elle se libère. Les poèmes qui chantent la joie de la chair ne manquent pas. De manière parfois très classique et sublimée (« SOMBRE ET PROFONDE ROSE, ANTRE D’OMBRE ODORANTE, / Ô Rose de plaisir, dont le plaisir est pleur »). Parfois, de façon plus crue : « Les nus bien joints ; leurs sources mieux que jointes, / L’amour en force, à huit membres ramant, ». L’amour n’est pas que platonique… et quand l’amante ne vient pas, l’amant se gendarme : « Et toi, ma main / ne va pas, par le bas chemin / Manœuvrer à tromper l’attente… Une amante n’est pas un poing » (Je ne crois pas que ce thème ait été si souvent évoqué dans la poésie française auparavant…)

L’intellectuel brillant, d’ordinaire si fier de sa raison, qui a rempli des milliers de pages de carnets sur les sujets les plus divers, rend les armes devant le cadeau de cet amour tardif que lui a fait la vie . « Je laisse évanouir mes volontés savantes » ou « Il n’est pas d’idées que tu n’extermines. »

« Ce sont des vers qui rêvent que tu m’aimes / Des vers sans plus, bêtes comme des pleurs »… Des vers « si vite faits » et il n’y a pas de raison de ne pas lui accorder crédit.

Ces vers sont sans doute vite faits, mais ils sont en général plus que bien venus. Nombreux sont les poèmes nés d’un « vers donné ». (Valéry qui n’aimait pas l’idée d’inspiration pensait quand même qu’il y avait des « vers donnés »… Tout ensuite est question d’art, de métier. Et le métier ici ne fait pas défaut. Ce double livre fournit à cet égard un vrai régal de formes (nombreux sonnets, poèmes sur des mètres divers, et même deux ou trois poèmes en vers libres…)

Il entre dans leur écriture une grande part de jeu. Le jeu de la séduction, bien sûr (car ces poèmes visaient à entretenir le feu) mais aussi le jeu sérieux de l’art. Car c’est en fait une cathédrale qu’il bâtit pour rendre grâces à cet amour qu’il veut exceptionnel, « au plus haut d’amour » en ce qu’il unit le corps, le cœur et l’esprit.

L’un des traits les plus attachants de la personnalité de Valéry qu’expriment ces poèmes est en même temps que son art consommé, une fantaisie, un sens de l’humour que l’o ne soupçonne pas toujours.

L’humour d’un poète évidemment très cultivé, comme dans ce petit poème où il imite Ronsard jusque dans l’orthographe : « Je n’ay soucy que de vostre fontaine » Ou dans celui où il fait rimer le daimôn (socratique) avec « le tendre mont » (de Vénus)

L’intelligence, dont Valéry ne peut pas se départir, est évidemment toujours aux aguets. « La bêtise n’est pas mon fort », écrivait-il déjà en tête de Monsieur Teste.

Valéry qui vit avec bonheur et visiblement aussi pleinement qu’il lui est possible sa passion, n’est pas dupe de lui-même et des sentiments. Même s’il le refuse, et s’il veut croire que l’amour suspende le temps, (tout se passe d’ailleurs de manière surprenante comme en dehors du temps et des circonstances pourtant tragiques de l’époque) il sait que le temps poursuit son œuvre de destruction. « Ah ! l’affreux trop tard »… dit-il à celle qui fut pour lui « Fleur de mon Soir et miel de mon dernier breuvage »

« Je croyais que tu étais entre la mort et moi / je ne savais pas que j’étais entre la vie et toi » lui écrira-t-il à la fin de leur relation.

Quand Jeanne lui annonce qu’elle rompt pour épouser Robert Denoël, c’est la vie elle-même qui l’abandonne. Il meurt d’ailleurs quelques mois plus tard… « Et si tu n’es pas là, tout près de moi, la mort / me devient familière et sourdement me mord. / Je suis entr’elle et toi ; je le sens à toute heure. / Il dépend de ton cœur que je vive ou je meure », écrit-il dans le dernier poème du cycle, « Longueur d’un jour ». Et aussi : « Car tu fis de mon âme une feuille qui tremble / Comme celle du saule, hélas, qu’hier ensemble / Nous regardions flotter devant nos jeux d’amour, / Dans la tendresse d’or de la chute du jour… »

 

Francis Combes

 

Paul Valéry, Corona & Coronilla, poèmes à Jean Voilier
Editions De Fallois, Postface de Bernard de Fallois
Paris, 2008, 224 pages 23 €.

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