Eugène Varlin : un pionnier


« Varlin fut la personnalité la plus remarquable de la Commune. Cela paraitra étonnant à beaucoup qui n’ont guère entendu parler de lui. C’est que les journalistes qui renseignent le public ne s’attachent qu’aux apparences et ignorent, la plupart du temps tous ceux qui ne se manifestent pas à leur attention par de coups d’éclat. » Le constat fait par Jules Vallès quelques jours après l’exécution par les Versaillais d’Eugène Varlin dans un journal bruxellois, La Liberté, touchait juste alors. Mais d’une certaine manière, aujourd’hui, le souvenir historique rend enfin justice à la remarque de l’auteur de L’Enfant : Eugène Varlin (1839-1871) est reconnu comme une des principales figures emblématiques d’une séquence révolutionnaire qui eut, il est vrai, peu de grandes figures marquantes.

Charles Delescluze, Gabriel Ranvier, Gustave Flourens furent des personnalités de premier plan de la Commune de Paris mais ont – sans doute à tort – sombré dans l’oubli. Ce n’est pas le cas d’Eugène Varlin. La mort en martyr de Varlin, fusillé sommairement par les Versaillais le 28 mai 1871 après avoir été un des défenseurs des ultimes barricades de la Semaine sanglante, le constitue assurément en figure héroïque de la geste révolutionnaire. Eugène Varlin fut une figure exemplaire de probité morale et de dévouement, dénuée d’ambition personnelle et de soif de confort individuel. En nos temps d’opportunisme généralisés où la politique se pense trop souvent comme « carrière » mais aussi comme un « tremplin » vers des fonctions autrement plus lucratives, la figure d’Eugène Varlin tranche significativement avec celle de nos dirigeants.

Mais les causes de l’importance de Varlin sont en fait plus profondes. Le sous-titre du nouveau livre de Jacques Rougerie, Eugène Varlin. Aux origines du mouvement ouvrier, nous en suggère la raison. En effet, Eugène Varlin fut un des pionniers du mouvement ouvrier français. La biographie de Jacques Rougerie nous retrace son parcours selon cette problématique et ne vise donc pas à l’exhaustivité ou à un portrait psychologique définitif. Partant du principe qu’« on ne peut jamais vraiment pénétrer une intimité », Rougerie préfère présenter des documents d’époque visant à replacer Varlin dans son contexte politique et social pour mieux cerner son importance. Cela donne un aspect assez aride à la lecture de cette biographie, il faut bien le dire, et le lecteur doit en être averti.

De la cause républicaine à la cause révolutionnaire

Eugène Varlin est une figure d’autant plus importante pour le mouvement ouvrier qu’il échappe d’une certaine manière aux classifications. Pourtant son profil personnel peut sembler commun au premier abord : issu de milieux de paysans de la Seine-et-Marne aux solides convictions républicaines, le jeune Eugène Varlin a été nourri d’une tradition politique familiale qui a, en partie, suppléé à une éducation sommaire, arrêtée à 13 ans. Comme beaucoup de provinciaux il migre vers Paris pour devenir relieur après avoir été formé par son oncle. Intégrant une sorte d’aristocratie ouvrière que constituaient les ouvriers du livre, il sera un excellent ouvrier, travaillant dans les meilleurs ateliers, puis à son compte. À la fin des années 60, il est sans doute un des ouvriers relieurs les mieux rémunérés et les plus compétents que la place parisienne. Cette implication dans le métier n’a toutefois correspondu à une trajectoire étroitement « corporatiste » : en intégrant le monde des relieurs, Eugène Varlin rentre en politique assez vite. Dès 1865, son engagement commence ainsi. Après la grève de 1865, il est chassé de la société des relieurs et fonde dans foulée la sienne, sans protection impériale. Il adhère rapidement à l’Association internationale des travailleurs (l’AIT), dont il devient un des organisateurs à Paris. Il appartient ainsi pleinement à cette nouvelle génération de militants révolutionnaires distincte de celles des « quarante-huitards », participants des luttes de la IIème République. Si la référence républicaine est présente chez Eugène Varlin, elle n’oblitère ainsi jamais les autres aspects de son engagement politique, inscrits dans la « question sociale » et dans la perspective de l’émancipation des travailleurs.

Les six années de la vie politique de Varlin, de 1865 à 1871, apparaissent à première vue comme courte mais elles sont en fait importantes pour le mouvement ouvrier français naissant au cœur de la France impériale. C’est une époque de maturation des idées et des convictions, maturation qui caractérise aussi la réflexion de Varlin qui s’adonne à un gros travail de lecture et d’apprentissage, notamment à l’association philotechnique dont il suit les cours destinés aux adultes. À l’image d’un mouvement ouvrier en construction, la réflexion de Varlin ne se fige pas : on trouve au fil de se lectures et de ses influences Charles Fourier, qui lui lègue en partie ses conceptions avancées sur les droits des femmes, Rousseau dont il adopte la conception d’un pouvoir législatif que le peuple ne doit pas laisser aliéner, voire Proudhon dont il partage la prédilection pour la forme associative et le crédit ouvrier. Toutefois, à la différence de ces penseurs, Varlin a mis au centre de ses préoccupations l’importance de la rupture révolutionnaire, à laquelle il travaille avec acharnement mais sans volontarisme ni aventurisme pour autant. L’action de Varlin au sein de l’Internationale et notamment à Paris participera de la marginalisation progressive des éléments réformistes et proudhoniens, incarnés notamment par Henri Tolain.

