Étendre l’anticapitalisme aux objets : une nouvelle lecture des besoins


Jadis en son temps, Charles Fourier avait pointé un paradoxe de la société capitaliste naissant sous ses yeux : jamais on n’avait produit autant de richesses face à tant de pauvreté criante. Le livre de Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels, permet d’en discerner un nouveau dans le capitalisme tardif : jamais l’on a autant produit de marchandises et jamais sans doute l’insatisfaction des besoins n’a semblé si criante. Et cette insatisfaction des besoins ne mène pas nécessairement à une radicalisation des masses pour obtenir leur satisfaction. Si André Gorz avait annoncé il y a plusieurs années que le « besoin est révolutionnaire en germe », cela n’excluait pas pour lui l’idée que la problématique des besoins s’associait aussi à celle de l’aliénation humaine. Il entrevoyait ainsi un horizon théorique que se propose ici de parcourir en détail Razmig Keucheyan. Il s’agit pour l’auteur d’interroger la fonction des besoins dans les sociétés capitalistes actuelles à partir d’une conception critique de ces derniers, dans le prolongement des travaux d’André Gorz et de la philosophe hongroise Agnès Heller.

Si Marx a longtemps étudié le fonctionnement profond du mode de production capitaliste et sa dynamique structurelle, il n’a pas poussé très loin l’analyse des besoins. Certes, il se faisait une conception non pas unilatéralement naturaliste des besoins mais explicitement socio-historique : les besoins apparaissent, disparaissent et se transforment au gré des transformations historiques. Et il avait placé la question de leur satisfaction dans une perspective post-révolutionnaire : la deuxième phase de la société communiste à venir ferait sienne la devise « à chacun selon ses besoins ». Mais fidèle à sa conception socio-historique déjà citée plus haut, Marx ne donnait pas plus de détails : « donner des recettes pour les marmites de l’avenir » était une inclinaison à laquelle il se refusait totalement. Nous ne savons pas quels seraient, selon lui, ces éventuels besoins même si l’on peut concevoir qu’ils étaient avant tout individuels (c’est le sens de « à chacun ») et non imposés collectivement au nom du bien de la société. Ainsi, l’idée d’une détermination autoritaire, de haut en bas, des besoins humains par un groupe d’experts éclairés lui était totalement étrangère. La « dictature sur les besoins » que Heller avait critiqué à travers le cas des sociétés de type soviétique est incompatible avec la conception du communiste qui se dégage de ce fameux passage issu de la Critique du programme de Gotha.

 

Les besoins, entre facticité et authenticité

L’apport de Gorz et Heller, selon Keucheyan, est d’identifier une transformation de la structure des besoins sous le capitalisme : certains besoins apparaissent comme factices, suscités artificiellement. Il faudrait les distinguer des besoins radicaux et authentiques. Parmi ces derniers, qui peuvent comprendre les besoins élémentaires liés à la nutrition, au logement ou à la santé, il faut intégrer sans doute aussi les besoins artistiques, culturels ou affectifs. Mais il faut bien rester conscient que tout taxinomie est insatisfaisante tant elle peut relever d’idiosyncrasies diverses. Et qu’elle risque de se résumer à quelques banalités évidemment incontestables (il est nécessaire de s’alimenter et il ne l’est pas de consommer des stupéfiants par exemple), tout le reste étant sujet à des discussions insolubles.

Intelligemment, Keucheyan refuse de telles discussions et fait un pas de côté théorique. Il délaisse le développement strictement théorique sur la classification des besoins pour s’interroger sur les besoins artificiels propres au capitalisme tardif. Leur existence est indéniable car le capitalisme du fait de son productivisme structurel développe le consumérisme. Il lui faut créer de nouveaux besoins qu’il se propose de satisfaire à sa manière, puisque qu’il faut que la marchandise réalise sa plus-value en étant envisagée par le consommateur en tant que valeur d’usage. Cela a entrainé l’hypertrophie folle du secteur publicitaire fondé sur le mensonge et l’illusion, mais aussi le développement effréné du crédit à la consommation, notamment à partir de l’après-guerre. Avec comme triste bilan une immense accumulation d’objets qu’ils soient ordinaires ou coûteux et à l’usage souvent douteux.