Jacques Rougerie tord le cou, toutefois, à une idée reçue : même si on peut trouver chez Varlin des aspects libertaires, notamment dans sa volonté de la décentralisation et dans le projet d’une fédération de communes « par le bas » et à partir des chambres syndicales, on ne peut le classer parmi les bakouninistes au sein de l’AIT. Varlin échappe aux catégorisations simples ; on peut le rapprocher de la section belge dite « collectiviste » emmenée par César de Paepe, un des « pères du mouvement ouvrier belge », avec lequel il eut des points de concordance.

 

Un administrateur au service d’une classe et d’un idéal

Plus généralement, l’activité politique et syndicale de Varlin était étrangère à l’activisme spasmodique et excessif de Bakounine. Malgré ses inclinaisons anti-autoritaires, Varlin fut aussi un excellent administrateur à la Fédération des sections parisiennes de l’AIT, mais aussi dans les nombreuses sociétés ouvrières qu’il anima et administra. Ainsi de la Ménagère, une coopérative de consommation visant à vendre à prix de revient les produits de première nécessité ou à la Marmite, restaurant et cuisine coopératifs qui accueillaient régulièrement 200 clients réguliers. Partisan de la révolution, Varlin s’impliquait aussi dans des actions du quotidien visant adoucir la condition ouvrière, sans pour autant perdre de vue l’objectif de l’émancipation sociale. Il n’y a là qu’un paradoxe apparent : l’action de Varlin relève d’une logique qui n’est pas encore binaire et clivée mais au contraire multiforme.

On élargira le constat à la dernière séquence de la vie d’Eugène Varlin : ayant fui la France en 1869 pour la Belgique pour éviter l’arrestation dans le cadre du prétendu « complot des bombes » ce révolutionnaire revient au plus vite dès la République proclamée en septembre 1870. Il ne rechigne pas à se porter candidat à la députation en février 1871 mais échoue avec 53 000 voix obtenues sur 300 000 votants, largement derrière le vénérable Louis Blanc pourtant totalement déphasé par rapport aux évènements en cours. Qu’importe : Eugène Varlin, qui a en tête la dynamique de 1793, comprend que le futur se joue à Paris dans les organisations de base et s’implique dans la Garde nationale. Il est ainsi élu à son Comité central avec 15 autres « internationalistes ». Cet engagement dans la Révolution communale en cours n’exclut pas la lucidité et le pragmatisme : lors d’une rencontre de la dernière chance avec les maires et députés républicains de Paris avec les représentants de la Garde nationale, il se montre réaliste et prêt à certaines concessions pour ne pas isoler le mouvement communaliste.

La rupture totalement consommée, il met évidemment tous ses talents au service de la Commune en tant qu’administrateur tour à tour à la Commission des finances, aux subsistances puis à la Guerre où son savoir-faire, son sérieux et son honnêteté sont bien nécessaires étant donné les défaillances logistiques de la Commune sur ce point. La trajectoire de Varlin devient dramatique puis tragique dans les dernières semaines : opposé avec Vallès à la création du Comité de Salut public, il appartient à la minorité de la Commune qui sera marginalisé par la majorité plus blanquiste et républicaine. Le 10 mai il perd son poste à la Commission à la guerre. Il passe alors d’administrateur municipal au rôle de défenseur de son arrondissement parisien, le VIe. C’est là qu’il mourra fusillé par les Versaillais après avoir été houspillé par une foule constituée de gens sans doute plus discrets quelques semaines plus tôt. Les Versailles ignoraient sans doute qu’ils mettaient ainsi à mort non seulement une figure importante du mouvement ouvrier français et de la Commune de Paris, mais une personnalité jeune et brillante, à l’envergure évidente. Essayons-nous à un peu d’« histoire-fiction » : les capacités d’Eugène Varlin, son honnêteté viscérale doublée d’une souplesse réelle auraient assurément fait de celui-ci une figure incontournable du mouvement ouvrier des années 70-80, dans sa phase de renaissance puis de développement. Son apport aurait été assurément très positif. Sans aller aussi loin dans la conjecture, Jacques Rougerie nous montre l’importance de son rôle en tant que pionnier du mouvement ouvrier avant la décennie noire ayant succédé à la Semaine sanglante.

 

Baptiste Eychart

 

Jacques Rougerie, Eugène Varlin. Aux origines du mouvement ouvrier
Editions du Détour, 250 pages, 19,90 €

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