 

« I shop, therefore I am »

En paraphrasant Rousseau, on peut dire que les « vrais besoins n’ont jamais d’excès ». Et assurément les besoins suscités par le capitalisme consumériste ne sont pas « vrais » car ils entrainent des excès dont le syndrome de la consommation compulsive est une illustration éclairante. Keuchayan s’attarde avec bonheur durant un certain nombre de pages sur ce trouble touchant en grande majorité des femmes (80 à 90 % des cas) souvent issues des classes moyennes ou populaires. Les psychologues ont identifié là une pathologie proche de celles addictions classiques : le dépendant à la consommation à la manière du toxicomane connaît les mêmes poussées de désir explosant en plaisir de l’achat puis, une fois l’acte satisfait, vit un sentiment de honte devant sa faiblesse, honte entrainant souvent un moment dépressif.

Le mode de traitement de la pathologie qui passe par l’intégration d’un cercle de « Débiteurs anonymes » rend encore plus évident la comparaison. Keucheyan adjoint une subtile analyse philosophique au constat psychologique : le débiteur compulsif, fasciné par la marchandise dont il veut la possession, généralement – mais pas systématiquement – pour des raisons d’affichage social, est victime d’un des aspects fétichisme de la marchandise. Il s’agit de la forme radicale de cette idéologie, qui va au-delà de la simple autonomisation phénoménale des marchandises puisque les malades interrogés évoquent souvent une force étrangère à eux-mêmes qui les saisit et les contrôle. Non seulement la marchandise est devenue autonome par rapport aux individus mais elle tend à les habiter. « La consommation compulsive, c’est l’expérience subjectivement ressentie du fétichisme de la marchandise en soi » comme le synthétise l’auteur.

 

Union dans la lutte des producteurs et des consommateurs

Le constat est aussi inquiétant qu’accablant. Une forme de sobriété envers la marchandise et la consommation s’impose donc, dans un contexte ou l’empreinte écologique de la production par le capital devient de plus en plus dangereuse. Les besoins artificiels ne se contentent pas d’un constat glaçant : le livre propose des pistes pour briser les structures productivistes et consuméristes, des pistes qui paraitront insolites au premier abord mais que l’auteur défend avec beaucoup d’à propos. Ainsi de la question de la garantie sur les objets vendus. Elle pourrait sembler triviale, même si elle ne l’est assurément pas pour les gros fabricants puisque le marché de l’extension de la garantie s’élevait aux États-Unis en 2016 à 42 milliards de dollars. Mais surtout le gonflement du marché de la garantie est un symptôme de l’obsolescence très rapide de produits pensés d’emblée pour être vite remplacés ou réparés via des mécanismes de garantie onéreux. Ce phénomène manifeste aussi le brouillage en terme d’information mais aussi de confiance qu’impose le capitalisme industriel : face des objets de plus en plus complexes et à des vendeurs devenus anonymes et interchangeables, l’acheteur est dans une situation d’inscrutabilité inquiétante. Dans le processus d’achat il serait retrouve ainsi dans une position dominée. L’État apparaît comme une figure neutre pouvant notamment « garantir » que les clauses de la garantie sont respectées par le vendeur.

Selon Keucheyan il pourrait imposer une garantie de dix ans minimum aux objets vendus. Cela aurait des retombées positives pour l’acheteur et inciterait les fabricants à réenvisager leur production selon des critères de réparabilité. Cela permettrait aussi de reposer une question dont il rappelle la dimension profondément matérialiste : une critique du capitalisme ne peut passer éviter la critique des objets produits sous le capitalisme. Il s’agit d’« étendre l’anticapitalisme aux objets ». Au-delà de la pertinence de la production de tel ou tel objet, il faut imposer à ce qu’il soit robuste mais aussi réparables et donc démontable mais aussi interopérables, pouvant se combiner avec une diversité d’autres objets. Cette lutte autour de la structure des objets implique des combattants et, s’inspirant des exemples d’associations de consommateurs dans les États-Unis de la crise des années 30, Keucheyan appelle à une lutte des consommateurs associée à celle des producteurs. Il évoque différents modes d’action comme l’enquête, notamment sur les conditions de production imposées aux travailleurs, mais aussi le « buycott », forme de boycott déplacé dans le secteur de la consommation.

Extrêmement clair et nourri de nombreuses lectures diverses mais faisant sens dans le propos de l’auteur, Les besoins artificiels est un ouvrage à la fois exigeant et très accessible. Il dresse un constat des lieux aussi pertinent que glaçant tout en traçant des perspectives de lutte qu’il s’agit maintenant de réaliser.

 

Baptiste Eychart

 

Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels.
Comment sortir du consumérisme
Editions Zones, 202 pages, 18 €.

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1 réflexion sur « Étendre l’anticapitalisme aux objets : une nouvelle lecture des besoins »

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